De l'Allemagne, p
que Marie donne à Charles, et par la « leçon de choses” » que lui donne ensuite Élisabeth. Le disciple de Basedow et de Rousseau, à qui ses drames servent déjà de confidents, saisit avec joie cette occasion d'exposer ses idées pédagogiques : l'énergique femme de Gætz, qui est son porte-parole, oppose aux histoires d'enfants pieux et charitables, pour qui la Vierge fait des miracles, le récit des exploits de son mari qui sont une école de droiture et d'énergie : « la bienfaisance, dit-elle, est une noble vertu mais elle est le privilège des âmes fortes »; elle n’a que dédain pour ceux qui font toujours le bien par mollesse, et ce dédain se traduit par des images dont la rudesse scandalise la timide Marie”. Une semblable opposition ne serait pas sans exemple dans le drame antique, et l’on songe naturellement à la célèbre dispute de Zéthos et d'Amphion dans l’Antiope d'Euripide. Comme Gœæthe, le poète grec avait trouvé le moyen d'exprimer ses idées sur l'éducation, sans rompre la trame de sa pièce, et en prêtant au contraire à ses deux héros un langage en rapport étroit avec la situation et avec leurs caractères. « Tu négliges, dit Zéthos à son frère, ce qui devrait être le premier objet de tes efforts. Cette énergie virile dont la nature t'a doué, tu l’étouffes indignement, tu dégrades la noble figure de l’homme en la façconnant à la manière des femmes® ». Ce sont bien là les reproches qu'Élisabeth adresse à Marie au sujet du petit Charles : l’analogie des idées exprimées fait ressortir Le contraste de la mise en œuvre; rien ne ressemble moins que cette scène intime aux joutes oratoires où se plaisent les tragiques et les comiques anciens. Encore moins pouvait-elle se rencontrer dans notre tragédie
1. A. Chuquet, dans l'excellente introduction de son édition classique de Gœtz, p. Lur (Paris, Cerf, 1885).
2. Menschen die aus Weichheit wohlthun, immer wohlthun, sind nicht besser als Leute die ihren Urin nicht halten kônnen. (Esquisse.) D. J. G., p. 57. — Jubiläums- Ausgabe, X, p. 140. L’Introduction et les Remarques de cette édition (E. von der Hellen) sera consultée avec le plus grand profit pour tout ce qui regarde l’établissement critique du texte et son commentaire.
3. Fragment 185 de Nauck. Traduit par H. Weil : Études sur le Drame antique, p. 223.
classique où l'unité de ton et la dignité du spectacle n’eussent pas toléré cette scène de « comédie bourgeoise ».
Des scènes où se marquent de semblables tendances, et où l'unité de ton est rompue au nom d'un art plus libre, plus vrai, plus « romantique », sont celles où paraît le curieux personnage de Liebetraut'. Dans le genre de comique comme dans le détail de certaines tirades, Gæœthe y suit de près Shakespeare : il le fait avec beaucoup d'originalité, et même de sens dramatique. Il est à remarquer, par exemple, que les deux scènes de Bamberg où paraît Liebetraut avant d'aller jouer son rôle « d’oiseleur », encadrent d’une façon très heureuse — tout en appartenant à deux actes différents — la scène de Iaxthausen où Weislingen donne sa foi à la sœur de Gætz et se jure de ne pas revoir Bamberg. Il faut un homme habile et souple pour produire ce revirement dans le cœur de Weislingen : Liebetraut a le tact et l'esprit qu'il faut pour accomplir ce coup de maître; le rôle d’ensorceleur plaît à ce personnage ironique qui cache sous des dehors fantasques beaucoup de sens pratique et une grande expérience des hommes. Oléarius le traite de bouffon et le déclare digne de porter le bonnet à grelots, mais le docteur de Francfort, qui n'a pas eu le dessus dans l’escarmouche, a trop d'intérêt à faire passer son adversaire pour un vulgaire fou de cour. Liebetraut fait entendre d'excellentes vérités et possède, comme il Le dit, l’art de placer comme il faut les « vésicatoires », car ceux qu'il applique « tirent bien*? ». Gaœthe ne l'a pas seulement mis en scène pour faire quelque diversion dans un drame assez sombre (puisqu'il lui donne, au deuxième acte, un rôle important, et comme décisif, dans l'action), mais il le prend cependant pour porte-parole et lui fait exprimer certaines idées qui lui tenaient à cœur. On connaît en effet son dédain pour la Juristerei, et l'aversion que lui inspirait l'étude du droit, dès 1766 sa correspon-
1. Sur ce personnage, voir les très intéressantes pages de l'édition Chuquet (XXX et suivantes).
2. Liebetraut, Vesicatorien sind wohl angebracht wo sie zichen.
dance et ses vers mêmes en témoignent; dans sa conversation avec l'écolier, Méphistophélès n’épargnera pas non plus les lois : « Lois et droits, dit-il, se transmettent par héritage, comme une éternelle maladie, elles se traînent de race en race, et passent doucement de pays en pays; la raison devient absurdité, le bienfait tourment; malheur à toi, d'être un descendant! Du droit qui est né avec nous, hélas, il n’est jamais question? ». Ce fléau s’incarne, pour ainsi dire, dans le personnage d'Oléarius, docteur en droit de l'Université de Bologne, qui vient, assez gauchement, faire sa cour à l'évêque de Bamberg : il parle un langage onctueux, louant avec emphase l’ardeur que les gentilshommes allemands apportent à l'étude du droit, mais constatant aussi — avec moins de naïveté qu'il ne parait — que les bourgeois montrent un louable zèle à « racheter par leur savoir l’obscurité de leur naisssnce ». Il s'appelait Œhlmann, mais il lui a paru bon de latiniser ce nom pour éviter la dissonance qu'il eût produite en tête de ses œuvres latines; c’est à ce’ propos que Liebetraut devient plus agressif avec le docteur en us : nul n'est.prophète en son pays, dit-il, et la raison véritable, « c'est qu'à connaitre de près ces messieurs, on voit s'évanouir l’auréole de dignité et de sainteté que met autour d'eux un nébuleux lointain; ce ne sont plus alors que de tout petits bouts de suif ». On le voit, Gœthe fait payer cher à Oléarius sa superstition pour le Corpus juris, « ce livre des livres où l’on trouve une décision prête pour tous les cas... et que les hommes les plus savants ont enrichi de gloses ». Ce pédant, que le peuple de Francfort a failli lapider, ne peut comprendre que des gens étrangers au droit romain prétendent se gouverner par l'expérience acquise, et rendent la justice au moyen des vieilles coutumes. Pour que le droit soit à l’abri de l'erreur, il le veut immuable. Nous retrouvons donc ici les mêmes idées que dans la scène de Faust à laquelle il est fait allusion plus haut, mais nous ne pensons pas qu'il s'agisse dans ce passage « de l'éternel conflit entre