TROISIÈME PARTIE
Il semble, à lire la plupart des études sur la Fille Naturelle, que cette pièce offre, dans l'œuvre dramatique de Gœæthe, un caractère tout à fait singulier ; que le poète l'ait élaborée par une sorte de mystérieuse alchimie. En réalité, cependant, la pièce, au point de vue du système dramatique, ne contient aucune nouveauté; nous n’y trouvons rien — à part la distribution trilogique — que nous n’ayons déjà vu dans Zphigéme et dans Tasso. C'est que peu d'ouvrages ont été jugés plus superficiellement et par oui-dire. Schiller ayant parlé, dans une lettre à G. de Humboldt, du « haut symbolisme » de ce drame, il est devenu traditionnel de répéter ce mot, sans l'analyser suffisamment, et sans chercher en quel sens et dans quelle mesure il est applicable à la Fille Naturelle. Aussi nous poserons-nous plus loin cette question, À la vérité, certaines apparences peuvent nous expliquer l'erreur dont le jugement de Lewes nous donne l'expression la plus extrême et la plus absurde : aucun personnage, sauf l'héroïne, n’a de nom particulier; aucune indication de temps ni de pays; des allusions voilées à une révolution imminente. En s’attachant à ces détails tout extérieurs, et qui singularisent en effet la pièce de Gæthe, on n’a vu dans les personnages que des abstractions. « Une telle tragédie, avait dit Mme de Staël, est véritable-
ment faite pour être jouée dans le palais d'Odin, où les morts ont coutume de continuer les occupations qu'ils avaient pendant leur vie; là le chasseur, ombre lui-même, poursuit l'ombre d’un cerf avec ardeur, et les fantômes des guerriers se battent sur le terrain des nuages. » Hettner juge et s'exprime d'une manière analogue. « Des caractères, dit-il, qui ne vivent pas en eux-mêmes et par eux mêmes, mais qui sont conditionnés et déterminés par une idée qui leur est extérieure et les domine, en d’autres termes, des caractères qui sont des moyens et non des fins, ne sont même plus des types : ce sont des marionnettes. »
La comparaison de la pièce de Gæthe avec les Mémoires de la princesse Stéphanie-Louise de Bourbon-Conti' a montré que la Fille Naturelle n’était que la très fidèle mise en action d'événements authentiques. Le théâtre de ces événements n’est pas un pays de fantômes, mais la France (das schônste Künigreich), et Gæthe, selon sa manière habituelle, a fait entrer dans sa pièce le plus grand nombre possible d’éléments réels. En cette maîtresse de la cour, à qui fut confiée l'enfance d'Eugénie, et qui « n'exécute l’ordre du souverain pouvoir que pour assister la jeune fille dans son malheur et ne pas l’abandonner à une main étrangère ? », nous reconnaissons, transfigurée il est vrai, Mme Delorme, la veuve du marchand colporteur lyonnais, et la nourrice de Stéphanie; le secrétaire du Prince n'est autre que ce sieur Jacquet, «ancien officier de la maison du roi », entendons, avec M. Bréal, « vulgaire laquais à tout faire », amant de Mme Delorme, et qui joua peut-être le rôle le plus actif dans le complot; le curé de Viroflay, qui rédige l'acte mortuaire de Stéphanie et la marie sept mois après sur de faux papiers, se retrouve en cet abbé corrompu qui vient annoncer au due la mort de sa fille; ce roi qui voit avec douleur la « Discorde masquée? »
se glisser près de lui, qui voudrait que ses proches parents
1. Voir surtout : Bréal, Une Héroïne de Gœthe (Revue de Paris, 1* et 15 février 1898) et Deux études sur Gœthe.
fussent aussi ses conseillers et ses soutiens, mais dont la main n'est pas assez forte pour prévenir le bouleversement qui se prépare, nous laisse bien voir que la scène est en France: le duc, qui est chef du parti d'opposition au roi, ne nous représente pas seulement le prince de Conti, qui fut en en effet du côté du Parlement contre le ministre Maupeou : en ce duc populaire qui doit, dans la seconde partie de la trilogie, être emprisonné et mis à mort, on peut, avec M. Bréal, reconnaître Philippe-Égalité. Le rôle du procureur de Lonsle-Saunier, M. Billet, qui fut choisi comme l'instrument de mésalliance, est tenu dans la pièce, mais de façon singulièrement plus brillante et plus noble, par le Conseiller ; le mariage n'est plus directement tramé par les gens du prince : il est l'effet d’un élan généreux et spontané du Conseiller, et d’un libre choix de la jeune fille.
