‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 31 sur 270 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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peindre la vie dans sa diversité, et sous ses aspects si souvent contrastés. La tragédie grecque, qui ne s'impose aucune contrainte, représente quelquefois de ces oppositions, mais, comme le dit justement un critique, «son fond simple n’admet guère qu'un côté de la vie, comme il n’admet qu'un moment du temps... La tragédie anglaise s'est proposé au contraire d'être aussi riche de matière que possible... Ce qu’elle poursuit et s’obstine à vouloir embrasser, c’est la vie tout entière. Rien d'étonnant si elle se montre très jalouse d'en présenter successivement et tout ensemble, si elle le peut, les deux principaux aspects, joie et douleur, sourires et soupirs, rires et pleurs! ». Remarquons d’ailleurs que si Gœthe tient à cette liberté conquise sur l'esprit classique et dont s’indigne ou s'alarme la routine, il en use avec plus de discrétion que ne le faisait craindre sa prédilection pour les Quibbles dont nous avons parlé plus haut. Ces scènes de Bamberg, assez strictement justifiées au point de vue dramatique, ne nuisent en rien à l'unité d'impression. Ici, l’imitation de Shakespeare a été sage, et Gœthe n'en a point été gâté. C'est ailleurs qu'on a cru relever de plus graves défauts.

Ce dont on fait surtout grief au drame de Gœthe, c’est de ce que l'unité d'action ne s’y trouve point. Il n’est guère d'appréciation critique de Gælz où ce reproche ne soit formulé. Hettner déplore la pernicieuse influence que la pièce exerça sur les poètes du Sturm und Drang, qui se persuadèrent que l'unité d'action, comme celles de temps et de lieu n'était qu'une « limitation du génie » purement arbitaire, et par conséquent à rejeter ?. On veut se demander tout d'abord s’il n'y a pas quelque inconséquence à chercher cette unité dans une pièce qui nous représente — nous en sommes avertis — non pas une action mais un « événement » dont un personnage est le centre, où même, pour nous en tenir au titre, une « histoire ». On ne peut s'étonner raisonnablement de ne pas trouver réalisées dans une pièce des conditions qui sont d’un système dramatique tout autre que celui auquelelle

i. E. Faguet. Drame ancien, Drame moderne, p. 137-138. 2. Hettner, III, p. 149.

appartient. On a dit avec raison‘ que partout où nos théoriciens ont écrit « unité d'action », il faut entendre « unité de curiosité », et qu'ainsi leurs considérations deviennent très claires, et même très justes. Rien dans le drame de Gœthe qui ressemble à ce que nous appelons une intrigue, c'est-à-dire à une série de causes et d'effets se développant dans un champ restreint pour aboutir, par une gradation habilement ménagée, à une conclusion rigoureusement nécessaire. Le Gæt{z ne se présente pas comme un théorème, ou comme un problème de mécanique. Il ne veut pas être une action, mais la peinture d'un personnage et d’une époque. Aussi ne repousse-t-il rien de ce qui peut les faire comprendre ou les faire vivre. Et c'est là précisément qu'est le danger de cette conception dramatique. Celle des Grecs et celle de nos classiques offrent de grands avantages par leur limitation même : outre qu'une œuvre dont l'ensemble peut être aisément embrassé donne, en général, l'impression d'un art plus parfait, les barrières (on l’a dit avec raison), sont souvent des appuis *. Comment se résoudre à sacrifier tel détail ou tel personnage quand on a le sentiment que l'objet principal du drame peut en recevoir plus de lumière? la difficulté consiste donc surtout à se fixer une mesure : comme le nombre des personnages est, de toutes façons, limité, et qu'en les multipliant on disperse l'intérêt et l'on émousse l'impression dramatique, on est obligé d'avoir recours à des scènes représentatives ou symboliques dont les acteurs sont anonymes, et, en quelque manière, abstraits. Telle est la scène Herberge, Bauernhochzeit qui manque dans l'esquisse et qu’on trouve à la fin de l'acte 11 dans la deuxième rédaction du drame. Nous y voyons de quelle déplorable facon la justice est rendue dans l'empire : d’inspections ou « visitations » impériales, nulle trace : les assesseurs et les procureurs font tous « patte creuse », et prennent au paysan jusqu'à son dernier sou; les procès ne prennent fin que par la ruine des deux parties. Dans ces conditions, le chevalier,

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