V. 4062 et suivants
ronné de joie et tournez vers les battants de la porte votre regard" ». Et lorsque Hélène veut exprimer son effroi, elle le motive d’abord, et le décrit avec des comparaisons qu’on'attendait pas : « A la fille de Zeus ne sied point une crainte vulgaire, et la main fugitive et légère de la frayeur ne la touche pas; mais l'horreur sortie dès l’origine du sein de l’antique Nuit et qui, sous mille formes, comme des nuages embrasés du gouffre enflammé de la montagne, monte et se roule encore, ébranle aussi la poitrine du héros ? ». — Nous retrouvons ici plusieurs caractères, souvent rencontrés déjà, de cette poésie antiquisante, en particulier cette tendance à ne pas exprimer seulement les sentiments et les pensées, mais aussi les lois qu'ils manifestent. Hélène, qui nous apparaît toujours plastique et sereine, blâme ainsi la Phorkyade, qui a traité les chorétides de « femmes ivres » et de « Ménades » : « celui qui réprimande les servantes en présence de la maïitresse porte sur le droit domestique de celle qui commande en souveraine une main audacieuse * ». Tout nous est ainsi présenté « sous le caractère de la généralité »; la Phorkyade elle-même répond aux insultes du chœur par une sentence que nous voyons peu à peu s’enfler en parabole : « Vieille est cette parole, mais grand et vrai en demeure le sens, que la pudeur et la beauté ne suivent jamais ensemble, la main dans la main, le vert sentier de la vie. Profondément enracinée en toutes deux réside une vieille haine, et toutes les fois que leur route les met en présence, chacune d'elles tourne le dos à son ennemie. Puis elles se hâtent de poursuivre leur course, la pudeur affligée, la beauté pleine d’insolence, jusqu'à ce qu'enfin les enveloppe la creuse nuit de l'Orcus, si l’âge ne les a pas auparavant domptées*. »
4. V. 4026-7 : Verlasset nun des Gesanges freudumgebnen Pfad.. 2. V. 4035 et suivants.
Nous avons maintenant à dégager la signification générale d'Hélène et à marquer sa place dans le Faust.
L'héroïne et le chœur nous représentent pour ainsi dire à deux degrés la conception grecque de la vie. Chez les chorétides, c’est l'amour sensuel de la beauté, du plaisir, de l’ineffable jouissance de sentir et de vivre. Ces Troyennes captives incarnent un idéal grec à la mesure des natures moyennes ou vulgaires. Mais la touche délicate avec laquelle Gœthe a rendu leur fraîche et jeune spontanéité est un des plus grands charmes du poème. Elles sont si jeunes, par leur grâce mutine, leur insouciance, et par cette folle étourderie qui les rend « dépendantes du moment, jouet de tous les souffles de bonheur et de malheur’ ». La Phorkyade, qu'elles traitaient de « dégoûtant cadavre », devient, tout d’un coup, quand leur vie est menacée, « la plus sage des sibylles »; leur admiration éperdue de la beauté d'Hélène leur fait oublier jusqu'à leur triste condition de captives : leur joie est en leur maîtresse, et quand, sous les sarcasmes de la Phorkyade, la reine tombe inanimée dans leurs bras, elles font taire la femme aux mauvaises paroles, redoutant de voir s’évanouir « la forme unique entre toutes les formes qu'éclaira jamais le soleil ? »; ce qui les torture, à l'aspect de la Phorkyade, c’est l’indicible souffrance des yeux que les choses disgrâciées font éprouver aux amants de la beauté*. Aussi ne s’étonne-t-on pas de les entendre librement exprimer leur désir sensuel des beaux jeunes gens : elles admirent avec convoitise leurs joues appétissantes « où elles mordraient volontiers ‘ » ; de l'union de Faust et d'Hélène elles voient le côté sensuel, non le sens profond, et quand les deux amants s’abandonnent à leurs joies intimes * sous les regards du peuple, le chœur commente la
4 V. 4515 et suivants.
. V. 4291 et suivants.
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scène avec une candeur qui a révolté certains criliques : on l'a traité d'impudique et d’éhonté. Il est véritable, en effet, que. Gœthe lui ferme étrangement les yeux sur le vrai sens de cette scène : ces captives trouvent naturel qu'Hélène cède à Faust, d'abord parce qu'elle est en son pouvoir, dans ce chàteau fort qui lui donne asile, ensuite parce que les femmes habituées à l'amour des hommes « s’y connaissent, mais ne choisissent pas (Wählerinnen sind sie nicht, aber Kennerinnen)'». Ce principe et son commentaire ont paru choquants. De toute manière, ce qui ressort de ce passage, c’est la vie purement instinctive et sensuelle que Gœthe donne à ce personnage symbolique du chœur. Ce qui lui manque, — sauf dans les passages dont Gœthe reconnait lui-même l’inconséquence, — c'est le sentiment intérieur et profond : la Phorkyade le lui fait assez entendre lorsqu'elle interrompt le morceau lyrique sur l'enfance d'Hermès : « Assez de fables! La vieille multitude de vos dieux, laissez-la, elle a fait son temps! Nul ne vous comprendra plus, car le tribut qu'il nous faut est plus élevé : c'est dans le cœur qu'il faut puiser ce qui doit agir sur le cœur *. » |
Gœthe entendait marquer ici la différence entre le moderne et l'antique; il pensait sans doute à la poésie lyrique moderne, aux confessions et aux méditations personnelles dont elle fait sa matière, à la complexité de notre vie individuelle, qu'un monde plus vaste, les progrès de l'histoire et des sciences, une religion mystique pour qui les sentiments intimes, les faits de l'âme sont l'essentiel, enfin une aptitude singulière aux plus diverses incarnations ont constamment accrue et enrichie. Mais la formule de Gæthe est trop générale et ne porte pas. Car elle n’est pas vraie du moderne seulement : on peut l'appliquer à la poésie grecque tout entière, y compris le lyrisme choral, interprète de la vie collective, Aussi Gœthe l’abandonne-t-il presque aussitôt, comme s’il cédait à un scrupule. Les chorétides se sentent attendries jusqu'aux larmes par les chants d'Euphorion : si la Phorkyade