‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 262 sur 270 · V. 5068 et suivants · texte numérisé non relu

V. 5068 et suivants

en est touchée, combien ces âmes harmonieuses doivent-elles l'être davantage! Et le chœur cesse un moment de n’être que l'âme sensitive du peuple grec : quelque chose de plus profond s'éveille dans sa conscience : « que l’éclat du soleil s'évanouisse si le jour se lève dans notre âme, et si, dans notre propre cœur, nous trouvons ce que le monde entier nous refuse ‘! »

On-sent nettement ici que Gœthe aime mieux sacrifier, une fois de plus, la stricte logique de son personnage que de blesser la vérité, même en apparence, pour la rigueur d'une antithèse. Ces deux strophes ne sont donc qu’une parenthèse qui nous met en garde contre une erreur : elles n'ont point de rapport avec le sens général de la tragédie, et le chœur reste bien le sol élémentaire où va fleurir l'idéal grec, représenté par Hélène. Mais, remarquons-le bien, les symboles qui nous sont montrés n’ont pas seulement un sens esthétique : la beauté d'Hélène n’est pas un objet de contemplation extasiée et passive, mais une force, et comme un moteur divin qui suscite l'héroïsme, l'amour des grandes entreprises, le bardi labeur guidé par la mesure et la raison. C’est en cela qu' Hélène n'est pas un épisode, mais un élément essentiel du second Faust.

On s’est demandé si cette influence était nettement montrée dans la suite du poème, et l'on a trouvé que deux vers de Méphistophélès ( « Tu veux donc mériter lagloire? On voit que tu viens de quitter des héroïnes ?. » ) la marquaient médiocrement. Il est vrai que Gœthe n'insiste pas expressément sur la part qui revient à Hélène dans la transformation morale de Faust, mais cette insistance n'était pas nécessaire. La prédiction de la Phorkyade s’est bien accomplie : les vêtements d'Hélène portent Faust dans l'éther « au-dessus de toute chose vulgaire? », et si le nuage («le nuage antique », disait Gœthe) qui vient le déposer sur des rochers abrupts change d'aspect et n'offre plus aux regards une femme aux formes divines,

3. V. 5340-1 : Es trägl dich über alles Gemeine rasch, | Am Aether hin, so lange du dauern kannst.

mais un glacier lointain qui resplendit à l'orient!, l'empreinte que le génie grec a laissée dans l'âme de Faust reste profonde et ineffaçable. La vue de la houle stérile, des éléments indomptés dont la force est sans but, exalte sa volonté, lui donne le désir ardent de combattre et de vaincre. Mais ce qui l’attire, c'est l’action féconde, et non la gloire, « qui est néant? » : sa fougue, raisonnable et saine, poursuit une belle réalité.

Enhardir l’homme à l’action héroïque, et le rendre docile à la raison calme et sereine, telle est bien la double influence de l’Hélène de Gœthe : de là découle cette morale de pure humanité qui va guider Faust vers le salut. Pour s'affranchir entièrement, Faust écarte la magie : devant la nature, il ne veut être qu'un homme; « J'ai traversé la vie avec la violence de l'orage; d’abord grande et forte, maintenant elle va sagement, elle va prudemment..…. Fou, qui par delà ce monde porte son regard clignotant *! » Prendre conscience de nos facultés d'homme, et, dans une exaltation lucide, les employer pour un graud dessein proche de nous, telle est la leçon que nous donne la sagesse de Faust, sagesse bornée du côté de la chimère seulement, animée par l'enthousiasme, et qui laisse un champ illimité à l'effort de l'homme, puisqu'il ne doit jamais s'arrêter à la satisfaction d'un instant“.

C'est ainsi que Faust juge la vie dans la scène où le mauvais démon des hommes, l'Inquiétude, le vient visiter. On a donné de cette scène les interprétations les plus diverses : K. Fischer* s'élève avec raison contre l'opinion de Lœper qui fait des quatre Graue Weiber des démons vengeurs, des sortes d’Érinnyes. De même Baumgart prétend à tort que Faust se raidit contre la force énervante de l’Inquiétude dans le moment même où il y succombe*. Ce n'est heureusement 1. V. 5440 et suivants.

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