‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 188 sur 270 · V. 702 et suiv · texte numérisé non relu

V. 702 et suiv

n’est pas un homme à courte vue, ni qui saisisse sans réflexion le plaisir immédiat; Gœthe’en fait un philosophe qui, certes, n'est pas un athée, mais qui tend à croire que la vraie loi divine est celle du bon plaisir et de l'utilité : « Oserait-on nier un Être tout-puissant qui se réserve de régler l’aboutissement de nos actions selon sa seule volonté? Mais qui se permettrait de s'asseoir à son conseil suprême? Qui peut connaître la règle et la loi selon laquelle il gouverne et commañde? Notre sagesse, c’est de nous orienter par nousmêmes en ce bas monde : ce qui nous sert, voilà le droit suprême ‘. » Nous ne nous étonnerons pas qu'un tel homme ne se laisse embarrasser d’aucun scrupule, et qu'il soit prêt à faire mourir la jeune fille si des moyens plus doux ne réussissent pas à l’écarter. Sa froide énergie paraît encore au TL acte, quand il interroge l'abbé, pour éprouver sa résolution. Cet abbé, qui se dit son élève ?, ne se borne pas non plus à agir : il se commente lui-même devant nous. Le rôle dontil se charge est de tous, peut-être, le plus odieux : c’est lui qui doit faire au duc le faux récit de la mortde sa fille; il exaspérera sa douleur « en déchirant de mille manières l'image chérie », afin que le pèré renonce à voir le corps défiguré, et que la force de la première impression rende l'erreur indestructible. La scène du récit, qui nous fait assister aux sursauts du père sous cette torture raffinée, est d’une monstrueuse inhumanité. D'où vient donc qu'un prêtre ait pu se charger d’un pareil rôle? Lui-même nous expliquera sa déchéance : les riches, en l’attirant dans leur monde, lui ont imposé des besoins qu'il satisfait maintenant avec une entière indifférence du bien-et du mal. Jadis, il vivait « dans le paradis des joies modestes * », derrière la haie de son jardin; il greffait des arbres plantés de ses mains, tirait de son potager une frugale nourriture, et parlait à ses paroissiens avec les mots de son cœur ; mais du jour où le Secrétaire est entré chez lui et l’a pris au piège de ses douces paroles, cet homme autrefois libre et tranquille n’est que le

Page 1