À. Eckermann, II, 127 (17 février
Au commencement de cette année 1805 qui va si douloureusement mettre fin au commerce d'idées que nous venons d'étudier partiellement, Gœthe publie son esquisse sur Winckelmann‘, le plus beau monument littéraire qu'on ait élevé à la mémoire de l'illustre archéologue, étude très ample en sa brièveté, pleine d’intuition pénétrante, de pieuse reconnaissance et d'enthousiasme. Si Gœthe entre ainsi profondément dans le génie de Winckelmann, c'est qu'il se sent avec lui une grande conformité d'esprit et même de destinée. Aussi peut-il concevoir son sujet de la manière à la fois: la plus frappante et la plus difficile. Il fait non pas une biographie, mais l'étude d’un esprit et d’un caractère, et chaque section de l’ouvrage détache et traite, dans une manière très large et compréhensive, une question générale se rapportant à l'œuvre de Winckelmann, à sa vie ou à son temps. Il convient d'ajouter que Je culte de Gœthe pour l'antiquité grecque ne s'est jamais affirmé d’une façon plus énergique. En lisant certaines sections, telles que L’antique où Le païen, on ne songe guère à s'étonner qu'elles aient valu à Gœthe l'imputation de « paganisme ». Ils nous montre les Anciens agissant dans un accord harmonieux de toutes leurs facultés, s’attachant à « ce qui est prochain, véritable et réel », embrassant de toutes leurs forces la vie présente, de telle sorte que leurs artistes « la peuvent aisément immortaliser ». Et à ces traits, qui attestent la santé physique et morale, Gœthe oppose ceux de l'esprit moderne, le morcellement de nos forces et de nos facultés, notre impuissance à rien considérer sans « nous jeter dans l'infini », la valeur que nous attribuons non pas aux faits eux-mêmes, mais à la pensée et au sentiment. De là notre infériorité quand nous nous essayons à produire le Beau, et Gœthe, avec un véritable accent reli-
1. C'était la première des trois Esquisses contenues dans le recueil : Winckelmann et son siècle. — Noir dans le volume XXXIV de l'édition du Jubilé les intéressantes Remarques de W. von Oettingen.
gieux, nous montre, par l'exemple des Anciens, comment naît l'œuvre d'art, qui est l’acte suprème de l'effort humain. Quand l'homme l’a produite, dans l’exaltation de ses énergies les'plus pures, voici qu’ « elle se dresse aux regards des hommes dans sa réalité idéale, elle concentre en elle toute magnificence, tout ce qui est digne d’admiration et d'amour; lorsqu'elle anime le corps humain, elle élève l'homme audessus de lui-même, ferme son cercle de vie et d'action, et le déifie dans le temps présent, qui contient aussi le passé et l'avenir. »
Les idées sur l’art que Gœthe a échangées et müûries avec Schiller se retrouvent ainsi dans l'étude sur Winckelmann; les opinions que nous venons de rappeler au sujet de l’antique et du moderne pourraient être commentées par la très heureuse formule de Schiller : « Les Anciens sentaient naturellement; nous sentons le naturel ». Mais la personnalité de Gœthe est marquée dans cette esquisse aussi profondément que dans ses plus beaux poèmes; elle est dans le vaste regard qui lui fait, nous l’avons dit, embrasser le sujet dans sa plus grande généralité; elle est dans la calme assurance de cette ardente foi, et nous la retrouvons enfin dans l’intime conformité de ces observations sur le Beau avec des idées qui sont chères à Gœthe : ces pages sur Winckelmann ne sont pas d’un dilettante (on sait l’aversion de Gœthe pour cette engeance), ni même d'un esthéticien; dans son admiration pour cette beauté grecque qui « déifie » l’homme, se retrouve le principe essentiel de sa philosophie‘.