‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 219 sur 270 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. C’est une idée analogue à celle du roman de Gœthe que P. Hervieu fait développer dans Les Tenailles (1, v) par Michel Davernier : « On peut, pour un temps, méconnaitre la nature, ou ne pas attendre qu’elle se soit prononcée : Soyez certains qu’elle reprendra son œuvre tôt ou tard, soit pour confirmer le mariage de ceux qui s'étaient passés, à l’origine, de son consentement..., soit pour remarier ailleurs. à la façon de nature... lun ou l’autre des époux qu’elle n'avait pas unis. »

d'une activité consciente et résolue. Il plaide constamment pour la nature, et s'élève de toute sa force contre un ascétisme stérile ‘. Ce caractère nous est montré bien avant que se noue l’action : « Je vois bien, dit-il au capitaine, que tout dans le monde dépend d’une judicieuse pensée et d'une ferme résolution... Quand je suis persuadé qu’une chose est bonne, qu’elle pourrait et devrait se faire, je n'ai point de repos que je ne la voie faite?. » Quant à Charlotte, il n’est guère besoin de parler de sa volonté : le roman tout entier n'en est que la longue épreuve, et nous avons déjà rappelé le triste retour qu'elle fait sur elle-même quand elle se reproche de n'avoir pas cédé. C’est elle qui, lorsque le capitaine expose la théorie des affinités”, prétend soustraire à cette loi notre liberté morale : « Mais enfin, dit-elle, l’homme est bien au-dessus de ces éléments, et s’il s’est ici montré libéral de ces beaux mots de choix et d’affinité, il fait bien de rentrer en lui-même et de bien peser, à cette occasion, la valeur de ces termes“ ». Enfin Ottilie paraît céder quelquefois à une loi trop forte, et dont sa nature est comme opprimée, mais elle garde sa parole donnée de n'être jamais à Edouard’, et elle montre une étrange énergie dans cette mort lente qui est son moyen d’« évasion ». Ainsi, malgré la fatalité tragique qui le

1. Wie thôricht…. das Unentbehrlichste, Nothwendigste vorsätzlich, voreilig wegzuwerfen, das, wenn uns auch der Verlust bedrcht, vielleicht noch zu erhalten würe. Und was soll es heissen? Doch nur dass der Mensch ja scheine wollen, wählen zu künnen. (II, xvrr.)

2. [, vi, et ailleurs (II, xu) : « Tu ne saurais, non plus que personne au monde, me faire renoncer à ma résolution : ce que je veux, ce qui m'est indispensable, je ne le perds point de vue et je saurai m'en saisir, bientôt certes, et promptement ».

4. Très frappantes, à ce point de vue, sont les paroles de Charlotte, après « le baiser que son ami a osé lui donner, et qu’elle lui a presque rendu » (I. xn1,) : Dass dieser Augenblick in unserm Leben Epoche mache, künnen wir nicht verhindern ; aber dass sie unser werth sei, hängt von uns ab... Nur insofern kann ich Ihnen, kann ich mir verzeihen, wenn wir den Muth haben unsre Lage zu ändern, da es von uns nicht abhängt unsre Gesinnung zu ändern.

5. Eduards’werde ich nie. Cf. aussi le très beau passage (II, 1x) : Unter diesem klaren Himmel, bei diesem hellen Sonnenschein ward es ihr auf einmal klar dass ihre Liebe, um sich zu vollenden, vüllig uneigennützig werden müsse.…. Sie wünschte nur das Wohl ihres Freundes, sie glaubte sich fähig ihm zu enlsagen, sogar ihn niemals wieder zu sehen, wenn sie ihn nur glücklich wisse.

domine, le roman ne nous dresse aucun personnage fatal : d'aucun des quatre acteurs principaux nous ne dirions justement qu'il est « une force qui va ». Et l'on ne pourrait non plus songer sérieusement à voir dans les Affinités un prototype des romans qui montrent le sentiment individuel en révolte et en conflit avec l'institution sociale. On pourrait même dire que l'esprit du roman de Gœthe est directement . opposé à celui d'/Zndiana ou de Valentine, si nous ne savions que George Sand elle-même repoussait toutes les théories qu'on voulait extraire de ses romans, et prétendait faire « des poèmes, non des doctrines ».

