‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 153 sur 270 · Acte III, scène vr · texte numérisé non relu

Acte III, scène vr

que celle-ci, présentée nettement non comme une maladie, mais comme un état d'esprit comportant une certaine responsabilité, ne fût pas sans action sur le nœud de la pièce, c'est-à-dire sur la querelle, et sur l'arrêt d’Alphonse IL Or, il n’en est pas ainsi : Antonio blesse vraiment Tasso, et blesse rait de même l’homme le mieux équilibré. Le poète passe donc du bonheur au malheur sans qu'il y ait aucunement de sa faute, ce qui n’est, nous dirait Aristote, « ni terrible ni touchant, mais odieux! ». C’est de là que vient la pénible impression que cause la pièce : Hettner trouve son dénouement choquant et conclut ainsi : « Ce que Gœthe voulait montrer, c'était la victoire de la divine Sophrosyné sur la fantaisie : ce qu'il a représenté par la déplaisante figure d'Antonio, c’est la victoire de l'homme de cour sur le génie, le triomphe de l'étiquette courtisanesque sur les droits naturels de l’'homme?. » Cette affirmation est fort inexacte, mais l'étude qui précède aura bien fait comprendre l'impression d’où elle découle : on a vu que le dessein de Gœæthe n’est pas toujours marqué avec l’insistance qu'exige le drame, et que ce défaut de cohésion dans les ressorts de la pièce, au moment même où se noue l’action, nous cause sinon des doutes, du moins un certain trouble, que la suite ne vient pas suffisamment dissiper.

Nous avons montré par quels caractères la pièce de Gœthe est conforme à un certain idéal classique, et comment elle se rapproche ou diffère tour à tour de la tragédie antique et de la tragédie française. Sa signification morale est encore un trait commun avec ces deux formes dramatiques. Nos théoriciens, si préoccupés de la moralité qui se dégage d’une pièce * ne reprocheraient certes rien à l'asso, car on y disserte presque sans interruption‘, et l'idée de mesure domine la

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3. Voir à ce sujet Faguet, Drame ancien et Drame moderne, chap. vin, p.174.

4. Dans l'Entrelien sur Tasso de H. v. Hofmannsthal (0. L. p. 136), une interlocutrice, à qui la Princesse est personnage antipathique, déclare que Gœthe a tenté de représenter l « irreprésentable ». Léonore d’Este est, dans l'esprit

pièce, qui est pleine de maximes et de lieux de morale’. La sentence d'Euripide : +5 Xlay fosoy éraiv® roù nôèy ayay?, pourrait lui servir d'épigraphe. Mais il faut remarquer que l'excès dont souffre Tasso n'a rien de commun avec celui qui justifie, dans le drame antique, des malheurs en apparence immérités. Ce n'est chez lui qu'un manque d'équilibre dans la vie intérieure : son âme, sans règle et sans énergie, souffre le plus souvent parce qu'elle s'abandonne et n'a pas confiance en elle-même. Cette confiance, le Prince, grand théoricien de morale, s'efforce par tous les moyens de l'inspirer à Tasso; mais ce ne sont pas ses leçons qui guériront le poète. Ce sera la vie elle-même, et le conflit avec la double fatalité que Tasso, comme d’autres personnages de Gœæthe, trouve en lui et hors de lui. Dans ce conflit, sa nature se retrouve, telle que nous l'avons montrée, saine en son fond. Il s'était heurté avec Antonio : maintenant, il va « le saisir de ses deux bras », et le roc contre lequel il allait échouer, lui devient un moyen de salut; il s’ignorait luimême, et dans sa conscience il n’y avait de place que pour des excès de joie ou de douleur : il va maintenant se connaître, et mieux sentir ce divin privilège qui l'élève au-dessus des autres hommes, muets dans leur souffrance. C'est bien l'accent personnel de Gæthe, à qui le voyage d'Italie a donné à la fois la saine intelligence du réel et la conscience de sa fonction de poète, qui se fait entendre dans ces vers admirables, d’une si fière fermeté :

Und wenn das Herz in seiner Qual verstummt, Gab mir ein Gott zu sagen wie ich leide!

C'est ainsi que la pièce résout le conflit passager de la poésie et de la réalité”; et Gœthe a si bien mis ici son expé-

du poète, une âme de la même trempe que celle d'Ottilie. Mais celle-ci peut, sans parler, « réfléchir le monde dans son âme transparente », tandis que la Princesse, personnage de drame, est obligée de parler d’elle-même, au lieu d'agir et de souffrir en silence. La critique est vive, mais non sans vérité.

1. Appliqué à des scènes telles que I, 1, 978-1047, ce mot ne peut évidemment être pris que dans son sens le plus favorable.

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