Hettner, III, II, p
mais de diversité, et même de contraste‘. En se plaçant de même à l’origine, Gœthe pouvait nous montrer une ascension passionnée et frémissante vers l'idéal de beauté; il n'a fait dans ces scènes, dont Faust est le plus souvent absent *,
qu'une revue érudite et vivante à la fois des formes de l’imagination grecque. Les Telchines de Rhodes qui, les premiers, ont dressé les dieux puissants sous la noble figure humaine *, les Psylles et les Marses, gardiens du char de Cypris, Galatée qui brille sur son trône de nacre « dans le monde gracieux de l'humide “ », préparent dignement l'apparition d'Hélène; mais ici le an s'adresse directement au spectateur, et c'est l’écueil de ce genre de symbolisme : la logique du drame n'est pas, d'une facon constante, celle des sentiments et des caractères, il arrive aussi qu'elle se développe en dehors d'eux. Par là s'explique — suivant une observation faite plus haut — que le lien des scènes soit quelquefois un peu lâche : c'est parce que l’empereur veut voir Hélène et Pâris que Faust descend vers les Wéres, et toute la suite du drame sera, en quelque sorte, conditionnée par cette volonté : Faust, dans un élan de violente passion, voudra saisir le fantôme d'Hélène qu'il a ramené sur la terre, mais une explosion fait s’évanouir en fumée cette vaine image : l'idéal ne se révèle qu'à l'effort calme et patient de la pensée. Mais nous ne dirons pas qu'il n'y ait que subtilité et « qu'idées Ge raison » dans la conception des scènes et dans leur enchaînement * : rien ne nous
1. Sans doute, Faust, à la vue des Sphinx et des Sirènes, s’écrie (v. 2569) : « Quelle merveille! Dans l’horrible, des traits grands et vigoureux! » mais Gæthe, ni dans cette scène, ni dans celle du Haut Pénée, ne cherche à recueillir des traits épars qui, purifiés, se retrouveraient dans l'idéal incarné en Hélène. Méphistophélès, à la vue des Lamies et de l'Empuse, reconnaît des proches parents (v. 3129), et voici comment s’exprime sa stupeur (v. 3357) à la vue des Phorkyades : « Trouvera-t-on les plus détestables péchés le moins du monde laids, quand on aperçoit ce triple monstre? Nous ne les souffririons pas au seuil du plus affreux de nos enfers. Et cela prend racine sur la terre de beauté, cela se glorifie du nom d’antique! ».
. 2. Du vers 2283 au vers 3875 (fin) l’acte IT se déroule en effet sans lui.
5. Cf. Hettner, o. L. : durch spitzfindige Verstandes Klügelei zusammengekünstelle Reihe gesonderter PPS
donne à croire que le génie intuitif de Gœthe l'ait tout d’un coup abandonné dans ces représentations symboliques. - Quand nous pénétrons l'essence d'un Homunculus, quand nous avons compris qu'il représente l'effort vers la beauté idéale où ce qui est identique ici, l’'humanisme créé par les travaux patients des érudits et des philologues, nous sommes tentés de croire que le poète est allé de l’abstrait au concret : il nous semble naturel que son étape ait été inverse de la nôtre, et que notre point d'arrivée ait été son point de départ. La très simple raison de notre erreur est qu’il nous manque le génie. Pour nous résumer, le second Faust peut être, ce nous semble, rattaché au premier système de drame symbolique signalé précédemment : les caractères de ce système s'y retrouvent en effet, quoique des restrictions soient nécessaires, Car ces faits-moyens, qui n'ont d'autre intérêt que de meltre en lumière une idée‘, et qu'on pourrait, au besoin, remplacer par d'autres, sont, en somme, en assez petit nombre : le contenu des scènes a, le plus souvent un caractère de nécessité.
C'est à un autre genre de drame symbolique qu'appartient la Fille Naturelle. Xci, le personnage principal n’a rien d'irréel (celui d'Eugénie est presque historique); l’action s’enchaîne rigoureusement, et suit de près la réalité. Mais surtout le héros (ou l'héroïne) peut être regardé comme un vivant symbole des événements auxquels il prend part : leur ensemble paraît se résumer en lui, il est leur image agissante. C'est là le seul genre de symbolisme que nous admettions sur notre théâtre, parce qu'il n'offre aucune obscurité ; bien que les faits doivent être transposés dans l’abstrait, ils se présentent à nous sous une forme animée et concrète. Encore l'auteur pousse-t-il quelquefois le désir de clarté jusqu'à nous avertir du symbole : dans sa Théroigne de Méricourt, P. Hervieu faire dire par Fabre d'Eglantine : « Théroigne... vous me semblez l’allésorie vivante de nos espérances sociales, et, dans votre pas, je vois la Révolution, bienfaisante et hardie,
