Ibid., p
&. Ibid., p. 214.
mal gré, doit entrer dans la fable donnée comme un câble dans le trou d'une aiguille... Chez les anciens Grecs c’est l'action que le peuple allait voir : chez nous c’est une suite d'actions qui se succèdent comme des coups de tonnerre, se soutiennent, se font mutuellement ressortir, et doivent se fondre en un grand ensemble qui n’est autre chose que le personnage principal, se dégageant du groupe des personnages auxiliaires. Chez nous, par conséquent : Fabula est una Sù Circa unum SU. »
Le discours prononcé par Gœthe à Francfort pour l’anniversaire de Shakespeare (14 octobre 1771) est imprégné de ces idées qu'y s’y retrouvent condensées et simplifiées. En le composant, d’ailleurs, Gœthe ne faisait que se substituer à Herder qui n'avait pu venir assister à la fête projetée et n'avait pas envoyé non plus la dissertation qu'on attendait de lui. On a dit avec raison que ce discours aurait pu être composé à Strasbourg, aussi bien qu'à Francfort, et qu'il semble surtout s'adresser au groupe strasbourgeois; il en reproduit en effet les idées, et, par sa forme inspirée et lyrique, il rappelle les dissertations de Herder et de Lenz chez qui, — nous l'avons vu, — les idées s'expriment comme des passions : « N'attendez pas, dit Gœthe, que j’écrive longuement et posément : le calme de l’âme n'est point de mise en un jour de fête ». Il ajoute qu'il a moins « pensé » sur Shakespeare que « pressenti et ressenti », et son discours ne le dément pas. ;
Il ne faut pas, en effet, chercher dans ces pages des opinions appuyées de preuves ou de raisons. Ce sont, avec les traditionnelles médisances sur la tragédie française, les idées que nous rappelions plus haut, très brièvement exprimées, comme pour un public à qui elles seraient déjà familières. Les attaques contre le théâtre français sont un écho de la Dramaturgie; les allusions à l’origine du drame grec, « qui fut d’abord un intermède du service religieux », rappellent certains développements de Herder; ce qui est dit enfin des trois unités, que Gœthe repousse comme d'inutiles entraves, sans même se demander, comme d’autres, si le drame peut
exister sans unité d'aucune sorte, n’est qu’une exagération des idées de Lenz. Ce n’est pas « un bond dans l'air libre », mais plutôt dans les nuages. Un passage plus net et de plus d'intérêt est celui où Gœthe définit ce qu'il regarde comme l'âme même des pièces de Shakespeare : « Les drames, dit-il, évoluent tous autour du point secret (que nul philosophe, jusqu'à présent, n’a vu ni déterminé) où l’individualité de notre moi, la prétendue liberté de notre volonté, se heurte à la marche nécessaire de l’ensemble ». Cette formule, dont l'expression n’est pas très heureuse, résume-t-elle bien le système dramatique de Shakespeare, et s’applique-t-elle mieux au personnage d'Hamlet qu'à celui d'Œdipe, nous n’avons pas à l’examiner : nous retrouvons là, sous une forme plus vague, les idées de Lenz sur l'unité de personnage ou de caractère. La vraie poétique de Gœthe est plutôt dans le Gæœtlz que dans cette improvisation.
La dissertation de Eerder sur Shakespeare se termine par un hommage à la tentative dramatique de Gœthe qui doit rester et rendre aux générations futures témoignage de sa « volonté ». Dans les lettres à Caroline Flachsland, Herder parle aussi de « son brave Berlichingen » et promet à sa fiancée, lorsqu'elle lira le drame, « quelques heures de joie céleste ». Mais en écrivant à Gœthe lui-même, il ne ménage pas ses critiques : il reproche à ce drame d'être « fait de tête‘ », et déclare franchement « que Shakespeare l’a tout
1. Ce reproche se trouve sous forme de restriction à l'éloge qu'il fait de Gœtz dans une lettre à Caroline (obgleich hin und wieder es auch nur. gedacht ist); il devait aussi se trouver dans la lettre à laquelle Gœthe répond de Welzlar au commencement de juillet 1772: Es ist alles nur gedacht, dit Gœthe, qui reprend, avec contrition, les reproches de Herder. On trouvera dans la belle étude placée en tête de l'édition de E. Lichtenberger (Introduction I, p. vi et suiv.) un très juste commentaire de ce mot. L'éditeur rappelle que Gœthe l’appliquait à Emilia Galotli, et il le rattache à la théorie esthétique et morale des novateurs de cette époque : « Tout ce que l’homme entreprend de produire. doit résulter de l’ensemble et de l'accord des facultés humaines; il
à fait gâté" ». Résumons ici, pour mémoire seulement, les traits principaux qui marquaient dans son esquisse”, sa rupture avec la tradition classique. Il faut signaler tout d'abord les deux scènes du premier acte où paraît le petit Charles. Ce n’est pas que la tragédie antique ne fasse paraître quelquefois les enfants sur la scène : on à constaté que si l'enfant ne paraît jamais dans le théâtre d'Eschyle et se voit une seule fois dans celui de Sophocle, Euripide lui donne assez souvent un rôle dans sa tragédie. Mais ilne se propose que d'inspirer la compassion : il sait que l’infortune ou la douleur d’un être innocent et faible provoque en nous « un sentiment de révolte attristée * ». L’impression des scènes de Gœthe est bien différente : la première est d'une familiarité qui n’a guère d’analogue dans le théâtre classique
c’est un tableau d'intérieur, où se marquent avec relief les divers contrastes que Gœthe a voulu représenter, une scène bourgeoise où se détache avec une puissante vigueur la physionomie si personnelle et originale d’Élisabeth. « La femme de Gœtz, dit Mme de Staël, s'offre à l'imagination telle qu'un ancien portrait de l’école flamande, où le vêtement, le regard, la tranquillité même de l'attitude, annoncent une femme soumise à son époux, ne connaissant que lui, n'admirant que lui, et se croyant destinée à leservir, comme il l’est à la défendre“. » Les deux systèmes opposés d’éducation sont très nettement marqués par la « leçon de mots »
n'y a rien à louer dans une œuvre qui ne porte pas la marque de cet accord, qui n’est que le produit d’une faculté isolée » (Mémoires, II, p. 65). — « Si l'ensemble de l’œuvre de Gœæthe, ajoute M. Lichtenberger, si l'ordonnance et le plan étaient loin d’être trop pensés, l’imitation servile de Shakespeare ne justifiait-elle pas ce reproche? ou peut-être Gæthe voulait-il dire que les personnages qu'il avait représentés n'étaient que le produit de son cerveau, qu’ils n'étaient pas vivants et copiés d’après nature. »
1. Lettre de Gœthe à Herder, Wetzlar, juillet 1772. D. J. G. I, p. 308 ; E. Lichtenberger, Appendice, p. 309.
2. 1l est à remarquer que dans les Mémoires (II, xm1) Gœthe appelle encore « esquisse » la deuxième forme du drame. Cf. H. G. Gräf, Gœthe über seine Dichtungen, 11, ur, p. 25 et 85.