‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 208 sur 270 · Griesgram, Haberecht · texte numérisé non relu

Griesgram, Haberecht

là qui prêche aux hommes l’activité et prétend qu'il n'est point de mal irréparable; à l'Ergoteur on dénonce un nouveau venu qui veut qu'on entre dans l'esprit de son interlocuteur et que la raison ait toujours le dernier mot : Paléophron voit aussitôt disparaître ses deux satellites. Il conseille ensuite à Béjaune d'éviter Morose, à l’Indiscret de fuir l'Ergoteur, et de cette manière la paix régnera dans la Cité. En effet, leurs compagnons partis, Néoterpe trouve à Paléophron un air plus jeune : celui-ci trouve sa nièce plus aimable et sérieuse; ils échangent leurs couronnes et font une alliance éternelle.

Dans une note qui précède cette légère esquisse, Gœthe dit qu'il s'était proposé de donner une impression plastique tout en communiquant à son petit drame assez de vie et de mouvement. Le même dessein se retrouve aussi dans l’arrangementsymétrique de certaines parties : en dépit de quelques noms germaniques tels que Griesgram, Naseweis, etc., le dramolet a une tendance héllénisante. Il n'est pas sans grâce,. nous l'avons dit, mais le fond de l’allégorie est assez banal pour qu'on ne puisse lui faire un très grand mérite de sa clarté.

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Pandora donne à des personnages mythologiques une sorte de survie. La pièce abonde en souvenirs et en imitations des Tragiques grecs, que Morsch à très justement relevés'. Ces

1. O.L., p. 46-7. On a pu dire, néanmoins, que le romantisme et le classicisme s'unissent dans Pandora de manière à produire un « style dramatique » fort original etsingulier. O. Pniower fait observer, par exemple, que les changements de rythme ne se produisent pas dans les chœurs seulement : certains personnages (Épiméthée, Philéros, Épiméleia) font entendre de vrais « chants » qui tiennent à Ja fois de la poésie romantique et de l’opéra; de même le dimètre trochaïque, cher aux poètes romantiques, est employé en dehors des chants proprement dits, et les mètres grecs sont assez souvent relevés de rimes; il semble que Gæthe s’elforce de trouver pour chaque mouvement de l’âme une expression rythmique appropriée : « De même, ajoute Pniower, Frédéric Schlegel, dans sa tragédie d’Alarcos (1802), que Gœthe fit représenter, avait offert une chatoyante carte d'échantillons des divers rythmes, mais sans réaliser l'union intime et organique du fond et de la forme ». (0. L., p. 377).

souvenirs ne se retrouvent pas seulement dans le prologue et presque dans chaque détail ® : la conclusion même de la pièce, indiquée dans le schéma, devait, comme les Æuwménides, représenter une période nouvelle dans la vie de l'humanité. Pandora est, en effet, l'expression des idées personnelles du poète sur la vie et sur l’art, et si l’on a pu rappeler un certain nombre d'essais dramatiques contemporains ayant pour sujet la légende de Prométhée, le Prométhée délivré de Tobler (1782), le Prométhée (en tiercets) de A. G. Schlegel (1798), les traductions de Fr. Stolberg, le Prométhée délivré, publié par Herder dans le 7° volume de son Adrastée (1802), le poème dramatique de Falk, Prométhée ? (1803), ces essais n’ont pas eu d'influence sur la conception même de Pandora : ils ont pu seulement amener (ræthe à faire choix de ce mythe

1. La pièce offre une étonnante variété de mètres imités des poètes anciens. Nous y trouvons notamment : 1° le trimètre iambique (avec anapestes aux 1°", 3°, 4° et 5° pieds); 2° des systèmes anapestiques, et particulièrement le dimètre, soit avec coupe très libre (p. ex. après le 3° anapeste : es lebt den lebendigsten Tay in der Nacht), soit avee les mêmes césures que chez les Grecs : au milieu du vers, ou après la 1° brève du 3° pied (zu freieren Lüften hinaus nur hinaus — ®Uyarep Baoiheux Kivræworpa). Ces vers anapestiques sont quelquefois à rimes plates : c’est l’union de l’antique et du moderne; 3 des dimètres trochaïques sans rimes (c’est le Metrum Alcmanium ou Anacreonteum) avec un vers final catalectique (le ôtwerpov Edpimiôetov à Anxvt@:ov d'Héphestion), et des pentapodies trochaïques : les vers de ce dernier genre étaient rarement acatalectes chez les Grecs : on en fait généralement des hexapodies en donnant une valeur de 3 temps à chacune des deux longues finales; de même, on peut se convainere qu'en lisant les vers de Gœthe nous mettons inconsciemment une pause après le dernier trochée, exemple : Einig unverrückt zusammenwandernd, etc.; — 4° des strophes dactyliques de 4 vers (le 1% et les 3° sont des tétramètres avec spondée final, le 2° et le 4° sont écourtés d’une syllabe : Wer von der Sehünen zu scheiden verdammit ist, etc.); — 5° des systèmes choriambiques; — 6° des ioniques mineurs (ex : Meinen Angstruf : les deux longues très nettes qui terminent ce vers nous empêchent le plus souvent

d'en faire un monomètre trochaïque); — 7° le schéma porte ï'indication de vers ithyphalliques, ainsi scandés par Gœthe : —"—"—* (tripodie trochaïque qui peut recevoir la valeur d’une tétrapodie). — Nous savons d’ailleurs par

Riemer que c’est l'emploi de cette métrique ancienne qui a ralenti la composition de Pandora (Abhaltungen aller Art, nicht wenig aber durch die antiken Silbenmasse).

