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qu'il n'est pas exclusif et ne suffit pas à remplir sa vie. Il obtient de Charlotte — plus clairvoyante que lui, cependant, et qui a résisté — que son ami le Capitaine vienne vivre auprès d'eux; ils sont réunis tous trois quand le hasard les amène à parler de cette loi des « affinités électives » qu'ils vont subir comme une Fatalité. La loi est fort simplement expliquée : quatre substances unies deux à deux sont mises en contact, et voici qu'elles renoncent à leur première union pour en former une nouvelle. Mais ce n’est pas le changement lui-même, ce sont ses étapes et ses phases qui intéressent le chimiste ou le psychologue : «il faut voir comment ces substances se cherchent, s'attirent, se saisissent, se détruisent, s’absorbent, se dévorent, puis de la plus intime union, passent à une forme rajeunie, nouvelle, inattendue ‘.. » Ce sont là les réactions de sentiments que nous montrera Gœæthe; mais ce printemps verra seulement jeter les semences qui germeront plus tard en moisson de malheur.
Voici l'été. Les inclinations naissantes donnent aux personnages une aclivité joyeuse, et l’on fête l'anniversaire de Charlotte en posant, sur la colline prochaine, la première pierre d'une habitation d'été. Gœthe, qui emploie constamment des procédés de drame, fait ressortir le conflit essentiel de son roman au moyen de deux scènes contrastées : quand Mittler, l’ancien ecclésiastique qui s’est donné pour emploi de rétablir la paix dans les familles, a proclamé que le mariage, fondement de toute société morale, doit être indissoluble, une sonnerie de cor annonce l’arrivée de la baronne et du comte, qui, mariés chacun de son côté, se sont aimés passionnément, ont rompu leur mariage, et voyagent maintenant ensemble, en libres amants. « Prenez garde! crie Mittler à ses hôtes, ils n’apportent que le malheur : leur nature est d’être un levain qui propage la fermentation! » En effet, c’est sur un ton léger qu'ils parlent à leur tour du mariage, en mondains sensuels qui n’acceptent ni loi ni contrainte. La prédiction de Mittler s’accomplit : l'amour de
LL IVe
Charlotte pour le Capitaine l’envahit de plus en plus, et nous la voyons fondre en larmes quand il est question du départ de celui « qui remplit la maison... et laissera bientôt tout désert! » C’est alors qu'’éclate la passion des personnages, surtout dans cette nuit fameuse qu'une sotte pruderie à fait tant de fois reprocher à Gœthe. Edouard est auprès de Charlotte; « à la faible lueur de la lampe, l’inclination secrète, l'imagination prévalurent sur la réalité : Edouard tenait Ottilie dans ses bras; Charlotte voyait, ou plus près ou plus loin, planer devant elle l'image du capitaine, et c'est ainsi que, par une étrange merveille, l'absent etle présent s Rs. dans leravissement et l’extase'
L'automne vient, apportant acjà la douleur. Un accident trouble la fête d'Ottilie; Edouard et le capitaine s'éloignent, et les deux femmes restent seules, dans l'abattement. Il semble que la grossesse de Charlotte doive ramenerle bonheur qu'on n'espérait plus, mais la passion d'Edouard est trop forte : dans cet enfant qui va naître, il ne voit qu'un obstacle au divorce : il va se battre, non pour oublier, mais pour moins souffrir, et Ottilie, de son côté, trop faible pour le renoncement, se résigne en désespérée.
L'hiver a dépouillé la campagne, où la sève semble tarie, et quisommeille. De la saison morte, le poète fait une période d'accalmie pour nos personnages : leur passion couve et les dévore, mais ne se déchaîne pas au dehors. Ces retardements (retardirende Motive) sont d’ailleurs utiles pour plus d’une raison : grâce à eux les sentiments des personnages, que le poète semble rappeler d'un passé plus lointain, gagnent en profondeur et en vraisemblance. Le procédé n’est pas seulement propre au roman : les dramatistes ont, de même, des actes d'attente et de repos qui, — trailés avec un certain art, et pourvu que leur matière ne soit pas visiblement trop mince — avivent l'émotion et étendent la perspective. Gœthe, à la fin de l'automne, avait fait paraître deux personnages secondaires, l’instituteur et le jeune architecte, tous deux touchés profon-
dx (On):
dément du charme singulier d'Ottilie : voici maintenant Luciane, brillante et frivole, sorte de vivant tourbillon par qui tout le monde est entrainé, et qu'Ottilie elle-même doit suivre de force, malgré son tourment.
Le nouveau printemps semble ramener quelques espérances", mais elles seront de courte durée et l'été n’apportera, cette fois, que la désolation. La mort du vieux prêtre, au baptème du fils de Charlotte, nous fait pressentir que le malheureux enfant, né d'une double faute, doit apporter la douleur, et non la paix. Ottilie se croit assez forte pour s’éloigner à jamais d'Edouard : elle présume trop d'elle-même. Du moins saura-t-elle se punir « d'être sortie de sa voie » et d'avoir causé la mort de l'enfant : sa conscience ne la laisse pas croire un instant que l'espérance obstinée d'Edouard soit réalisable, et volontairement elle quitte une vie que la fatalité de sa nature propre et des choses a privée de joie et faite criminelle.
L'automne qui verra mourir Ottilie semble apporter d'abord du répit : le paysage, en ressuscitant l’année écoulée, donne l'illusion que les choses n'ont point changé, et abolit le souvenir du triste printemps : « l'époque intermédiaire était tombée dans l'oubli, car maintenant s’épanouissaient les fleurs dont on avait semé les pareilles en ces jours lointains; maintenant mûrissaient aux arbres les fruits qu'on voyait alors en fleurs? ». Ce sont les fleurs d'automne, auxquelles Oftilie donnait tant de soin, qui seront sa dernière parure, et son cercueil en sera couvert en telle profusion qu'elle semblera laisser l'hiver après elle.
C'est ainsi que la nature est pour le roman tragique de Gæthe un décor d’une régularité harmonieuse et symbolique.
1. Cette sorte d'harmonie et de symbolisme est ici marquée très nettement (IT, 1x) : » Tandis que les plantes poussaient plus de racines et de branches, Ottilie se sentait elle-même de plus en plus enchaînée à ce lieu... Sous ce ciel clair, à la lumière de ce soleil radieux, il lui devint tout à coup manifeste que son amour, pour atteindre la perfection, devait se dégager de tout intérêt personnel, et, à certains moments, elle se croyait parvenue à cette élévation. »