V. 2852 et suiv
représentatif, ne se trouve que dans les personnages d’arrièreplan qui paraissent au V° acte : le gouverneur, l'abbesse et le moine. Les deux premiers représentent des forces de protection et de salut, que la violence de la destinée rend impuissantes; le moine, c'est la morale religieuse qui reste froide et sans force, tant que nous ne l'avons pas interprétée nous-mêmes, avec les sentiments de notre cœur. La pièce de Gœthe est donc symbolique dans le même sens et au même degré qu'une tragédie grecque : elle nous manifeste, sous une apparence particulière, une force irrésistible qui pèse sur l'humanilé tout entière, mais qui, limitant notre action, laisse libre notre volonté : c’est la conception dramatique de Sophocle. L'héroïne de Gœthe n'est pas responsable des malheurs dont elle souffre : elle est victime de la fatalité; c'est le nom vague sous lequel nous personnifions ici les fautes ou les crimes des autres, l'effet d’une conjonction d'événements dans un temps et dans un pays. De même (Œdipe, malgré ses défauts, n'a pas mérité son infortune : les fautes qu'il expie sont celles de son père, non les siennes, et ce serait dénaturer la pièce de Sophocle, lui ôter son sens et sa grandeur, que d'y voir un exemple particulier de la justice divine : c’est un épisode saisissant de la lutte inégale que l'homme, dans son effort vers le bonheur, soutient contre son destin, c’est-à-dire contre « la part » qui lui est échue. Mais l'intérêt dramatique exige que ce déterminisme ne soit pas regardé comme absolu, qu'on en isole deux éléments, le caractère et la volonté, qu'à tort ou à raison l’on suppose libres en quelque mesure. Le personnage d'Eugénie est, sous ce rapport, tout à fait conforme à la poétique des Grecs : c’est son désir impatient qui précipite son malheur : elle le rend inévitable en n'écoutant pas les conseils prudents de son père. Sa faute’ est dans son aveuglement, car la Maîtresse de cour lui dévoile, autant qu'il est possible, le complot qui la menace, le danger, peut-être
1. Cf. les paroles du Conseiller (v. 1900 et suiv.).. leichte Schuld | Ein Irrthum den der Zufall schädlich leitet. Cf. Sophocle, Antig., 875 : DE dabréyvwros Wheo” dpyi (humeur qui ne prend conseil que d'elle-même).
mortel, qu'elle va courir. Le sujet de la pièce comportait aussi l'emploi d'un moyen d'émotion dramatique dont il est souvent fait usage dans la tragédie grecque et qui est surtout d'un puissant effet dans les drames d'Eschyle : les pressentiments. Nous ne parlons pas ici de ceux d’une révolution prochaine, mais de cette sourde inquiétude qui représente au duc le douloureux avenir : en confiant au roi « sa joie paternelle », il lui dit aussi de quelle angoisse elle est troublée '; quand Eugénie est tombée de cheval, il voit dans cette chute, qui faillit être mortelle, un « présage” » des soucis et des dangers de sa nouvelle vie; il n'attend de son fils que des chagrins, et il ne cache pas à Eugénie qu'elle a tout à craindre de cet homme méchant°. Ce que le duc ne fait que pressentir, la Maîtresse de cour le sait, pour être mêlée au complot; mais n'étant qu’un instrument passif, incapable de résister à ceux qui la conduisent, elle ne peut qu'exhorter Eugénie à la modération, et déplorer son destin inévitable. Aussi pourrait-on dire que, dans certaines scènes (notamment acte IF, sc. m1, 1v, v), elle tient le rôle du chœur antique. Elle voir venir le malheur, et, par ses avis prudents, elle essaie de le conjurer; elle représente à la jeune fille ivre de joie que ce bonheur pourrait enfanter la peine; elle lui dit, en la voyant déployer l'étoffe précieuse, que c’est « la robe fatale de Créuse ». Les réflexions dont elle entrecoupe les élans de joie d'Eugénie rappellent d’une façon frappante le célèbre chœur d’Antigone qui déplore les espoirs décevants des hommes, les embûches du malheur qui les séduit sous l'apparence du bien : « Rien de vaste n'entre dans la vie humaine sans une malédiction“. » C’est la sagesse du chœur antique que nous trouvons encore dans les conseils de modération que la Maîtresse de cour adresse à Eugénie : elle lui rappelle les années de jeunesse, passées sans chagrin
CU
. 465 et suiv.
948 et suiv.
ophocle. Antigone, 614 et suiv. (trad. de Jebb, préférable à celle de Tour-
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dans une heureuse obscurité”, elle vante les pures joies que procurent les désirs modérés?, elle lui représente qu’en attirant l'admiration, on excite aussi l'envie et la haine*. Son rôle dans la pièce motive très naturellement ces leçons de sagesse, et Gœthe n'a pas négligé, en lui donnant cet emploi dévolu au chœur, de rapprocher aussi par là son drame de la tragédie antique.
Nous avons dit comment la Faille naturelle, considérée isolément, dans sa signification morale et dans certains procédés peut passer pour un drame symbolique. Mais, dans la pensée du poète, il l’est aussi d’une autre manière. Gœthe a cru que la Révolution, dont il voulait faire une sorte d'histoire naturelle, pouvait être, en quelque façon, personnifiée en son héroïne; et c'est là sans doute, parmi les différentes manières de concevoir le drame symbolique, la plus vivante et la plus harmonieuse, à la condition que le personnage soit bien choisi, Ces différentes conceptions peuvent se réduire, en effet, à deux essentielles. Dans l’une, qui est le plus souvent celle d'Ibsen, les faits et les personnages nous intéressent moins par leur réalité particulière que par l’idée qu'ils représentent : nous en dégageons par abstraction certains caractères, ce qui est le propre du symbole. De là résultent des conséquences importantes touchant la mise en œuvre et la composition même de la pièce : le choix des faits n’a parfois qu'un intérêt secondaire, étant subordonné à l’idée symbolique. Peu nous importe, par exemple, l'histoire de cet assassin que Brand, dans le drame de ce nom, va sauver malgré la tempête : cet épisode ne sert qu'à mettre en relief la lâcheté des hommes, leur demi-foi, leur attachement à une vie tronconnée; la discussion entre Brand