2. Gæœthe lui-même avait, au printemps de 1795, travaillé à un Prométhée délivré, Trauerspiel im altgriechischen Geschmack, disait Schiller : il avait composé le monologue de Prométhée et un chœur de Néréides, qui sont malheureusement perdus.

pour l'expression de ses idées : tel d'entre eux, le Prométhée délivré de Tobler, dont la conclusion est « am besten ist man dock ein Mensch », est même d'une inspiration directement opposée à celle de la pièce de Gœthe.

Les temps sont bien changés depuis cette année 1773 où Gæœthe écrivait son fragment dramatique de Prométhée. I] ne croit plus à la puissance illimitée des hommes-titans, il n'attribue plus au génie humain le pouvoir de créer à l’égal des dieux‘; l’œuvre d’art ne lui apparaît plus, surtout, avec un caractère instinctif : son héros, maintenant, est cet Épiméthée qui, dans le fragment, avait un rôle si effacé; il n'intervenait, on se le rappelle, que dans une très courte scène, pour engager son frère à céder aux dieux, et pour lui représenter la joie profonde qui résulterait de l'harmonie universelle. Tout autre est maintenant le contraste des deux frères : Prométhée personnifie l’action et la science, l'intelligence humaine cherchant à conquérir dans le domaine prochain : c’est une sorte de personnage positiviste, qui dédaigne le rêve et tout ce que la main de l’homme n’atteint pas. Tout entier à l'action, dont il ne veut pas se laisser détourner, il a repoussé Pandore, parce qu'il regarde la femme comme dangereuse : il la sait capricieuse et infidèle, et il montre à son frère que Pandore le fait souffrir en sa fille, une seconde fois : « La beauté conduit sur le droit chemin », dit Épiméthée. Et Prométhée répond : « Sous la forme de la femme elle ne nous séduit que trop souvent ». Cet homme d'action exhorte sans cesse au travail « son peuple vaillant », il encourage avec amour ses forgerons, « les Utiles », et sa seule effusion d'enthousiasme est une sorte d'hymne au travail?. Aussi prend-il en pitié la nature rêveuse de son frère et les pleurs que lui arrachent ses

1. Gross beginnet ihr Tilanen; aber leiten Zu dem ewig Guten ewig Schônen, st der Gütter Werk; die lasst gewühren.

2. [1 veut surtout que les ouvriers forgent des armes, puisque les plaisirs mêmes de la vie ne peuvent être assurés que par là. C’est l’écho de la domination napoléonienne, et le caractère sombre de ce Prométhée symbolique s'explique par la tristesse des temps.

souvenirs : 1l n'estime que la raison maîtresse d'elle-même, et il personnifie, en opposition avec Philéros' la nature réprimée. Ces traits du caractère de Prométhée, Gœthe les marque très durement, jusqu'à dessécher son personnage sil parle d'Elpore avec reconnaissance, ce n’est pas pour l'élan de l'âme qu’elle représente, mais parce qu’elle est « indispensable? aux fils de la terre »; dans la beauté de Pandore, il ne voit pas, comme Épiméthée, les attraits personnels de la femme, mais les parures extérieures, matérielles, dont elle a été ornée par Héphaistos”*. Et son caractère est sombre : il ne veut pas de fêtes, parce que la nuit suffit à nous donner le repos; il déclare que la vraie fête c'est l’action, et son action même a un air de douleur et de résignation :

Zu dulden ist! Seys tälig oder leidend auch *.

Pourtant, lorsqu'il prononce ces paroles devant son frère endormi, 1l se mêle à la pitié qu'il éprouve de l'estime et du respect, parce que la mélancolie d'Épiméthée a un caractère de noblesse : c'est la « sainte blessure » qui nous rend plus grands, comme a dit le poète, car notre énergie se trempe dans la souffrance, et de celle-ci, non moins que de l'effort obstiné, peut sortir l'action bienfaisante. Il n'en est pas moins vrai que Gœthe à mis dans son personnage un positivisme assez borné : tout ce qu’il souhaite, c’est que l'homme sache mieux profiter du passé et qu’il apprenne à se servir: du présent avec moins de précipitation et de maladresse. C'est ainsi que le poète diminue ce héros au cœur indomptable qu'il avait jadis dressé contre les dieux!

