W. u. D., XI, dernière partie
Dans le groupe de ces jeunes enthousiastes sa grande admiration pour Shakespeare lui faisait une sorte d'auréole‘; mais cette admiration affectait, naturellement, de braver le bon sens et de se complaire dans l'absurde. L'œuvre du poète anglais leur devint une Bible où toute parole leur semblait émanée de l'esprit divin; aussi s’appliquaient-ils à imiter dans la conversation les défauts de son temps, qui leur étaient devenus familiers : ils faisaient leurs délices de ses Quibbles, se complaisaient dans des « absurdités de clowns » et regardaient Lenz comme un privilégié parce qu'il réussissait dans ces exercices burlesques, qui leur semblaient autant d'hommages à leur maître. Cependant ce n’était là que l'extérieur sous lequel se manifestait leur enthousiasme juvénile : « La tendance à l'absurde, dit Gœthe, se fait jour chez les jeunes gens d’une manière libre et franche : plus tard elle passe de plus en plus à l'arrière-plan, sans se perdre pour cela complètement ». Les idées sérieuses que l’on agitait dans ce groupe sont celles de Herder, dans son étude sur Shakespeare et celles de Lenz, dans ses Remarques sur le Théâtre. Herder, dans sa dissertation, sur laquelle nous reviendrons plus loin, tout en rendant hommage à Sophocle, déclarait que son système dramatique ne saurait être regardé comme la règle immuable du théâtre, et que Shakespeare est, pour. les Allemands, un modèle plus proche à tous points de vue. Aussi Gœæthe, qui ne voulait pas s'en tenir aux théories, conçut-il le projet d’une tragédie historique conçue d'après le système shakespearien, ou plutôt d’après les idées de son groupe sur ce système. Ce qui nous reste, ou ce que nous pouvons savoir de cette « biographie dramatisée » de Jules César nous montre bien que les Anciens étaient, en effet, pour le jeune Gœthe de Strasbourg, « de lointaines montagnes bleues ». Mais ce nouvel essai dramatique confirme aussi ce qu'on observait déjà dans les comédies de Leipzig : Gœthe peint ses personnages d’après lui-même, et en fait
1. « Ein freudiges Bekennen dass etwas Hüheres über mir schwebe war ansteckend Jür meine Freunde » (W. u. D., XD).
« de libres fils de la nature ». Ce César peut, nous le verrons ‘, prendre place aux côtés de Gœtz, de Faust, de Socrate, de Mahomet et de Prométhée, parmi les héros selon le cœur des jeunes poètes du Sturm und Drang.
Avant de retourner à Francfort, Gæthe visita la salle des Antiques de Mannheim, et la vue « de cette forêt de statues à travers laquelle il fallait se faire jour, de ce peuple idéal au milieu duquel il fallait se frayer un passage », fit sur lui la plus vive impression. Les écrits de Lessing et de Winckelmann et les leçons d'(Æser avaient attiré déjà son attention sur les Antiques, mais l'Académie de Leipzig étant très pauvre en moulages, ses idées n'avaient pu se former par l'observation directe des œuvres : ce fut une joie pour lui de pouvoir longuement s'arrêter devant l’Apollon du Belvédère, et surtout devant le groupe de Laocoon. L'observation attentive de ce groupe lui permit de trouver une solution originale à la question si fameuse dans la controverse de son temps : Pourquoi Laocoon ne crie-t-il pas? La même visite devait, nous dit-il, « lui donner un avant-goût de l'architecture antique » ; la vue d'un chapiteau corinthien fit un peu chauceler sa foi dans l'architecture du Nord. Mais il reconnaît que ce spectacle n'eut pourtant aucune influence immédiate : « A peine la porte de cette magnifique salle se fermait-elle derrière moi, que je souhaitai de me retrouver moi-même : oui, je m'efforçai d'éloigner de mon imagination toutes ces figures, comme importunes, et ce n’est que par un grand détour que
je devais être ramené à ce cercle d'idées ?. »