Cf. Thuc., VIL
s'étonner si l'ensemble de la pièce n'offre aucun caractère tragique, si les événements s’y produisent sans préparation et sans nécessité. La poursuite d'Epiméleia par Philéros et les faits qui suivent ne sont pas proprement des péripéties, mais de simples incidents. Cette pièce de circonstance, d'une poésie si riche et grandiose, est, comme drame, sans valeur ‘.
Pandora nous donne :un exemple d'un autre danger des pièces allégoriques : notre attention n'est pas occupée seulement des faits qui nous sont présentés : nous cherchons, mentalement, à ramener chaque détail au sens général de l'allégorie, et, parfois, il en résulte un certain trouble. Welcker dit que dans toute allégorie se trouvent certains traits qui ne sont pas nécessaires à l'intelligence générale, mais « à la vérité et à la beauté des personnages et de l'action » : « Tout, dit-il, ne doit pas visiblement rentrer dans l’allégorie : la nature doit maintenir ses droits en face de l'esprit, et tandis qu'elle se montre tour à tour dépendante et indépendante de lui, le grand secret de la nature, l'unité dans la variété, se reflète dans le poème? ». Nous n'avons pas à traiter ici cette question théorique. Il faut remarquer cependant qne Pandora offre à l'interprétation des difficultés ou des anomalies. Epiméleia est, très logiquement, la fille d'Epiméthée : en est-il de même d'Elpore? Düntzer prétend que cette filiation n’a pas de sens allégorique. Peut-être à la rigueur dirait-on que l'amour, en Epiméthée, est à la fois confiant et soucieux, mais l'espoir qui répond oui à tous les vœux n'a guère de rapport avec l'impulsion irréfléchie qui fait saisir à la hâte le plaisir présent. La filiation de Prométhée et de Philéros ne se justifie pas non plus sans peine. Enfin les personnages sont symboliques les uns, pour ainsi dire, objectivement, les autres subjectivement : Epiméleia ne représente pas seulement le souci que donne l'amour : elle
1. Éos n’est guère qu’une déesse de la machine, elle le dit d'elle-même pour expliquer son « annoncialion. » Eos blicket auf in Himmelsräume, Ihr enthüllt sich das Geschick des Tages. (NV. 1048-1049.) 2: Cité par Düntzer dans son commentaire de Pandora, p. 81.
éprouve elle-même ce souci, et Gœthe nous peint très vivement sa souffrance; par contre, Elpore n’est point celle qui espère, mais celle qui fait espérer : les dieux, dit-elle, l'ont faite compatissante, et ce que souhaitent les hommes, elle n'a pas le cœur de le leur refuser. — C'est ainsi que dans l'interprétation des symboles de Pandora, nous trouvons, pour appliquer le mot de Welcker, plus de variété que d'unité.
Le roman des Affinités,
L'origine du roman des À ffinités est, nous l'avons dit, dans cette crise sentimentale que traversa Gœthe au seuil de la vieillesse ‘. On sait comment « il aima plus que de raison », comme 1l s’en confessait à Zelter six ans plus tard, la fille adoptive du libraire Fromann. Il eut bien vite conscience de cette déraison, et il s'éloigna de la jeune fille jusqu'au moment où Zacharias Werner vint le ramener au danger, chez les Fromann, et institua la fameuse rivalité des sonnets. Dans l'intervalle, le sentiment du renoncement avait été très favorable à la composition de Pandora : il le fut également à la conception des Affinités. Le 9 décembre 1807 son journal porte la mention de « Nouvelles » qui doivent se rattacher à l'idée des Années de voyage; le 11 avril 1808 il est expressément question des À ffinilés : la première rédaction du roman est achevée le 30 juillet; Gœthe le reprend en avril 4809, le remanie, l’augmente surtout, et s’en délivre enfin, après quatre mois d’un travail sans répit.
Mais ce roman n’est pas une confession directe, et ce qui donnait à l'inclination de Gœthe pour Minna un caractère assez triste, à savoir le sentiment de la vieillesse commençante, ne se retrouve pas dans les Affinités. Quelles ont été
1. Cf. A. Mézières, W. Gæthe. Les œuvres expliquées par la vie, t. I, chap. IV.
les impressions de Gœthe et ses étapes de sentiment? Dans quelle mesure et sous quelle forme a-t-il senti la tristesse de ce désaccord du physique et du moral? Comment a-t-il souffert de ne sentir dans la tendresse de la jeune fille que de la confiance et du respect; jusqu'à qu’elle profondeur enfin la jalousie d’un amour que Minna ne pouvait lui donner et qu'elle éprouvait pour un autre, l’a-t-elle mordu? Ces questions restent malheureusement sans réponse : Gœthe ne nous livre pas ce drame intime, mais il l'approfondit, le généralise, en dégage le conflit de la volonté et de la nécessité, de la loi morale avec la loi presque physique qui régit les affinités des êtres. C’est donc comme une tragédie‘ qu'il conçoit son roman : il nous montre — selon la théorie signalée plus loin — une de ces collisions de forces qui se résolvent « par sacrifice humain », et où sontintéressés des personnages à la fois innocents et coupables : cette matière tragique s'adapte naturellement, par cela même, à la poétique du drame grec.
Et d’abord, les deux parties du roman se répondent avec exactitude, à la façon d'une strophe et d’une antistrophe : chacune d'elles comprend dix-huit chapitres, et peut être divisée en quatre épisodes, les faits qui suivent l’ensevelissement d'Ottilie n'étant en réalité qu'un épilogue. Ces étapes du roman sont dans un rapport harmonieux avec la nature et les saisons. Il peut sembler que ce détail n'ait rien de commun avec la tragédie grecque : il contribue cependant à réaliser l’idée que s’en fait Gœthe, par la clarté, la régularité et aussi le symbolisme qu’il met dans l'ensemble de l'ouvrage. « Nulle part (écrit Charlotte dans son journal) je ne suis plus frappée que dans le jardin de voir comme le périssable et l’immortel s’enchaînent?. » Nous sommes au printemps quand s'ouvre le prologue. Edouard et Charlotte font d’abord l'impression d’un couple heureux, et pourtant nous sentons bientôt que l'amour d'Édouard n’est ni fort ni profond, puis-
1. Cf. Hugo von Hofmannsthal, Entretien sur le Tasso de Gœthe, o. 1., p. 141 :
« … Denn ich rechne auch den Werther zu Gœthes Dramen, vor allem aber die Wahlverwandschaften ».