1. Par exemple certaines scènes de l'acte I (à la cour de l'Empereur).
qui marche {! » Il va sans dire que l'Eugénie de Gœthe nous représente un symbole assez différent : c'est un personnage un peu passif, qui souffre de l'injustice et de l'oppression, mais qui ne se lève pas spontanément pour les combattre : son attachement fidèle à deux êtres qu’elle aime et révère, le duc et le roi, lui persuade de les réconcilier, ou, symboliquement, d’unir la justice et la légitimité; mais, autant qu'on en peut juger par les indications du schéma, nous ne voyons pas que sa propre souffrance lui fasse prendre en pitié celle des autres : quand elle paraît dans la lutte, ce n'est pas comme un soldat du droit, mais comme une médiatrice entre deux forces en conflit. Au reste, l'élan populaire, dans ce qu'il a de généreux et d’idéalement enthousiaste, est tout à fait absent de la pièce de Gœthe : on peut sans doute en trouver des raisons, mais cette lacune choque particulièrement un lecteur français. L'aspiration vers la justice est représentée par le Duc et par le Conseiller; en dehors d'eux, nous ne voyons qu'égoïsme. Au deuxième acte de la [T° partie le Conseiller reçoit dans sa maison de campagne des hommes de diverses conditions, avocat, soldat, artisan : on discute à ciel ouvert, en évoquant le souvenir des trois libérateurs de la Suisse, et l’on cherche à s'entendre en vue d’une action commune. Mais la réunion n'aboutit à rien parce que chacun ne pense qu'aux gens de son état et veut faire la révolution à son profit : l'avocat prétend prendre la place des privilégiés; le soldat veut l'unification du pays par un pouvoir fort — un césarisme plus ou moins déguisé; — l'artisan veut tout rendre égal en nivelant tout. Le malheureux Conseiller prêche vainement sa doctrine fédéraliste, c'est-à-dire l'ordre dans la liberté : la réunion finit presque en dispute. On a très justement rapproché cette assemblée préparatoire à la Révolution de celle qui se tint à Vizille chez le premier des Périer ? : Gœthe avait pu la bien connaître par le constituant Mounier, établi à Weimar depuis 1795. Mais quelle que soit la valeur documentaire de cet épisode, on peut regretter qu'il soit ainsi mis
en relief, tandis que la sincérité de l'émotion et de l'élan collectifs ne sont nulle part représentés. On répondra peut-être que c’est peu tenir compte des idées et des temps, et ce serait en eflet demander par trop d'objectivité s'il s'agissait d’un autre que Gœthe.
Il ne faut pas se dissimuler toutefois que l'interprétation symbolique de la trilogie repose, en grande partie, sur une hypothèse. Si l’on admet que Gœthe n’ait voulu que montrer en raccourci la Révolution française, et que la troisième partie nous eût représenté la mort du roi, celle du due et celle de la jeune fille", le personnage d'Eugénie nous apparaît plus difficilement comme un symbole : il ne fournit en ce cas au poète qu'un assez beau type de loyalisme et surtout une unité dramatique, l'histoire de la Révolution étant aussi celle de sa vie. Mais alors même que le duc et le roi seraient réconciliés par elle, et mourraient unis, victimes d’une multitude qui « abaisse ce qui est élevé » et « dissout les derniers liens », sa signification symbolique serait presque effacée : Eugénie serait une héroïne de noblesse et de fidélité qui s'élève au-dessus de tous, tandis que l’engloutit la ruine universelle. Certes, son caractère ne perdrait pas en grandeur si telle était la conception de Gœthe, mais ce n’est nullement démontré. M. Bréal le déduit très ingénieusement d'une conjecture : à la fin de la première partie? le moine, qui pressent la révolution prochaine, regrette les lointains pays où il était allé prêcher jadis, mais il se dit enchaîné maintenant par l’âge, l'habitude, des devoirs, « peut-être — dit-il aussi — par un destin qui réserve à la fin de ma vie la plus dure épreuve ». Il s’agit, selon M. Bréal, « de celui qui offrira les dernières consolations au roi près de mourir », de l'abbé Edgeworth; mais Gœthe « amalgame ici l'abbé irlandais avec le père Aubry, missionnaire des forêts d'Amérique, qui venait, en 1801, de faire son apparition dans le roman d'Atala ». L'hypothèse est séduisante mais fragile, et bien fragiles aussi sont les conclusions relatives au dénouement de la trilogie,