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D. IT, XI1r.
Gæœthe donne naturellement, et sans répugnance, une place plus grande encore au geste expressif. — Voici maintenant les enfants du village qui s’avancent en file gracieuse, portant des pioches, des râteaux, des balais en éventail, des corbeilles pour enlever les pierres et la mauvaise herbe, ou trainant derrière eux le grand cylindre de fer : l'architecte trouve, « dans cette suite charmante d'actions et d’attitudes », un - motif de frise pour un pavillon de jardin‘. Enfin Gœthe ne se divertit pas moins que Luciane au jeu des tableaux vivants. L'Æsther de Poussin fournit une scène plastique où la reine, ses suivantes et Le roi « pareil à Jupiter » sont autant de belles statues. Il y a, par contre, dans le Zélisaire de Van Dyck un côté sentimental, et dans la Remontrance paternelle de Terburg une observation de mœurs bourgeoises que Gœthe n’a garde de faire ressortir : fidèles à ses goûts, les metteurs en scène de ces tableaux ne cherchent à nous montrer que des formes pleines et des lignes harmonieuses. L'unité de mouvement expressive et symbolique, dont nous avons parlé plus haut, se montre dans l'attitude de Luciane « dont toute Ja pose exprime l'effort qu'elle fait sur elle-même ? ». Et les spectateurs ont si bien l'impression d’avoir devant eux une statue qu'un étourdi ne peut s'empêcher de crier : « Tournez s’il vous plaît! » — C’est ainsi que ces récréations épisodiques sont des ornements bien appropriés * et de même style que l’ensemble de ce roman-tragédie, conflit de puissances morales plastiquement exprimé.
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3. Walzel (Gæœthes Wahlverwandschaften im Rahmen ihrer Zeil, Gœthe-Jahrbuch, XXVII, 1906, p. 166 et suiv.) fait observer que ces tableaux vivants étaient une mode romantique. La remarque est juste, mais c'est dans un esprit purement classique que Gæœthe introduit ces tableaux dans son roman. On trouvera dans le même article d’intéressantes observations sur le rapport des Affinités avec les idées du temps : on sait combien les questions de l'indissolubilité du mariage et de la libre expansion de la personnalité préoceupaient les Romantiques. Wieland a raillé les théories outrancières de certains d'entre eux dans sa nouvelle : Amilié et amour à l'essai (1804). IL est véritable également qu'Edouard, « dilettante de vie et d'art », a un peu, par cela même, figure de héros romantique.
On comprend, d'après ce qui précède, qu'il ne s'agisse pas ici de toute l’activité de Gœthe dans le domaine de la philologie classique. Cette science comprenant, en effet, légitimement tout ce qui regarde la vie intellectuelle des Anciens, nous aurions à rapprocher ici des études et des influences très diverses dont il a été déjà parlé, ou qui ne se rapportent pas spécialement à notre objet : le drame. Ce n’est pas non plus à des théories d'esthétique générale que nous voulons nous arrêter maintenant, mais à des travaux plus particuliers, sur certains textes ou certaines questions précises d'histoire littéraire. Gœthe ne s’est jamais contenté d’une vague philosophie des arts ou‘des sciences dont il s’occupait : il est toujours allé jusqu'au technique; mais ici il se trouvait moins bien armé que lorsqu'il s'agissait d'ostéologie, de théorie des couleurs, ou de métamorphose des plantes : l'instrument lui faisait défaut, il était loin d’être familier avec la langue des Tragiques comme avec celle d'Homère. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il ait, quelquefois, imprudemment juré sur la parole de ses maîtres. De toute manière, les travaux de Gottfried Hermann ont exalté l'intérêt de Gœthe pour les Tragiques grecs, en lui faisant retrouver dans des applications particulières ses idées sur la tragédie.
