Dramaturgie, n
dit — le credo du groupe de Strasbourg. Déjà, dans ses Lettres sur les merveilles de la Littérature, Gerstenberg s'était placé à un point de vue bien différent, et plus voisin de celui des Srürmer und Dränger : on a pu même rendre responsable de leurs erreurs son Æssai sur les Œuvres el le Génie de Shalespeare", antérieur à la Dramaturgie. Gerstenberg malmène assez rudement la traduction de Wieland, et déclare que si Shakespeare est mal compris et mal jugé, c'est qu'on se fait une idée fausse du drame grec, dont on lui applique la mesure. « L'objet essentiel d'une tragédie grecque, ajoute-t-il, était d’exciter des passions ;... à ce compte les tragédies de Shakespeare ne sont pas et ne peuvent être des tragédies. Maïs quoi? Lui contester cette excitation des passions, la première et la plus importante fonction d'un écrivain dramatique? Que lui reste-til? — L'homme, le monde, Tout! » Le critique repousse ensuite toute classification du drame. Que l’on nomme ces « jeux » (plays) Haupt und Slaatsachionen, avec Wieland et l’école de Gottsched, ou bien, avec les critiques anglais history, tragedy, etc., illes appellera seulement « des tableaux vivants de la nature morale ». Demande-t-on si ces tableaux « ne forment pas un tout qui réponde à l’objet essentiel du drame grec », « non », répond-il, résolument, et il montre que tout rapprochement avec le drame antique est illusoire. Dans Othello, par exemple, « le but de Shakespeare n'est pas tant d’exciter la crainte et la pitié dans l’âme des spectateurs, que de représenter la nature de la jalousie elle-même ». I ne s'ensuit pas que son théâtre n'ait avec celui des Grecs aucun principe commun, ni qu'il soit juste de parler toujours de L’« Énormité », de l « Irrégularité », de la « Sauvagerie » shakespeariennes; un très grand nombre de ses pièces, le Roi Lear, Macbeth, Handet, Richard III, Roméo et Juliette, Othello, Richard IT, J. César, Antoine et Cléopâtre, et même les pièces historiques (que Gerstenberg regarde cependant comme « la forme la plus grossière de l'art dramatique ») forment en quelque manière un « tout », et l'on ÿ peut trouver
4. Voir Hettner., 0. L, I, 1, p. 107. Cf. Gerstenbergs Vermischle Schriflen, t. IX, p. 263-9. Altona, 1816.
« un commencement, un milieu, une fin, des proportions, un dessein, des caractères et des groupes contrastés ». Mais que l'on n'y cherche pas l'ordonnance et la composition antiques : ce n’est que d'aventure qu’elles pourront s'y rencontrer, comme dans les Joyeuses Commères, où dans la Comédie des Méprises, où les trois unités sont presque entièrement observées. Gerstenberg a donc le mérite d’avoir assez nettement montré ce qu'est la composition dans les drames de Shakespeare; mais on lui reproche de ne pas être assez conséquent avec lui-même, et, en voulant montrer que l'originalité de ces pièces n'exclut pas l’art, d'appliquer à l'auteur anglais cette règle gréco-française qu'il avait dessein de repousser‘. La critique de Herder sera, en effet, plus profonde et plus vraiment historique ?; mais si peu cohérentes et si dangereuses qu'elles fussent, les idées de l’auteur d'Ugolin n'en devaient pas moins avoir une portée considérable : elles battaient en brèche des principes dramatiques jusqu'alors regardés comme essentiels, et présentaient le drame de Shakespeare non comme une action offrant une forte unité, mais comme « une peinture d'âme ® ».
Dans sa Dissertation sur Shakespeare“, Herder, qui par certaines idées générales se rapprochait de Lessing, se séparait néanmoins de lui sur certains points essentiels. Comme Lessing, il constate qu'aucune pièce française ne répond au but qu'Arisiote assignait à la tragédie : « émouvoir les âmes » ;
1. Voir à ce sujet l’intéressante introduction de Hans Lambel au Shakespear de Herder. — Herders Werke, éd. J. Kürschner, III Teil, 2° Abteilung, XLV.
2. Cf. Lévy-Bruhl, L'Allemagne depuis Leibniz, p. 151 et suiv.