A ces personnages réels Gœthe pouvait difficilement donner leurs noms véritables : des raisons de convenance l’en empêchaient, et d'ailleurs il y avait, en chacun des acteurs de son drame, trop de vérité et de fiction mêlées; il ne pouvait non plus se servir de noms de fantaisie, d'étiquettes qui n'auraient donné aux personnages qu'un faux semblant d'individualité. 1} dut s’aviser que ces étiquettes étaient d'autant moins nécessaires que certaines fonctions pouvaient en quelque sorte produire certains types accidentels : il était dès lors possible de-désigner les personnages par ces fonctions. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il s’agit là de rapports purement contingents : la pièce de Gæœthe ne nous laisse jamais oublier qu'elle est une assez fidèle copie de faits réels; ce symbole historique qui, nous dit-on, donne à la pièce son caractère de froideur, ne peut être que très vaguement entrevu. Hettner, citant un mot de Kürner, dit que « personnifier des abstractions vides c’est idéaliser en façon de gâte-métier » ; ce reproche ne touche nullement les personnages de la Fille naturelle; mais le même critique dit plus vrai quand il trouve dans la pièce plus d'intrique que de fatalité, — grief qui semble assez peu compatible avec le précédent. L'action, en effet, manque d'envergure : considérée en elle-
même, abstraction faite des ornements poétiques dont Gœthe la rehausse, elle prélude de manière assez médiocre aux tableaux de la Révolution qui devaient suivre. Le personnage d'Eugénie peut fournir au poète l’unité de la trilogie : sa destinée ne représente aucun symbole. L'intrigue qui la dépossède est bien un signe de la corruption d'en haut; mais peuton prétendre qu’elle nous fasse sentir la nécessité d'une révolution? Sans doute il est constamment question dans la pièce des grands changements qui se préparent : la soif de jouissances des grands etde ceux qui les servent nous fait comprendre qu’une « terrible fermentation bouillonne au-dessous d'eux! »; mais l'héroïne de notre drame ne tend qu’à faire reconnaître ses droits de privilégiée : elle n'est donc pas à pareille époque un personnage représentatif. TI y avait quelque danger pour Gœthe à prendre pour matière dramatique l'intrigue des Mémoires : cette intrigue — du moins jusqu'au mariage de l'héroïne — n'est pas seulement possible à la veille de la révolution : on peut la concevoir sans peine se passant en France un siècle plus tôt?. Si la trilogie devait être « une sorte de philosophie et d'histoire naturelle de la Révolution », celle-ci, dans la première pièce, n'a qu'un intérêt secondaire : des allusions la font pressentir, mais ce n'est pour ainsi dire qu'un arrière-plan lointain où les personnages principaux, le duc et le Conseilier, absorbés par l’action présente, ne fixent guère leur regard. Le duc, dans notre drame, nest pas un politique, mais un père : Nous voyons bien qu'il reproche au roi de montrer « une douceur qui enfante l'audace », de n'avoir pas l'énergie d’un souverain, d'être un rejeton dégénéré d'une grande race’, mais nous ignorons quels sont ses desseins politiques, où tend son opposition : deux vers seulement nous font entendre que le duc
2. Il est vrai que le duc se réconcilie avec le roi à la condition que sa fille sera reconnue comme princesse (v. 752), et le pacte confirme bien ce que l’on nous dit ailleurs de la faiblesse du pouvoir royal (432 et suiv.) et des symptômes de révolution (v. 328 etsuiv.; 361 ; 1657; 1935 et suiv. ; 2811 et suiv. ; 2821 et suiv.), mais on pourrait imaginer d'autres causes pour le même compromis.