C'était une figure originale et singulière que ce critique au tempérament combatif, dont Gœthe devint l’admirateur et l'ami. Son intolérance despotique lui faisait de nombreux ennemis quil fouaillait de sa verve et de ses sarcasmes : Bæœckh, les linguistes et l’école historique ont reçu de lui de rudes coups — qui n'ont point été mortels. Gœthe n’a pas pris part à cette querelle, mais on a grand'peine à croire qu'il se fût rangé du côté de G. Hermann; le regard de Bæckh était plus vaste, et sa méthode, qui, ne négligeant aucune source d’information, faisait concourir toutes les sciences historiques, menait plus sûrement à la résurrection de l’antiquité. Hermann se réduisait obstinément à n'être qu’un grammairien, mais ses qualités et ses défauts mêmes étaient bien faits pour séduire Gœthe : sa fougue, la vivacité avec laquelle il « jetait », suivant l’expression de Madvig, des des idées parfois trop peu müûries ou téméraires, son latin attrayant et limpide, et surtout l'ardeur de ses sympathies, dont son enthousiasme le faisait aussi peu ménager que de ses antipathies. Il avait pour Gœthe une grande admiration, et les témoignages en abondent, dans ses ouvrages mêmes : il lui dédie en 1831 son édition d'/phigénie à Aulis ?; dans
1. Ils s'étaient vus pour la première fois en 1800, à Leipzig. C’est alors que Gæthe pressant Hermann d'écrire une métrique allemande, celui-ci lui répondit : « 11 vous appartient d’abord de la fonder. » Leurs relations suivies ne datent que de leur rencontre à Carlsbad, en 1820. Gæthe était fier que Hermann eût dit de lui : « C’est un Grec qui m'est apparu chez les Allemands ». — Pendant la fameuse polémique avec Creuzer, Gœthe, tout en regrettant « de ne faire là qu'une pauvre figure de spectateur » appelait pourtant Hermann « le vrai champion des admirateurs de l’antiquité grecque »; c'était, en quelque facon, faire cause commune avec lui. Et, de fait, s’il y eut, comme toujours, un peu d’étroitesse dans les affirmations de Hermann, il y a cependant plus de raison et moins d'aventure dans les écrits : De Mythologia Graecorum antiquissima (1817). De Historiae graecae primordiis (1818), Ueber das Wesen und die Behandlung der Mythologie (1819). Gœthe disait du premier « qu’il lui faisait du bien et que cette histoire de la mythologie grecque lui donnait occasion de rattacher les conclusions de ces recherches aux lois générales de l’être humain ». C’est aussi ce qu'il y a de raison naturelle dans la théorie des Tétralogies qui séduisit Gœthe. — Sur Gæthe et G. Hermann, cf. W. v. Biedermann. Gæœthe und Leipzig, II, p. 265-288. — Il est question du De metris poet. graec. et latin., dans la correspondance avec Schiller (26 sept.-1°" oct. 1800).
2. Gæœthio, Taurica Iphigenia spiritum Graiae tenuem Camenae Germanis monstraiori, d. G. H.
sa dissertation Sur la Niobé d'Eschyle, il parle de la divine intuition‘, dont les essais sur Phaéthon ont donné la preuve ; et le programme sur les Tétralogies se termine par une allusion très flatteuse à Gütter Helden und Wieland*. Ce programme est un de ceux qui frappèrent le plus l'imagination de Gœthe : ces vues très générales, et, a priori, rès spécieuses, lui parurent la vérité même, et les pages qu'il écrit sur ce sujet en 1823 sont un essai de confirmation, tout à fait étrange, de la théorie de Hermann. Sur l’origine de la composition tétralogique on à fait des hypothèses très vraisemblables, et nous admettons volontiers que la nécessité de sectionner le chœur dithyrambique en plusieurs groupes ait produit la tétralogie liée*. Mais il se pose encore une question plus irritante. Peut-on croire que les Grecs, dont l’art est toujours organique, soumis à la loi de symétrie et d'équilibre, et qui, dans les formes lyriques de leur tragédie, s’assujettissent aux correspondancesles plus rigoureuses et les plus complexes, aient négligé, dans la tétralogie libre, d'établir le moindre rapport entre les parties? Il paraît difficile de le croire. De quelle nature était ce rapport? M. Paul Girard, dans un très intéressant essai”, croit qu'il s’agit d’un lien, non pas extérieur comme l'unité de sujet, mais plussubtil; ce lien intérieur, autant qu'on en peut juger par la trilogie d'Euripide aux deux tiers conservée, /phigénie à Aulis, Les Bacchantes, Alcméon, serait dans l'inspiration générale, dans l'unité de perisée *.. — Hermann, au contraire, croyait trouver entre
1. Opusc., II, p. 4{ : quae compositio fuerit illius fabulae coniciat fortasse, ut in Euripidis Phaethonte, divinum ingenium GϾthii, cui contisit, quod sibi exoptabat Horatius, integra cum mente nec lurpem senectam degere, nec cithara carentem.
