‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 235 sur 270 · Avec Eckerm., III · texte numérisé non relu

Avec Eckerm., III

3. O. L., p. 180. Les conflits tragiques naissent, d’après lui, de la revendication morale d'un droit, au sujet d’un fait déterminé, et ce droit doit être solide et vrai. Les cas « de cour d’assises » du drame moderne se trouvent donc exclus du drame grec. L 4. Hegel n’a pas de peine à montrer que, dans la querelle d'Agamemnon et d'Achille, « l’offense, qui était purement positive et matérielle, est effacée dès que la cause extérieure a disparu »; mais il serait intéressant de savoir si sa théorie de « l'honneur moderne » n’est pas, en grande partie, applicable à l'Ajax de Sophocle.

Le grand intérêt de ces attaques portées à Hinrichs, c’est qu'elles passent de beaucoup ce médiocre philosophe et nous font sentir l'opposition foncière du génie de Hegel et de celui de Gæthe. Si l’on a pu dire que l'esthétique de Gœthe est un idéalisme, c’est parce qu'il n’est pas de terme plus complaisant. Car il n'y a pas, pour notre poète, de réalité supérieure à la nature, et celle-ci n’est pas seulement un reflet ou un moment de l'Idée dans ses étapes vers la conscience. Notons avec quelle vivacité il reproche à Hinrichs de « partir de l’Idée » dans son étude de la tragédie grecque. Il trouve plaisant qu'on s’imagine Sophocle « partant d’une idée » pour composer ses drames, alors qu'il puisait tout simplement dans les légendes de sa race. Dans Antigone, poursuit Gœthe, la sœur lutte pour le frère, dans Ajax, le frère lutte pour le frère, différences toutes fortuites, qui tiennent à la tradition et que le poète n’a pas imaginées. Ces remarques sont justes, et le poète grec ne se préoccupe, en effet, que de donner le plus de relief et d'intensité à la légende, c'est-à-dire au conflit qu'il met à la scène; mais il faut bien observer que pour la doctrine hégélienne les puissances morales intéressées dans ce conflit ef qui constituent le caractère des personnages', sont des idées, harmoniques dans leur essence, mais dont les passions humaines détruisent l'accord, en les rendant exclusives : au dénouement, « la substance morale et son unité se rétablissent par la destruction des individualités qui troublent son repos ». Ainsi, bien que l’objection de Gœæthe ait la simple apparence d’une vérité de bon sens, la cause du désaccord est plus profonde : elle est dans la façon même dont le disciple de Hegel conçoit les caractères tragiques. Sans doute Gœæthe dit que le poète cherche une légende qui contienne une idée féconde; mais cette idée n’est, pour lui, que suggérée à notre réflexion, elle n’est pas la substance même des caractères. Hinrichs a donc de bonnes raisons pour « partir de l’idée », et ce que Gœthe

1. Hegel, De la poésie dramatique, UI, 1. — Voir aussi Détermination de l’Idéal.

attaque ici n'est pas un paradoxe isolé, mais un fragment de système.

Si belle et puissante que soit la doctrine hégélienne, même lorsque Hinrichs l'interprète, nous comprenons toutefois que cette souveraineté de l’idée provoque chez Gæthe une sorte de révolte : ce qui proteste en lui, c’est le sentiment de l'artiste, qui voit transformer en l'ombre d'une abstraction ce qu'il saisit comme la réalité la plus vivante. Que devient sa liberté de création, si chacun de ses personnages est déterminé dans ses traits essentiels par le principe moral qu'il représente, et si toute l’œuvre personnelle du poète ne consiste qu'à produire la déformation par laquelle — ainsi qu'il est dit plus haut — le principe devient exclusif? Cette théorie fûtelle la vérité même, l’auteur dramatique serait condamné à l'impuissance, s'il était ainsi conscient des limites de sa liberté. De là vient qu'aux yeux d’un artiste créateur comme Gathe, le philosophe dont la poétique n’est pas, comme celle d'Aristote, expérimentale, n’est qu'un raisonneur subtil qui, non sans illusion, déduit de l’œuvre d’art des principes qu'il pose ensuite comme antérieurs à elle. Et si profonde est chez l'artiste l'impression de la liberté, qu'il peut n'être pas conscient des nécessités que sa propre conception attache à ses personnages : de là sa surprise (ironique parfois) quand le critique lui découvre ces à priori. Solger, dans une étude‘ sur les Affinités électives, avait déclaré que l'architecte, tel qu'il était posé comme caractère, ne pouvait tomber dans les erreurs passionnelles des autres personnages : Gœthe confesse qu'il n’a pas pensé lui-même à cette impossibilité, mais il donne raison à Solger.

C’est une revendication de liberté que noustrouvons encore dans les opinions exprimées par Gœæthe à la même époquesur la moralité de la tragédie. Il n'admet pas que Sophocle, non plus qu'aucun poète, ait jamais eu (comme le soutiendra Bæckh vers le même temps *) la moralité pour fin directe. Il s’agit

1. Cette étude est de 1809. Cf. avec Eckerm., I, 215-6. 2. Dissertation sur Antigone, lue à l’Acad. de Berlin en 1828, et imprimée trois ans plus tard.

avant tout de donner au sujet une forme saisissante, et pour que le caractère moral s'y trouve compris deux conditions sont nécessaires : c'est d'abord une âme d’une trempe forte et noble, et dont émane, en quelque sorte, une contagion de grandeur : l'œuvre d’un Sophocle sera toujours morale, « quoi qu'il fasse ‘ »; c'est ensuite un sujet, où paraisse ce fonds éternels où puise la tragédie grecque, « le purement-humain » (das Hein-Menschliche) : cet élément produit le tragique, lorsqu'il entre en conflit avec une puissance ou une loi brutale ?, et il comprend nécessairement la moralité, partie essentielle de notre nature. | Nous nous sommes, à dessein, attaché aux théories générales ; les diseussions sur Antigone n'en sont, le plus souvent, que l'application. Gœthe, qui reconnaît pour juste et féconde l’idée du conflit entre la famille et l'État, s'élève cependant contre des opinions de Hinrichs qui sont des parodies de Hegel. Créon, par exemple, serait mis dans l'obligation de prouver sa vertu civique en refusant la sépulture à son propre parent. Cette appréciation n'est pas loin de l’absurde : Gæthe ne s'attaque pas, en la réfutant, à ce qu'elle a de choquant et de déraisonnable, mais il va, pour ainsi dire, jusqu’au noyau hégélien qu’elle enferme. Selon Hegel, en effet, Créon a raison autant qu'Antigone, Antigone a tort autant que Créon : dans le conflit des devoirs ils ne voient tous deux qu'un côté à l'exclusion de l’autre : « Antigone révère les liens du sang, les dieux souterrains ; Créon, au contraire, révère Jupiter seul, c'est-à-dire la puissance qui règne dans la vie publique, et qui veille au bien de l’Etat® ». Selon Gœthe, Créon n’agit point « par vertu d'Etat » (aus Staalstugend) mais par haine : la mort de Polynice était un châtiment suffisant ; exposer son cadavre aux chiens et aux oiseaux de proie qui souillent les autels de ses lambeaux déchirés, voilà le vrai « crime d’État ». Dans toute cette discussion, Gœthe n’omet pour ainsi dire aucune des solides raisons qu’on peut opposer

1. Er mag sich stellen wie er wolle. Avec Eckerm., UT, p. 90. 2. Ibid., p. 98.

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