Le roman de Gœæthe est donc profondément moral, d’abord en ce qu'il nous montre, selon la loi de la tragédie dont nous parlerons plus loin, l'harmonie de deux principes en conflit rétablie « par sacrifice humain » ; ensuite parce que ce sacrifice est accompli par la volonté même des personnages : leur renoncement est, pour Gœthe, l’idée maîtresse des À ffinités. Une lettre du poète à Riemer contient, à ce sujet, une ébauche de théorie. Dans la lutte entre l'élément moral et l'élément sensuel, c'est celui-ci, selon Gœthe, que l’œuvre poétique doit montrer victorieux, « mais puni par la destinée, c'est-à-dire par la nature morale, qui trouve dans la mort le salut de sa liberté... Ottilie doit souffrir et renoncer courageusement (Karterieren), ainsi qu'Edouard, après qu'ils ont donné libre cours à leur penchant. Et c’est alors seulement que la moralité fête son triomphe ‘ ». Cette opinion de Gæthe n’a pas été, malheureusement, celle de tous ses commentateurs ?; certains ont été choqués comme d’une indécence de « l’apothéose » d'Ottilie, qui leur paraît une sainte d’étrange sorte. On voit cependant, par ce qui précède, comment se justifie l’idée de l’auteur. D'autres, avec Gelzer’, trouvent « que certaines pensées, à elles seules, valent une action

1. Riemer, Mitth. über Gœthe, 1, p. 607 et suiv. Cf. Briefe, p. 320, et Aphorismen, p. 323. Cité par Schæn, o. L., p. 76.

2. On trouvera, dans l'ouvrage de H. Schæn, cité plus haut, le très intéressant résumé de ces opinions défavorables (cap. 1, et n1, 2).

3. Die deutsche poetische Lilleratur, p. 300. Cité par Schœn, p. 65.

et ont un effet destructeur », surtout quand la poésie leur donne « une incarnation idéalisée ». Evidemment il ne dépendait pas de Gæœthe de faire « un affreux objet » des figures que son génie créait vivantes et belles, et de l'amour profond qu'il dépeignait : l’idéal de ces critiques serait atteint sans doute si l’on avait comme peintres de l'amour des écrivains qui ne l'eussent jamais éprouvé; ce n'était point le cas de Gœthe, qui n’est pas seulement en sympathie et affinité avec ses personnages, mais qui revit en eux. H. Schœæn' a bien expliqué par là certaines impressions que produit le roman, et, en particulier, pourquoi nous n'éprouvons pas d'abord plus de sympathie pour Charlotte, pourquoi les arguments du capitaine ont si peu de force. En ce qui regarde « la gaucherie de Mittler », on a vu que nous en donnons une explication fort différente, et nous ne croyons pas non plus que, par cette identification du poète aux personnages, le roman soit moins moral. L'objectivité qu'on peut demander à l'écrivain n’est que dans la conduite et la conception générales : l’exiger dans l'expression des sentiments, c'est avoir un autre souci que celui de l’art.

Est-ce à dire que le roman de Gœæthe n'offre aucune sorte de danger? Toute tragédie conçue à la manière antique, telle que nous la verrons analysée par Hegel et telle que l’applique ici Gœthe, contient une grande leçon morale, mais pour une âme bien trempée. Elle nous enseigne le courage patient et la modération, c'est-à-dire la réflexion prudente et l’observation de soi-même et de la vie; mais, par ce fait même qu’elle montre une lutte engagée contre des puissances redoutables et que déchaîne irrésistiblement la moindre faute, elle tend à décourager de l'effort une volonté faible. La loi d’affinité dont parle Gœthe établit une sorte de prédestination : qui se flattera de ne pas la méconnaître ? Et qui n'ira chercher dans la passion, ainsi posée en fatalité, une excuse qui aura tout

1. .… Subilo intellegimus cur tam laevus Mittlerus, cur primum a Carlotta leviter alienus legentis animus, cur parum valeant Genturionis argumenta, cur denique parum utilis salutarisque liber in quo tamen et utilia et salutaria dicere Gœthius sine dubio voluit. (0. L., p. 127.)

juste la valeur de la comparaison scientifique d'où le roman tre son titre et ses symboles? Or, cette comparaison n'est que « littérature ÿ; car si l’union de certaines substances chimiques s'opère de toute nécessité dès qu’elles sont en présence, il paraît en être autrement de deux êtres qui pensent, et que cette pensée même — dans l'hypothèse la plus déterministe — peut éloigner de la combinaison immi- -nente! La chimie morale de Gœthe n’a évidemment pas un fond très solide : pour cette raison même, elle n’est peut-être pas sans danger.

Nous avons vu que la tragédie d’après l'antique, telle que Gœæthe la conçoit, tend par deux procédés constants à l'expression la plus générale : par le tour sentencieux, et par le caractère plastique des attitudes. Ces deux moyens, qui se donnent une aide mutuelle et produisent des impressions identiques, ne sont pas moins employés par Gœthe dans les Affinités que dans les autres essais de tragédies. Comment s'en étonner? Le poète vieillissant est riche d'une expérience presque universelle; dans tous les arts du dessin, en archéologie, en minéralogie, en optique, en physiologie, en politique, dans tous les domaines de l'activité et de la pensée il s'est formé des idées personnelles, de telle sorte qu'il n'est aucun fait qui lui apparaisse maintenant comme particulier et isolé : il semble qu'une démarche naturelle de son esprit dominateur lui montre, par delà tout phénomène, la vraie réalité : la loi. C’est bien l'impression que donne, d’un bout à l’autre, le roman des Affinités, où les personnages ont le même tour de pensée que le poète, et semblent se plaire ou se consoler à voir dans leurs épreuves l'application des lois qu'il a constatées. Il serait évidemment injuste de méconnaître ce qu'il y a de réel et de vivant dans leurs passions, mais ils ont, comme l’auteur lui-même, une égale aptitude à l'émotion vive et à l'idée claire. Plus heureux que les prison-

