‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 43 sur 270 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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FPœuvre d'art, pour la rendre plus harmonieuse‘. Aussi Gœthe se proposait-il (un fragment du drame nous le fait entrevoir *) de représenter, à l’imitation des drames historiques de Shakespeare, la suite de la vie de son héros, au moins depuis l'adolescence. Et la liberté qui est dans la conception et la composition du drame ne pouvait manquer non plus de se montrer dans le style : en effet, dans les fragments de César, comme dans Gætz, le ton est tour à tour, et de façon très souple, emphatique, familier, grossier, lyrique, âprement violent et burschikos ?.

Si nous en croyons les Mémoires, Gœthe, dans Mahomet, voulait se rapprocher de ce qu’il appelle la « forme régulière » du drame, tout en usant des « libertés conquises‘ ». Ce n'est, évidemment, qu'une illusion. J. Minor, dans son excellente monographie”, fait justement observer que le plan donné par Gæthe est d’une architecture trop régulière pour un drame historique de sa jeunesse.

1. E. von der Hellen (Gæthes Anteil an Lavaters physiognomischen Fragmenten, 1888, p. 200 et suiv.) rattache ingénieusement l’abandon du projet dramatique de César à la tendance qui, dès 1773, rapprocherait Gœthe du drame régulier. Le premier projet aurait fait place à un autre, réduit à la catastrophe, et où la figure de Brutus reléguait celle de César au second plan. Gæthe, redoutant cette sorte de conflit avec Shakespeare, aurait abandonné le sujet. Une telle hypothèse, comme on le pense, soulève mainte objection, et le fait que Gœæthe, dans les Fragments physionomiques de Lavater détaillait et « caractérisait » la tête de Brutus avec plus d'enthousiasme que celle de César, peut ne nous persuader qu'à demi. Aussi bien, faire de César une figure de second plan n'eût pas été manquer au respect de Shakespeare. Cf. Otto Pniower dans la Jubiläums Ausgabe, t. XV, p. 330-1.

2. Sylla : Es ist was Verfluchles, wenn so ein Junge neben einem aufiwachst, von dem man in allen Gliedern spürt, dass er einem übern Kopf wachsen wird.

3. Sylla : … Es ist ein Sackerments Kerl.. — Comme exemple de ce ton dans le Prométhée, M. Erich Schmidt cite avec raison l’apostrophe du Titan : Was haben diese Sterne droben Für ein Recht auf mich, Dass sie mich begaffen? Cf. Gœthe-Jahrbuch, XX, 1899, p. 11 du Feslvortrag.

4. Das Ganze näherte sich mehr der regelmässigen Form, zu der ich mich schon wieder hinneigte, ob ich mich gleich der dem Theater einmal errungenen Freiheit, mit Zeit und Ort nach Belieben schalten zu dürfen, mässig bediente. W. u. D. Bd. XXIV, in fine. |

5. Gœthes Mahomet, ein Vortrag, lena, 1907, p. 58. On peut admettre avec Minor que depuis l'adaptation du Mahomet de Voltaire le sujet est, dans l'esprit de Gæœthe, inséparable de la tragédie régulière. Voir le Maskenzug de 1818 (.… Musterbild dramatischer Beschränkung).

