Voir par exemple Jphigénie à Aulis
est aussi joyeux du bon pourboire qu'il a reçu, et pense que pour toutes ces bonnes façons il faut être reconnaissant à Weislingen : n'avait-il pas trois valets avec lui, c’est-à-dire le moyen d'exiger ce qu'il demandait si courtoisement? Son interlocuteur représente au contraire l’homme du peuple que les exactions des seigneurs ont aigri et révolté : il n'est pas dupe de leurs flatteries intéressées ; alors même qu'un grand seigneur lui donnerait tous les trésors du monde, il ne l'en détesterait pas moins, car il haït tous ces nobles et leur fait le plus de mal qu'il peut; il a moins de rancune contre les soudards qui passent leur temps à mendier et à « tondre » les gens : lorsqu'ils ont rançonné ou brûlé les villages, le paysan peut encore se relever en se mettant résolument au labeur, mais « c'est jusqu’à la dernière goutte de sang que les gracieux seigneurs le pressurent ». La scène de la Voce villageoise, qui, d’ailleurs, — nous l'avons dit, — ne se trouve pas dans l’esquisse, représente des revendications analogues, bien qu'elle ne tende pas à la même fin. La scène des Bohémiens, par laquelle s'ouvre le cinquième acte de l’esquisse, est plutôt un tableau fantastique qu'une scène populaire, mais Gœthe ne se borne pas à nous peindre une sorte de sabbat et à nous représenter la bestialité de ces créatures étranges; on sent par moments. un accent de pitié pour ces êtres misérables qui vivent et se nourrissent comme des bêtes. « Je suis, dit leur chef, le capitaine de ce pauvre petit peuple. Nous ne faisons de mal à personne, nous purifions le pays de sa vermine, nous mangeons des marmottes, des belettes et des souris des champs; nous logeons sur la dure, nous dormons sur la dure, et nous ne demandons à vos princes que de nous prêter pour une nuit le sol aride sur lequel nous sommes nés, nous, mais non pas eux”. »
Le paysan que nous avons vu plus haut exprimer sa haine implacable contre les seigneurs, n’est autre que le farouche Metzler, que nous retrouvons au cinquième acte de l’esquisse, parmi les chefs de la révolte. C’est la nuit : près d'une
LED. JGnIL p. 159.
chapelle à demi écroulée, les chefs des paysans tiennent conseil : Metzler, ivre de joie, vient annoncer qu'il a pris et fait enfermer dans l’ossuaire plusieurs seigneurs parmi lesquels son plus mortel ennemi, Otto de Helfenstein; il attend le lever du soleil pour se donner la joie de larder ses prisonniers à coup d'épieu. Du sang, c'est le mot qu'il répète sans cesse. « Quand je les verrais saigner tout un siècle, s’écrie-t-il, ma vengeance ne serait pas assouvie! » [Il veut plonger ses mains dans le sang de Helfenstein : « Quand le soleil se lèvera, dit-il, il me verra teint de son sang et les rochers teints de la flamme de ses domaines ». Dans la scène suivante, l'horreur est encore poussée plus loin. La femme de Helfenstein vient avec son enfant implorer pitié pour son mari. Metzler ne veut même pas entendre prononcer le nom exécré de son ennemi : il craint de ne pouvoir se maîtriser et de fracasser l'enfant contre les pierres de l'autel. C’est alors qu'il nous apprend le motif de cette haine farouche. Son frère et trois autres malheureux avaient pris un cerf dans la forêt du seigneur, pour nourrir leurs enfants et leurs femmes : sans se laisser fléchir par aucune prière, Helfenstein les a condamnés « à périr de faim et à pourrir dans la tour ». Aussi Metzler voyant à ses pieds la femme du chevalier, « ne changerait-il pas sa place pour un siège dans le paradis »; il ricane, il grince des dents, il craint que la fureur de sa joie ne fasse éclater son cerveau, avant qu'il ait vu couler le sang de son ennemi : « Ah, frère, s’écrie-t-il, cela vaut mille messes des morts! » Ces scènes n’ont pas seulement ce caractère « démoniaque » que Gœthe recherchaït alors volontiers; elles ont aussi, par moments, une réelle puissance, et le sacrifice qu’en fit le jeune poète n’en est que plus méritoire. Dans la deuxième rédaction Metzler se borne à raconter que treize nobles, parmi lesquels Helfenstein, ont été conduits dans la plaine de Heïlbronn et tués à coups d'épieux. Le style perd aussi son emportement lyrique, son exubérance de métaphores : il est plus simple et plus vraiment populaire’; on n'y trouve plus cette brutalité de
4. Notamment : Dietrich v. Weiler tanzte vor. — Wie die Kerls übereinander
réalisme qui, plus encore que dans les discours de Metzler, se marquait dans les apostrophes de Gœtz à cette bête carnassière ou, comme il le dit, à ce « crapaud souillé! ». La fureur de passions et de paroles qui se déchaînait dans les scènes populaires de l’esquisse était encore inspirée de Shakespeare. Minor et Sauer font observer que la sédition de John Cade, dans Henri VI, a dû leur servir de modèle, bien que le rapprochement ne puisse être poursuivi dans le détail?. L'impression est bien celle que Taine exprime ainsi dans un passage que l’on cite avec raison à propos de ces scènes de Gœtz : « Ce sont, dit-il, les mœurs des loups et des hyènes..….. On croit voir des animaux révoltés, la stupidité meurtrière d'un loup lâché dans une bergerie, la brutalité d'un pourceau qui se soûle et se roule dans l’ordure et dans le sang ». En résumé, malgré des excès très excusables, c'est avec beaucoup d'art et d'à-propos que Gœæthe se sert de ces scènes populaires qu'il introduit dans son œuvre à l'imitation de Shakespeare : elles mettent en lumière le désordre et l'anarchie de l'empire, les revendications des paysans, l'oppression déchaïînant les instincts meurtriers, et surtout le héros vers qui se tournent les faibles, et qui se perd, par un admirable sacrifice, pour les arrêter dans le mal.
On a pu voir, d'après ce qui précède, que si la conception de Gœtz et le genre même auquel il appartient excluaient l'unité d'action proprement dite, les scènes qui semblaient devoir rendre plus lâche la trame de l'ouvrage donnent au contraire plus de force et de relief à la représentation du héros et de son époque. L'unité d'action — au sens classique du terme — peut manquer au drame sans que rien d’essentiel soit altéré dans sa marche ni dans son objet, mais on est en droit de se demander si, du commencement à la fin, la pièce
purzelten und quieckten wie die Frôsche : es lief mir so warm übers Herz wie ein Glas Branntwein.
1. Ich verabscheue dich wie eine gefleckte Krôte. — Et plus loin : Es stinkt, es stinkt um dich von faulen aufgebrochenen Beuien, dass die himmlische Luft sich die Nase zuhalten müchte.