CHAPITRE IIL
L'histoire dramatisée de Gottfrièd de Berlichingen n'aurait pas lieu d’être ici mentionnée, si Gœthe ne s'était délibérément proposé de suivre un système dramatique absolument contraire à celui des Grecs et des Français; la réaction est, chez lui, tout à fait consciente : il ne repousse certaines règles dramatiques que parce qu'il pense en avoir reconnu l'inanité. Il est donc intéressant d'examiner de plus près des influences déjà signalées, afin de retrouver le chemin qu'il a suivi.
Pour Lessing, qui accepte et interprète comme on sait la définition d’Aristote, le but de la tragédie est d’exciter la pitié et la crainte afin d’arriver à la purgation de ces passions et de celles du même genre *. Peu lui importe que l’on tende à ce but par « des chemins originaux », comme Shakespeare, ou, comme les Français, « par la régularité ». L'essentiel est de ne point s'embarrasser dans la pédanterie, et de ne pas se réclamer des Anciens quand on ne se rapproche d'eux que
1. Nous emtployons à dessein ce titre parce qu'il s’agira d’abord, dans ce qui
va suivre, de la première conception du drame, avant les « repentirs ». 2. Dramaturgie. Art. 71.
par « l'agencement mécanique » du drame. « L'unité d'action, dit-il en effet, était la première loi dramatique des Anciens; les unités de temps et de lieu n'étaient que des conséquences de celle-là, et les Grecs ne les auraient guère observées plus rigoureusement que ne l’eût exigé l'unité d'action, sans la présence du chœur !. » Lessing ajoute que les Tragiques grecs se sont accommodés de cette « limitation » avec une souplesse : qui leur à permis d'y gagner encore. Cette contrainte leur fut une occasion « de simplifier l’action, d'en écarter soigneusement tout superflu de telle sorte que, réduite à ses éléments essentiels, elle n’était rien qu’un idéal de cette action. » Les Français, quand ils prirent connaissance de la simplicité grecque, étaient déjà gâtés par les intrigues désordonnées des pièces espagnoles; ils ne virent pas que les unités de temps et de lieu n'étaient que des conséquences de l'unité d'action, et, les considérant comme des conditions nécessaires en ellesmêmes, ils les observèrent aussi rigoureusement que la présence du chœur — qu’ils n'avaient plus — eût pu l’exiger. Aussi, gènés par ces règles tyranniques, firent-il « un compromis » avec elles, au lieu de les observer; mais leurs critiques n'en ont pas moins mené grand bruit autour de ces Règles, se scandalisant de les voir violées par les auteurs anglais. Shakespeare est cependant — même si l’on juge au point de vue des Anciens et d’après leurs modèles — un bien plus grand poète tragique que Corneille, et légal de Sophocle, parce qu'il est un admirable peintre des passions.
Les idées de Lessing, si vive que soit son admiration pour Shakespeare, sont encore trop classiques pour Gœæthe et pour les jeunes enthousiastes du Sturm und Drang. Le but de la tragédie est, d'après lui, d’exciter certaines passions (de manière à les transformer en dispositions vertueuses), et Shakespeare lui paraît atteindre, quoique par des moyens différents, la même fin que les Tragiques grecs; enfin l'unité d'action lui est une sorte de dogme. Telles ne sont pas les idées de Herder ni de Lenz, qui représentent — nous l'avons