niers de la Caverne, ils vont, sans avoir de vertige el sans être aveuglés, des phénomènes aux noumènes; et sil en résulte parfois quelque invraisemblance, cette montée dans une sphère lumineuse est d'une beauté singulière.

Aussi ne tient-on pas rigueur à l'écrivain, si le ton est un peu sermonneur et monotone, si notamment, suivant un tour habituel, un développement s'ouvre par l'énoncé d'une proposition générale, sorte de théorème dont un fait particulier apporte ensuite la démonstration’. L'intérvention de l’auteur est d’ailleurs très rare : les réflexions générales et les lirades sentencieuses sont données aux personnages, et généralement avec assez de vraisemblance. Chacun disserte volontiers, mais selon son caractère. Nous mettons à part le discours du maçon, si plein de philosophie et de comparaisons qu'il faut sans doute en faire honneur au maitre d'école; — nous ne nous étonnons pas que Mittler, d’abord prêtre, puis avocat, soit le défenseur ardent et loquace de l'Etat et de la famille, et que sa fougue prédicante brandisse indiscrètement des textes bibliques; — Édouard s'efforce — rien n’est plus humain — de transformer sa passion en système de morale : plus elle est instinctive, plus il la veut fondée en raison; n'étant pas né pour le renoncement, il tient pour danger public ses ennemis personnels, les stoïques et les ascètes : nous comprenons fort bien qu'il s'attache sans cesse et longuement à les réfuter; — Charlotte, par contre, clairvoyante et sage, doit faire, de tout son sérieux, contrepoids à la puérilité d'Edouard : ses remontrances ont un accent tendre et maternel, et le poète la fait réfléchir sur la vie avec une confiance optimiste qui est la marque de sa raison saine. Elle croit « que le sort accomplit nos vœux, mais à sa manière, pour nous donner encore quelque chose au delà de nos désirs? ». Et plus tard, après la mort de son enfant, elle espère encore qu'Ottilie pourra dédommager Edouard de ce qu'il a souffert, parce que l'amour, « s'il peut tout souffrir,

1. La réplique d'Edouard (1, ) : Wir sind wunderliche Menschen.… est un exemple de ce procédé typique.

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peut, mieux encore, tout remplacer ». C'est cette confiance et cette abnégation de soi-même qui donnent aux réflexions générales de Charlotte un accent personnel : c'est aussi par là que cette figure de femme est une des plus pures qu'ait tracées le poète. — Le comte et la baronne moralisent aussi, mais leur manière est spirituelle, gaie, hardie, et légèrement licencieuse : leurs vives attaques contre les idées reçues contiennent, certes, une moralité profitable, mais elle est cachée et profonde, et Charlotte s’en alarme un peu pour Ottilie ?. — A l'architecte, Gæthe prête, de façon très vraisemblable, ses propres réflexions sur l’art : c'est lui qui nous dira comment on doit prendre une médailie, de manière à n’en pas gâter l'empreinte, et comment une gravure doit être tenue en main plus respectueusement qu'une gazelte *. — Quant à l'instituteur, qui est homme avisé et abondant en doctrine, Gœthe lui fait tenir école en société, mais avec naturel, et sans aucun pédantisme. C’est par métier qu'il met ses observations en systèmes, et nos mondains le font parler d'autant plus volontiers que « la bonne pédagogie est proprement l'inverse du bon usage ‘ »; à des gens qui ne s'arrêtent à rien il apprend à se concentrer, et cela les change. Aussi donne-t-il des consultations sur tous sujets : sur la décoration des temples, sur l’art d'interroger les enfants, sur la destinée de la femme — qui est d'agir seule tandis que l'homme est fait pour l’action en commun, — sur la méthode et la formule essentielle de l'éducation, et sur l'utilité des uniformes *!

On voit ainsi que les lieux de morale ne sont pas, en somme, dans le roman de Gœthe, des ornements étrangers, sans lien avec les caractères. Ils servent aussi de stimulants

111, xiv.

2. I, x. So artig und lustig diess klang, und so gut man, wie Charlotte wohl empfand, diesem Scherz eine tiefe moralische Deutung geben konnle, so waren ihr

dergleichen Aeusserungen, besonders um Ottiliens willen, nicht angenehm, etc. JL AVI.

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