Hélène, v. 605 et suiv
4. Morsch rapproche également la disparition mystérieuse d'Hélène dans le récit du Phrygien d'Oreste (v. 1494-5).
conception très logique. Si la Phorkyade est gouvernante au palais de Ménélas, c’est qu’elle est un symbole de la vengeance et du malheur qui, pendant l'absence d'Hélène, se sont embusqués à son foyer, et guettent son retour. L'épouvante va chasser Hélène de sa maison et la jeter dans les bras de Faust : en incarnant cette épouvante en Méphistophélès, le poète lui laisse bien ses traits, son caractère propre, en même temps que son rôle de pourvoyeur. La présence de Faust sur un versant du Taygète n’a pas, évidemment, de ces raisons intérieures : elle éveille seulement un vague écho de certains faits historiques : la prise de Constantinople (1204) par les Vénitiens aidés de peuples « venus de la nuit Cimmérienne ‘ », la fondation de la principauté d’Achaïe par Guillaume de Champlitte, et la conquête de la Morée. Les entretiens avec Müller nous montrent Gœthe occupé de cette histoire, à l'époque même où 1l composait son IIT° acte ? : il dut trouver que la réunion de Faust et d'Hélène pouvait recevoir de ces faits — avec le crédit que l’on accorde au poète, surtout dans une œuvre symbolique — quelque semblant de réalité. C'est une impression vraiment tragique qui se dégage des premières scènes de ce IIT° acte, impression lourde, angoissante, qui est bien l’effroi mystérieux de la destinée. Ménélas est demeuré sur le rivage avec ses compagnons : il a voulu qu'Hélène le précédât dans le palais de Sparte, où elle doit faire les apprêts d'un sacrifice. Mais il n’a pas désigné la victime, et Hélène se demande si ce n’est pas elle-même que le roi veut sacrifier pour venger les maux des Grecs et sa propre souffrance : « déjà, dans la nef creuse, l'époux ne me regardait que rarement, et il ne prononçait point de parole réconfortante * ». Mais Gœthe a fait de son Hélène une véritable héroïne, accessible à la douleur, non à une crainte vulgaire “ : elle accepte la destinée sans révolte, et même avec une sorte de confiance sereine, car elle sait qu'une interven-
2. Cf. Düntzer, p. 204, 205 (note), et Læœper, IT, xzu. 3. V. 3923-14.
tion heureuse des hommes ou des dieux écarte souvent le malheur, près de s’accomplir'; seule, « l'horreur issue de l'antique Nuit » l’'émeut — moins de frayeur que de dégoût, et Gœthe s’est ici très heureusement souvenu de la première scène des Euwménides : de même que la Pythie recule d'horreur en voyant, au pied des autels, Oreste couvert de sang, près de la troupe terrifiante des Erinnyes, Hélène revient à pas précipités quand elle a vü la Phorkyade accroupie à son foyer. Son intervention dans la scène de dispute entre la Phorkyade et les Chorétides rappelle aussi celle de Clytemnestre séparant, à la fin de l'Agamemnon, Egisthe et les vieillards du chœur, qui vont en venir aux mains. Ces souvenirs de la tragédie grecque se retrouveront à chaque scène : la naissance d'Euphorion sera rapprochée de celle du fils de Maia, Gœthe ne voulant pas que cette invention ait un air exclusivement barbare ?; les pressentiments, ici comme dans les Affinités, serviront souvent de moyen tragique”; la mort d'Euphorion sera déplorée par le chœur en un chant de deuil, et la situation, dans son ensemble, rappellera celle de ce Phaéthon que Gæthe s’efforçait de restituer à la même époque*.
Mais toutes ces pieuses réminiscences ne peuvent faire qu’Aélène nous donne longtemps l'impression d’une tragédie. Dès la scène de la Cour intérieure d'un château, toute émotion dramatique disparaît, et nous n'avons plus qu'allégorie pure. Car la nouvelle de l’arrivée de Ménélas, qui met Hélène à la merci de la Phorkyade, n’est pas un danger dont nous puissions être très émus : apparemment, tout cela n’est qu'illusion, et ce sont des esprits qui, sur l’ordre de Méphistophélès, sonnent ces trompettes menaçantes qui vont précipiter l'exode des femmes grecques. — Gœæthe se rappellera bientôt que
1, V. 3975 et suiv. Le rôle de Faust est ici très discrètement préparé.
2. « Tout ce qui arrive en ce jour. dit le chœur, n’est qu'un écho funèbre des jours magnifiques de nos aïeux. » (V. 5025-09.)
3. Notamment dans la scène entre Hélène, Faust et Euphorion, v. 5083 et suiv.
4. Le rapprochement est de Morsch : « En bas, la joie du chœur, qui fête un hyménée; en haut, le danger toujours grandissant, et, tout à coup, la chute du jeune homme parmi la joie de la cérémonie nuptiale, et le chant de fête faisant place à un chant de deuil ». (0. L., p. 53.)
son Hélène n'est qu'un personnage symbolique qui doit être étudié non pour lui-même, mais pour sa contribution à l'œuvre d'ensemble : elle représente la beauté, non dans ce qu'elle fait éprouver de joie et de douleur à qui l'a reçue en partage, non dans ses rapports avec la destinée humaine — ce qui serait proprement le sujet tragique, — mais à un point de vue impersonnel, objectif, dans son influence sur la formation de notre idéal moral. Dès lors, Gœthe ne pourra la traiter longtemps comme une individualité. A-t-elle été vraiment coupable, — puisque, à l'entendre, «elle fut saisie par un ravisseur quand elle allait, pour obéir à un pieux devoir, visiter le temple de Cythère ! » ; ou bien l’origine de sa faute est-elle « ce demi-veuvage * » pendant lequel elle quitta Sparte pour aller « vers les joies inépuisées de l'amour »? Il ne nous importe guère de le savoir, puisqu'il faudra l'oublier tout à l'heure, et que le sujet n'est pas là. Oui sans doute, nous trouvons au commencement de l'acte des amorces de tragédie, et l'Hélène de Gœthe courageuse, calme, de raison droite et de langage mesuré, est une figure grecque très bien posée dès l'abord, mais c'est, en somme, un être supra-réel et qui vit de concepts plus que de chair et de sang : quand les Chorétides et la Phorkvade oni, dans leur dispute, évoqué les monstres mythiques, Hélène en est obsédée « au point qu'elle se sent elle-même entraînée dans l'Orcus * », et que les campagnes natales ne peuvent plus la retenir. Le passage semble énigmatique, mais il est très logique, au fond. Hélène n'est qu'un esprit, évoqué grâce à ces Mères qui détiennent les formes typiques : c’est donc avec raison qu'elle se demande ici-même : « Ai-je été tout cela, le suis-je, le serai-je à l'avenir, le fantôme et l’'épouvantail de ces dévastateurs de villes?‘ » Le temps n'existe plus pour elle, car elle est l’idée éternelle de la beauté qui excite les désirs et la fureur de l'homme, mais qui l'élève aussi, et qui fait entrer dans son âme le calme