Au reste, ce plan, dont Gœthe croit avoir gardé un souvenir très fidèle, ne saurait avoir qu'un vague rapport avec le projet de 17173. Le passage des Mémoires suit avec exactitude la marche des événements, telle qu'elle est indiquée dans les Biographies dont Gœthe à eu connaissance : les motifs indiqués dans le fragment diffèrent, au contraire, assez sensiblement de ces données biographiques. De toute manière, ce qui nous apparaît nettement, c'est que le choix du sujet et du personnage‘ dérive de la même inspiration que les ouvrages dont nous venons de parler. Mahomet apparut à Gœæthe avec un caractère titanique. Le chant alterné d’Ali et de Fatema, quelle qu'ait été sa destination, nous rend bien l’idée du poète, sous ce symbole du torrent qui entraîne tous les ruisseaux de la plaine. Le sujet dont Gœthe eut alors l'intuition est un des plus beaux, sans aucun doute, qui puis- ‘sent tenter un poète dramatique. L'homme inspiré, qui veut fonder ici bas une sorte de royaume divin, se heurte à des réalités grossières : il faut qu'il s’abaisse jusqu'à elles?, et quand son rêve sublime en vient à la réalisation matérielle, il n’a presque plus rien de sa noblesse : il est corrompu, défiguré, méconnaissable. Et si l’on regarde cette fatalité non du dehors, mais dans l’âme même de l'homme, quel ébranlement profond nous montrera ce choc de la foi pure avec la réalité, du sentiment religieux avec la vulgarité de l’action, les compromis, la ruse, la dureté nécessaire? — On comprend qu'une pareille matière ait tenté le jeune Gœthe, mais de ce que devait être cette autre histoire dramatisée nous devons

1. En 1772 Gœthe avait lu le Coran dans la traduction latine de Maraccius (Padoue, 1698) et en avait traduit certaines parties. Cf. Konrad Burdach dans le 5° vol. de l’édition du Jubilé; et Weim. Ausg., vol. XXXIX, p. 432.

2. Gœthe (dans le passage des\ Mémoires déjà cité) dit que l’idée de son drame lui fut suggérée par l'exemple de Lavater et de Basedow. On fait justement observer que lorsqu'il fut en rapport avec eux, en 1774, l'ouvrage était déjà commencé. Le poème Mahomels Gesang qui, selon Gœthe lui-même, appartenait au 4e acte, était dès le mois d'avril 1773 entre les mains de Boie, qui le publia dans le Gütlinger Musenalmanach de 1774. Cf. Otto Pniower (4. L., p. 333). Minor dit avec raison (0. L., p. 51) que « ce n’est pas Mahomet qui lui est apparu comme un Lavater, mais, inversement, Lavater comme un Mahomet ».

malheureusement tout ignorer : le plan, suivant l'habitude de Gæthe à cette époque, n'en fut sans doute que vaguement « médité ».

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Le fragment dramatique de Prométhée! procède de la même inspiration que ces divers projets. Il est intéressant pour nous, non pas seulement par sa valeur et son invention originales, mais parce qu’il nous montre l'usage très personnel que Gœthe fait de certaines données de la pièce d'Eschyle, et, plus généralement, du mythe qui en est la matière. Du Prométhée enchaïné qu'il a connu soit directement, soit indirectement par Brumov”, Gœthe emprunte un certain nombre de motifs que, pour plus de netteté, nous pouvons résumer dès maintenant. Les faits antérieurs à l’action sont identiques pour les deux poèmes : ce sont les luttes qui ont précédé l'avènement de Zeus. Dans ces luttes, Prométhée a aidé Zeus à remporter la victoire, puis il est devenu le bienfaiteur des hommes. En résistant à la volonté du nouveau maître, le héros d'Eschyle et celui de Gœæthe savent qu'il est une puissance supérieure à la sienne, celle du Destin, ou de la Nécessité, et c'est de cette conscience que vient leur énergie invincible. Enfin Gæœthe conserve à Hermès son rôle d'intermédiaire, et Epiméthée a, dans son poème, le même rôle qu'Okéanos dans la pièce grecque. Mais cette identité de motifs s'accompagne d’une singulière différence de dessein et d'inspiration : c’est que Gœæthe subit bien d’autres influences que celle d'Eschyle, et qu'il donne au mythe de Prométhée une interprétation toute personnelle.

1. Gæthe en fit la lecture à son ami Schônborn le 12.octobre 1773; les deux actes furent sans doute composés dans l'été de la même année. 2. Théâtre des Grecs, Paris, 1730, 3 vol. Le 3° volume contient une analyse du Prométhée lié.

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