Rousseau, Discours sur l’inégalilé
3. « Le droit de la nature sous lequel naissent tous les hommes et sous lequel ils vivent la plupart ne leur défend que ce qu'aucun d’eux ne convoite et ce qui échappe à leur pouvoir; il w'interdit ni querelles, ni haines, ni ruses, ni colères, ni rien absolument de ce que l'appétit conseille. » Traité théologicopolitique, chap. xvr. — On sait que le troisième acte de Satyros (1773) est un
amusant persiflage de ce bel enthousiasme pour l’état de nature : cet acte finit par ce cri du peuple : Des châtaignes crues, le monde est à nous!
que l'artiste de génie est seul à connaître : il lui sembla que ses œuvres se détachaient de lui pour vivre d'une vie propre, pour agir en pleine indépendance. Le mythe de Prométhée lui apparut alors comme le symbole de ses sentiments et de son action, et il voulut moins le faire revivre que s'incarner en lui.
Il est véritable, cependant, que le dessein général de son esquisse dramatique n’est pas sans conformité avec la dilogie du Assuwrns et du Avôuevos, et que le commentaire du poème, tel qu'il est fait dans les Mémoires, contient, avec des erreurs, des indications fort exactes.
Prométhée, nous dit Gœthe, « entre en conflit avec Zeus et les nouveaux dieux, en formant de sa propre main des hommes auquels il donne vie, grâce à la faveur de Minerve, et en fondant une troisième dynastie ». Ce terme de « dynastie », on l’a fait observer, convient assez mal aux hommes, qui ne doivent nullement détrôner les dieux : il ne s’agit, dans le drame de Gœthe, que d’une race indépendante, formée par Prométhée à son image, capable de douleur, de joie, et, comme son créateur, de rébellion contre les dieux. Prométhée, qui a conscience de sa force, traite en effet les dieux de puissance à puissance; les premiers vers du drame nous le montrent dans cette fière attitude : à Mercure, chargé de lui apporter des propositions d'entente et d'alliance, il répond avec force : « Leur volonté contre la mienne, un contre un, cela se vaut, ce me semble! » Mais on ne peut admettre que l'inspiration du poème soit « une révolte furieuse contre la croyance au supra-terrestre !! ». Il serait fort difficile de dégager du drame de Gœthe un symbole de ce genre; Prométhée ne nie pas les dieux : il refuse de les servir et de s'incliner devant eux parce qu'il trouve que leur puissance est bornée. Infinis, tout-puissants, dit-on; mais que peuventils? « Pouvez-vous faire tenir dans mon poing l’immensité du ciel et de la terre? Pouvez-vous me séparer de moi-même?
1. Sic Hettner, IT, I, 180. 11 faut même noter que l'expression gegen das Ueberweltliche serait, en tout cas, défectueuse, puisque Prométhée reconnait de lui-même le pouvoir du Destin.
Pouvez-vous m'étendre, m'agrandir jusqu'aux dimensions d'un monde? » Le Destin commande aux dieux eux-mêmes, et le Titan, selon sa parole énergique, ne veut pas servir des vassaux. Nulle légende ne serait plus mal choisie que celle de Prométhée pour la négation du divin : Gœthe s’en sert seulement pour montrer, chez certains êtres exaltés dans leur libre énergie, la conscience de deux attributs prétendus divins, l'éternité et la sagesse. L'humanité ne se souvient pas d'avoir commencé et ne se sent pas appelée à finir !. Et si les dieux ont la sagesse, certains hommes la possèdent aussi, et la réalisent en créant. Tel est, dans sa simplicité, le symbole contenu dans le drame.
Dès lors, comme l’observe Gœæthe, les dieux vont sembler s'interposer indûment entre les Titans et les hommes, et jouer un rôle d’intrus. C’est ici qu'on a relevé, non sans l’exagérer?, l'influence spinoziste. Prométhée, frère des Titans qui représentent les forces élémentaires de la nature, serait l'instinct secret de l'organisme universel dirigeant des énergies aveugles dans le sens de l’ordre et de la loi; dès que l’homme est formé par le plus industrieux des Titans, il n’y a plus de place, entre cette créature pensante et les ouvriers de la nature, pour une dynastie de dieux fainéants. C’est bien là, sans doute, la pensée de Prométhée dans les deux actes écrits par Gœthe, mais ce n’est assurément pas l’idée générale du drame. Certains détails sont de claires amorces d'une réconciliation que le dénouement devait réaliser ou annoncer : comme dans le Prométhée délivré d'Eschyle, ce dénouement eût mis fin à une discorde aveugle : le rôle de ces dieux soumis au destin eût été justifié par l'ordre universel et