2. Opusc., 1, p. 318 : …. fabellam, ut ab operum ejus editione vivo Wielandio excludi humanitatis fuerit, al mortuo inseri üs magnopere cupimus (Wieland était mort depuis six ans).
3. Cf. M. Croiset. Revuedes Et. gr., 1888, p. 369 et suiv. et Hist. de la litt. Ps IL, p.38-9. Heimsæth. De tragcediae graecae trilogiis commentatio, Bonn, 1869. — Wilamowitz, Herakles, 1, p. 89.
4. La trilogie chez Euripide, Rev. des Et. gr., n° 75 (mai-juin 1904), p. 152.
5. « Une divinité farouche, venant jeter le trouble dans les rapports naturels des membres de la famille, violant, bouleversant les plus saintes lois de l’humanité, s’en prenant surtout aux êtres que sa haine devrait épargner, aux
les poèmes un rapport de dissemblance : la tragédie intéressant l'esprit, les oreilles et les yeux, les diverses parties de ta trilogie devaient différer d'après lui par l'invention et la composition, par l'élément lyrique, par le spectacle; l’'Orestie lui en donnait la preuve’. Et Gœthe croit pouvoir énoncer ainsi la loi : « La première pièce devait avoir de la grandeur, émerveiller l’homme en toutes ses facultés; la deuxième, par le chœur et le chant, élever et réjouir les sens, le cœur et l'esprit; la troisième, exalter et ravir par la pompe extérieure, la magnificence, le mouvement ». Il ne semble pas voir ce qu’il y a d'aventureux dans la théorie de Hermann : pour quelques pièces qui paraissent la confirmer (par exemple {es Perses, à la deuxième place d'une trilogie, ainsi que les Choéphores; ou les Bacchantes, venant en troisième place comme {es Euménides et les rappelant par la beauté du spectacle et l'énergie ardente du lyrisme)? que de démentis infligés par le peu qui nous reste des didascalies ! Gæthe a été séduit par cette idée d’une gradation des formes extérieures substituée à celle d’un sujetunique : après avoir montré dans Wallenstein la forme première de la trilogie, il nous invite à passer les Alpes pourtrouver un analogue de la trilogie selon Hermann. Et rien n'est plus étrange que Îies exemples qu'il cite : un opéra - sérieux en trois actes, et, dans les entr’actes, deux ballets sans rapport entre eux ni avec la pièce, l’un héroïque, l’autre comique ; cette pentalogie, paraît-il, enchantaitles spectateurs. Ne les chicanons pas sur leur plaisir. Autre exemple : des pièces en trois actes en prose de Goldoni; dans les entr'actes des opéras-comiques en deux actes, sans aucun rapport avec la pièce principale : celle-ci, nous affirme Gœæthe, ne perdait rien de son intérêt, et le chanteur piquait au jeu l'acteur. — Cette confirmation de la théorie de Hermann était assez Inat-
enfants, et se servant pour les opprimer de la passion, de l'erreur, du crime de ceux dont ils attendent ordinairement protection et salut. » (Jbid., p. 185.)