‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 239 sur 270 · Oratio, LI · texte numérisé non relu

Oratio, LI

2. Il l’est, chez Euripide, par les soins d’Athéna. Eschyle n’a nul souci de cette vraisemblance, et Dion l'en justifie (S 5-6).

3. Hermann, tout en concluant du texte de Dion qu'Ulysse a seul mission de ramener Philoctète, admet cependant qu’il a des compagnons, par exemple le héraut Eurybatès (p. 116).

4. Le chœur, chez Euripide, s'excuse d'être resté si longtemps sans le secourir, et le poète met en scène un habitant de Lemnos, Actor, qui est venu souvent auprès de Philoctète. Eschyle introduit le chœur sans explication, ce qui, d’après Dion, « est, en somme, plus tragique et plus simple » ($ 7).

l'anachronisme et la convention. Mais pourquoi tout sujet d’un intérêt vraiment humain ne deviendrait-il pas une matière commune, l'écrivain qui l’a mis à la scène ne pouvant se flatter de lui donner une forme définitive, et la distance étant grande de l'idée conçue à l’œuvre réalisée? Pourquoi, par exemple, un sujet comme celui de la Course du Flambeau ne serait-il pas repris par plusieurs auteurs, comme l’étaient autrefois les mythes ou les légendes? Il se perdrait ainsi beaucoup moins d'efforts et de talent, et cela vaudrait, sans aucun doute, qu'on fût moins chatouilleux sur des questions de priorité.

Si nous en venons enfin à Euripide (les essais sur Phaéthon ayant dû être traités à part et à leur date), nous trouvons à cette époque, d'abord l'influence de Hermann, puis la réaction contre Auguste Schlegel. Dans la cinquième des lettres déjà mentionnées de Gœthe à Hermann (19 octobre 1823), il est question des Bacchantes, dont le grand philologue vient de donner une édition : Gœthe et Riemer en lisent ensemble la préface « où la signification poétique du drame est si profondément pénétrée ». Gœthe déclare, à cette occasion, qu'il aime et admire les Bacchantes par-dessus toutes les autres pièces d'Euripide. De cette admiration nous avons d’ailieurs un autre témoignage : quelques pages portant la date de 1826 et contenant, avec un résumé de la tragédie, une traduction des vers 1244-1298. La scène traduite est la plus tragique de la pièce, celle où Cadmos aide Agavé à reprendre possession d'elle-même et à reconnaître, dans le trophée qu'elle agite fièrement, la tête de son fils, tué et déchiré par elle. L'intérêt de cette traduction est, comme pour les fragments de Phaëéthon, dans la profondeur du sentiment et le souci de fidélité : peu nous importent les inexactitudes et même les contresens qu'on y pourrait relever ?.

L'admiration de Gœthe pour Euripide est profonde et vient, nous le montrerons plus bas, d’une évidente affinité : elle

1. Par exemple le vers 1268 doit être interrogatif; au vers 1288, un étrange contresens, signalé d’ailleurs par Wecklein (Schulausg.). — Au vers 1257 Gœthe suit — un peu librement — l'édition Aldine.

n’est pas aveugle cependant, et Gœthe reconnaît volontiers qu'il manque souvent à Euripide « la noble gravité et la perfection d'art » de ses deux grands devanciers. Mais il veut qu'un Schlegel, s’il ose formuler ces critiques, « ne lé fasse pas autrement qu'à genoux ». La cinquième leçon du Cours de littérature dramatique avait, en effet, provoqué chez Gæthe une. véritable indignation. Si nous résumons les principaux griefs qu'elle contient, nous voyons que Schlegel reproche d'abord à Euripide d’avoir altéré la tragédie « dans son essence » : 1° en ne faisant plus du Destin (qui devient un hasard capricieux) l'âme invisible de l’action, la force qui rehausse et exalte la liberté morale de l’homme; 2° en abandonnant la composition idéale, qui transportait la fiction dans une sphère supérieure à la nôtre, donnant à chaque personnage autant de grandeur et de dignité que le permettait son rôle; 3° en prêtant au chœur des chants épisodiques, sans rapport avec l'action, et qui ne font parfois qu'introduire dans la tragédie la parabase des Comiques. En ce qui regarde « la forme extérieure », Schlegel reproche à Euripide de négliger les belles proportions, l'harmonie générale, d’abuser des morceaux de.bravoure, de choisir des modes musicaux « assortis à la mollesse de sa poésie », d'employer tous les procédés par lesquels on flatte les sens. Mais le grief Le plus âprement et durement imputé au poète, c’est d’être un phiiosophe vaniteux, qui dédaigne la simple croyance populaire, un sophiste à grandes prétentions, un esprit fort, qui ébranle la religion, un peintre de mœurs dangereuses qui se plaît à représenter l'amour « dans un temps où cette passion était moins ennoblie que de nos jours par des sentiments délicats ».

Schlegel n'est pas tout à fait inconscient de sa partialité. Il s'en excuse en prétextant que son siècle, en proie au même mal que celui d'Euripide, se plaît à des pièces qui séduisent par des émotions douces, mais qui font des sceptiques en morale. Ainsi, comme Nisard visait Hugo derrière Lucain, c'est Kotzebue que Schlegel pense abattre en attaquant Euripide. Cette fin louable demanderait au moins des arguments persuasifs. Or Schlegel, qui s’est gardé, comme

on sait, des excès du piétisme romantique, parle cependant en conservateur bien naïf et borné : il ne semble pas s’aviser qu Euripide attaquait les mythes au nom de la morale, et que son athéisme valait quelquefois mieux qu'une piété. Mais ce qui nous frappe surtout dans cette diatribe, c'est le plus étrange dédain de l’histoire qu'un critique ait jamais montré. Schlegel ne se demande pas si l'évolution des idées ne devait pas nécessairement modifier — ou altérer — l'esprit et la forme de la tragédie : il ne songe pas que jamais on ne vécut plus vite qu'alors, que les conquêtes intellectuelles se succédaient avec une rapidité sans exemple, que la tradition et la raison, le respect et la critique se livraient un dur combat, et que le rationalisme fait peut-être un plus grand pas d'Hérodote à Thucydide que de Sophocle à Euripide. Non, c’est dans l’absolu que se place notre critique : il abstrait le poète grec de son siècle, et le morigène alors à la façon d’un maître d'école‘. Gœthe n’a pas de peine à jeter bas son édifice chancelant, et, dès l’abord, il formule l’objection essentielle : un art ne peut pas tomber en décadence par la faute d’un seul homme * : « l'art tragique des Grecs ne pouvait pas plus déchoir par le fait d'Euripide que la statuaire par le fait d'un grand sculpteur contemporain de Phidias et inférieur à lui. Car une grande époque poursuit sa route vers le mieux, et ce qui est inférieur n'a point de suite ». Cette dernière phrase ne pourrait avoir de meilleur commentaire que le témoignage de Thucydide, très conscient des progrès de sa génération, et faisant dire à un de ses personnages qu'en politique, comme dans les métiers et dans les arts, « le nouveau l'emporte nécessairement sur l’ancien * ». Gœthe montre donc justement qu'on ne saurait donner tant de responsabilité au seul Euripide, dont les qualités — à raisonner comme Schlegel — auraient dû susciter aussi de grands tragiques *.

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