‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 189 sur 270 · V. 1201 et suiv · texte numérisé non relu

V. 1201 et suiv

plus tourmenté des esclaves. Maintenant même, les honneurs et les bénéfices ne lui suffisent plus : ce qu'il réclame, pour prix de son action odieuse, c’est de n'être plus un instrument passif, « c'est d’avoir place au conseil où se prennent ces décisions terribles, où chacun, fier de son intelligence et de ses forces donne sa voix à ces actes monstrueux et inévitables ! ».

Ce sont sans doute ces deux personnages du secrétaire et de l'abbé qui valurent à Gœthe les attaques personnelles de Knebel : « J'ai lu enfin l'£Eugénie de Gœthe, écrit-il à la femme de Herder, mais, je puis le dire, sans être particulièrement édifié. Telle qu'elle est, c'est l’œuvre la plus raffinée en fait d'art, de talent et — oserai-je le dire? — de bassesse d'âme, qui soit jamais sortie de la plume de Gœthe..…. Oh, faut-il être corrompu jusqu’à la moelle, pour produire une œuvre pareille! » Knebel veut donc bien supposer que Gœæthe tire de son propre fonds la corruption de ses personnages : jugés d'après la même méthode, nos Tragiques seraient encore en plus grand danger que lui. On a fait, au même sujet, des critiques plus spécieuses : le secrétaire et l'abbé, qui philosophent sur leurs vilenies, passent dit-on, la mesure de l’odieux. Il est certain que des êtres impulsifs, poursuivant leur intérêt par pur instinct, nous sembleraient de moins grands scélérats; mais de telles natures seraient pour Gœthe de peu d'intérêt. Ses personnages ne sont pas des inconscients, mais de celairvoyants témoins d'eux-mêmes. En vertu de quel idéalisme proclamera-t-on qu'un personnage de théâtre ne doit motiver et analyser que des sentiments généreux ? La seule loi que nous puissions imposer, c'est l'observation de la vraisemblance; or il n'est rien dans les deux rôles dont nous parlons qui ne se justifie devant cette loi. Rien n’est plus nature] que le retour que l'abbé fait sur lui-même, et que la façon dont il veut faire payer sa complicité. Quant au secrétaire, il n’est rien moins

1. V, 1239 etsuiv. — Le chapitre consacré au clergé par Soulavie, dans les Mémoires sur le règne de Louis XVI, ne dut pas être sans influence sur la conception de ce personnage. Cf. Bréal, o. L., p. 141.

qu'un fanfaron de crime : à la Maîtresse de cour, que sa résolution épouvante, et qui lui demande s’il ne craint pas le châtiment divin, il répond en disciple des sensualistes, en sceptique qui, sans nier Dieu, renonce à pénétrer la morale absolue et s'attache à ce qui est relatif et prochain. Cette réponse est celle qu'il se fait à lui-même, et si Gœthe a pu penser à quelque élève des Encyclopédistes, son personnage est assez général et humain pour rester vrai en dehors de toute détermination d'époque et de pays. L'homme à qui l'on fait dire « .… pour nous rendre heureux perdons les misérables », est beaucoup plus odieux et hors de l'humanité que le personnage de Gœthe. La manière dont le caractère et le rôle de la Maîtresse de cour sont modifiés dans la pièce nous montre précisément comment le poète a humanisé ses modèles. Mme Delorme est, dans les Mémoires, une femme intrigante, hypocrite et dure. Gœthe devait regarder comme monstrueuse cette dépravation de l'éternel féminin. Sa Maîtresse de cour est une femme de volonté faible que le secrétaire, son amant, dirige et manie à son gré : elle voudrait échapper à la suggestion de sa voix et de son regard, mais ellé ne le peut‘. Le complot qu'on trame contre la jeune fille lui arrache des cris d’indignation? : il faut, pour apaiser cette révolte, que le secrétaire lui dise clairement qu'une trahison entraînerait la mort de son « élève chérie ». Elle s'attache alors à une dernière espérance : elle voudrait persuader Eugénie de renoncer à ce bonheur qui doit la perdre; mais elle ne garde pas longtemps cette illusion, et ses réflexions tristes, ses pressentiments font une contrepartie saisissante aux transports de joie de la jeune fille devant les bijoux et les étoffes précieuses dont son père lui a fait présent. Quand (au IV° acte) le Conseiller se déclare prêt à épouser Eugénie, la Maîtresse de cour se voit enfin sauvée de ses remords et de l'exil; mais la fierté de la jeune fille renverse cette suprême espérance. Maintenant elles se sont pénétrées l’une l’autre, et se parlent en ennemies : « Le

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