‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 215 sur 270 · Il, cap · texte numérisé non relu

Il, cap

2. Dans ce roman conçu en facon de tragédie antique, les pressentiments tiennent, naturellement, une assez large place : la destinée que Gæthe y fait régner ayant ses lois et sa logique rigoureuses, la réflexion et l'expérience de la vie peuvent donner d'avance aux personnages l'intuition de ses effets. Charlotie ne se promet rien de bon de l’arrivée du capitaine, et elle justifie ainsi ses pressentiments, qu'Édouard traite de superstilions : « Je n'’attache aucune importance à ces impulsions aveugles, en tant qu’elles ne seraient que cela, mais ce sont, le plus souvent, des souvenirs inconscients de suites heureuses ou malheureuses que nous avons vues résulter de nos actions ou de celles des autres » (I, 1). Les pressentiments proprement dits ne sont pas, d’ailleurs, plus surnaturels dans la tragédie grecque : ceux des Fidèles, dans les Perses, n'ont rien de mystérieux : ils sont justifiés par ce fait que toute la jeunesse est partie et qu'aucun messager ne revient; de même, le chœur d’Agamemnon, dont l'angoisse « pressent quelque coup ténébreux » parce que « ceu® qui versèrent des flots de sang retiennent le regard des RER ». (Vers 433 et suivants, traduction Mazon.)

semble qu'il en soit autrement d'Ottilie, parce qu'il y a du « pathologique » en elle. Mais c’est pure illusion si nous croyons mieux comprendre sa nature que celle des autres : certains caractères physiques nous frappent davantage, et il est véritable que la nécessité passionnelle dont parle Gœthe trouve chez elle moins de contrepoids, mais nos idées n’en sont pas plus claires : un effet plus violent nous aide seulement à pressentir une loi qui ne nous reste pas moins obscure.

Quoi qu'il en soit, Gœthe, en nous peignant ce personnage d'Ottilie, si moral par sa profondeur de sentiment et sa sincérité, insiste sur certaines conditions pathologiques qui, dans sa pensée, la mettent dans une sujétion plus étroite à la loi fatale*. Profondément sensible et sentimentale, elle est de santé délicate : en passant par certain chemin — qui recouvre un gisement de charbon — elle est saisie de frisson et ressent une douleur au côté gauche de la tête?; un hôte de Charlotte trouve en elle un excellent « sujet », et fait la très curieuse expérience du pendule : sur un appareil composé d'anneaux d'or et de marcassites placés horizontalement on tient suspendus des morceaux de métal attachés à des fils : dans la main de Charlotte, ce pendule reste immobile, dans celle d'Ottilie il est comme emporté par un tourbillon*. L'hôte se plaît à répéter cette expérience, mais alors elle s'accompagne de fatigue et de- migraine, et notre physicien entreprendrait de guérir Ottilie — sans doute par une cure magnétique — si Charlotte ne s’y opposait. Düntzer rappelle avec raison la faveur qui s’attachait alors aux études de rhabdomantie, et les expériences faites en 1806-7 avec l'Italien Gampetti. Le personnage de Macarie et celui que décrit Montan dans les Années de Voyage témoignent aussi de l'intérêt de Gæthe pour des faits d’un genre analogue. Mais ce qu'il y à de mystérieux dans les Affinités, et notamment chez Ottilie,

1. Cf. Môbius : Das Pathologische bei Gæœthe, p. 115 et suiv.

2. Il est à remarquer qu'Édouard éprouve la même douleur du côté droit : (I, 5. in fine) : il le dit, en plaisantant sur cette symétrie.

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n’est guère éclairci pour nous quand on invoque ‘ le démonique, dont Gœthe parlait souvent. « Le démonique, disait-il à Eckermann, est ce que l'intelligence et la raison ne peuvent résoudre : il n’est point dans ma nature, mais je lui suis soumis. » Cet élément obscur se manifeste surtout par une puissance d'action positive : on le trouve donc, selon Gœthe, chez un Frédéric IT où un Napoléon; il ne réside point dans la nature négative d’un Méphistophélès. Mais Gœthe fait de ce terme de démonique les applications les plus diverses : tantôt c'est l'intervention dans les événements de la force intelligente qui anime et régit le monde, en d’autres termes, de l'esprit de Dieu; tantôt c’est une faculté attractive qui donne à certains hommes comme un pouvoir surnaturel; tantôt c’est le génie, conçu comme une puissance extérieure à l’homme et « qui le maitrise? ». Gæœthe appelle donc démonique toute force agissante dont nous avons l'intuition, non la connaissance précise, et qui, selon le mot de Pascal, est sensible au cœur, non à la raison*. Ceci posé, nous pourrons admettre qu'il y ait « du démonique » dans l’action réciproque d'Edouard et d'Ottilie, mais il ne faudra pas oublier que ce terme n'est, dans la pensée même de Gœthe, qu'un synonyme de mystère et un simple aveu d’ignorance.

La fatalité de ce roman-tragédie étant ainsi en rapport étroit avec une loi essentielle de notre naïure physique et morale, nous pouvons nous demander ce que devient la liberté des personnages, si elle est annihilée, ou si quelque évasion lui

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