C’est que, l'expérience venue, Gœthe a pensé que les sentiments et les aspirations de l’homme s’incarneraient mieux en Épiméthée, c'est-à-dire (comme l’entendaient les

4, V. 445-6, Den Tobenden der, wie das Tier, das Element, à Zum Grenzenlosen übermütig rennend stürzt.

2. Entbehrlich keinem Erdensohn. V. 7517. | 3. V. 599 et suivants, Gœthe insiste longuement (peut-être mème avec excès) sur cette opposition.

Grecs) en celui qui saisit le présent avec une hâte irréfléchie, pour éprouver ensuite le tourment du regret ou du repentir”. Moins insensible que son frère, Épiméthée a reçu Pandore dans ses bras. Tandis que les hommes, dans leur ignorance, poursuivaient ces images divines flottant dans la fumée sillonnée d'éclairs qui montait du vase d'argile, Épiméthée ne voulait d'autre bonheur que la possession de Pandore. Mais il n’a pas su réprimer sa passion violente, « l'ivresse de ses sens? ». La couronne dont les dieux avaient entouré la tête de Pandore s’est détachée, et les fleurs se sont dispersées dans les champs. Nous devons entendre par là que cette femme, incarnant l’amour et l'idéal de la beauté, faisait, en quelque sorte, l'unité de la nature : elle était comme la réalité suprême; elle enveloppait en elle tout ce qui est beau dans l’homme et hors de l’homme; heureux celui qui la saisit un instant, car sa vie en reste parfumée, mais celui-là seul peut la garder qui sait se dominer et ne cherche pas à s'emparer d'elle avec violence. Il est donc nécessaire, pour que Pandore revienne à Épiméthée, que la passion de celui-ci soit purifiée, et ce sera la fin où tendra l’action imaginée par Gaœthe. Épiméleia, fille d'Épiméthée, fuit devant son amant Philéros (fils de Prométhée) qui vient la frapper dans les bras mêmes de son père : le jeune homme accuse la jeune fille de trahison : il l’a trouvée dans les bras d’un berger, qu'il a tué. Prométhée bannit son fils et celui-ci, qui sent que sa vie est à jamais perdue, obéit à l’ordre de son père : il va de lui-même chercher la mort. Épiméleia se disculpe devant son

te Vergangnem nachzusinnen, Raschgeschehenes Zurückzuführen (V. 10-11).

Ich unbedachtsam Gegenwärtiges ergriff Und neuer Sorge neubelastende Qual erwarb. V. 15-16.

Il ne faut pas, toutefois, perdre de vue que Gæthe veut nous montrer deux caractères, deux conceptions opposées, mais pareillement humaines. Il a, comme dans le Faust, le souci de représenter la nature dans ses aspects essentiels. C’est que l’âge et l'expérience l'ont rendu plus clairvoyant et plus équi-

table : il est maintenant bien loin dela fougueuse partialité, de l’Einseitigkeit de ses drames « titaniques ». — Cf. Otto Pniower, dans les Remarques de

l'édition du Jubilé, t XV, p. 376.

2. Die holde Braut empfing ich mit berauschtem Sinn. (NV. 94).

père et Prométhée, puis s'éloigne pour pleurer son malheur; mais voici que, pour venger celui qui fut tué par Philéros, les bergers ont mis le feu aux forêts et aux habitations du canton d'Épiméthée ; Épiméleia vient donner l'alarme et, consciente d'avoir causé ce malheur, elle court se précipiter dans les flammes. Prométhée et Épiméthée assemblent leurs hommes qu'ils envoient combattre et porter du secours : les lueurs de l'incendie ont bientôt disparu. Et voici qu'Eos, s’élevant des profondeurs de la mer, vient annoncer la transfiguration de Philéros; ainsi que certains condamnés de Leucade, il sera purifié de sa souillure, car les flots ne l’engloutissent pas; ils le bercent, au contraire, et l'amour de la vie donne aussi des forces à Philéros. Maintenant, les pêcheurs qu'Eos avait envoyés à son secours lui font un cortège solennel : un dauphin porte sur son dos cet « Anadyomène »; on l’accueille sur le rivage avec des clameurs de fête; des vignerons accourent, et un vieillard présente au jeune homme une coupe ciselée. Dans cette magnifique description‘, Gæthe représente son héros comme un nouveau Dionysos : une peau de panthère couvre ses épaules, il a le thyrse en main, et les cymbales retentissent en son honneur.

Le retour de Pandore avait pour condition nécessaire cette transfiguration de Philéros et sa réunion avec Épiméleia, qui a été sauvée des flammes. Eos, à qui l'avenir n'est point caché, annonce que les temps sont révolus.

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Que faut-il entendre par ces symboles? Épiméleia représente le Souci, mais dans un sens très compréhensif et sous une double forme : tendre sollicitude, dans l’ordre du sentiment; désir du beau, dans l’ordre esthétique. Philéros,

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