H. Weil, Études sur le Drame antique, p
2. E. Schmidt (0. L., p. 17) trouve notamment qu’il serait absurde de faire dire à Prométhée : Hier sitz’ich, forme Menschen, alors que les hommes vivent déjà depuis longtemps.
3. C’est l'hypothèse de Bielschowsky, I, p. 508. Des idées déjà exprimées se trouvant reprises dans ce monologue, Gæthe l'aurait éliminé, tout en gardant certains vers qu’il aurait ajoutés au premier acte.
cautions fort habiles pour éviter qu’on ne confisquât l'ouvrage à cause d'un poème qui, selon son expression, « s'élevait dans les termes les plus violents contre toute Providence ». Il faut convenir que le jugement de Jacobi ne peut guère être contesté : le poème de Gæthe est une négation de la Divinité plutôt qu'une imprécation lancée contre elle. Le vrai sens de ces strophes n'est guère obscur : Zeus n’est qu’un nom donné à une force aveugle, capable de détruire, mais impuissante à bâtir et à créer; la majesté des dieux n'a d'autre réalité que la fumée des sacrifices et le vent des cantiques : c'est à des enfants et à de pauvres fous qu'ils doivent l'être : l'homme, dans son ignorance, se tourne vers le soleil, comme s'il y avait, par delà les cieux, une oreille pour entendre sa plainte, un cœur pour prendre pitié de son angoisse. Mais il ne doit, en réalité, compter que sur lui seul, sur le Temps et sur la Destinée '. Si donc Jacobi fit tort à Gœthe en publiant son poème à son insu, on ne saurait dire qu'il ait dénaturé sa pensée. Le drame et le poème, bien que composés à un intervalle de quelques mois seulement, procèdent, en effet, d'une inspiration très différente. Jacobi doit-il être rendu responsable de l'opinion erronée que le public se fit du drame près de cinquante ans après la publication du poème ?? On peut le penser, avec Düntzer, mais le fait peut nous être indifférent : ce qui importe surtout, c'est d'attribuer à chacune de ces compositions son véritable sens. De ce que certaines expressions se retrouvent à la fois dans l’une et dans l’autre,
1. On peut comparer l'énergie sauvage de ce poème aux apostrophes que Leconte de Lisle met dans la bouche de Kaïn, cet autre révolté. Le héros de Gœthe forme à son image une race qui méprisera Zeus, comme lui. De même Kaïn, qui « effondrera des cieux la voûte dérisoire », et effacera le souvenir du
Dieu jaloux.
Et les petits enfants des nations vengées,
Ne sachant plus {on nom, riront dans. leurs berceaux !
2. Le manuscrit original du drame, donné par Gœthe à Mme de Stein, n’a été retrouvé qu’en 1878; mais en 1818 une copie trouvée dans les papiers de Lenz revint à Gæœthe, qui ne voulut pas la publier : il eraignait de donner «un évangile » à la jeunesse révolutionnaire et de déchainer les foudres des « Grandes commissions » de Berlin et de Mayence. Le drame ne parut que dix ans plus tard d’après cette. copie, assez incorrecte, de Lenz. C’est alors que le monologue lyrique fut placé au commencement du troisième acte, suivi de l'addition : Minerva tritt auf, nochmals eine Vermittelung einleitend.
on n'est pas en droit de conclure que le sens du drame s’est seulement « concentré » dans le monologue lyrique : ce serait. attribuer trop de valeur à des correspondances purement formelles. « La mythologie grecque, dit Gæœthe, offre une richesse inépuisable de symboles divins et humains. » Celui de Prométhée, qui frappait alors vivement son imagination, put représenter à des dates assez rapprochées deux états d'esprit différents. Il ne faut assurément pas accepter sans restrictions ni nuances le commentaire de Gœthe sur son fragment dramatique : à l'entendre, il aurait voulu représenter une «opposition calme, plastique, au besoin patiente », et ceci nous surprend un peu; mais lorsqu'il ajoute que cette opposition « reconnait la Puissance Supérieure et veut s'égaler à elle », il rend assez exactement l'idée générale de son Prométhée, celle-là même qui — quoi qu’il dise — exclut de son drame le célèbre monologue lyrique.
On comprend maintenant dans quel esprit Gœthe se sert des éléments qu'il emprunte à la pièce d'Eschyle ou aux diverses traditions du mythe. Il ne convenait pas au dessein de sa pièce de montrer le Titan puni par Zeus, mais de le représenter dans son ivresse de création et dans sa rivalité avec les dieux. Rien de pareil ne pouvait se trouver chez Eschyle, et la différence de sujet entre notre fragment et la pièce grecque s'accompagne d’une différence profonde dans les sentiments du héros. Le Prométhée d'Eschyle souffre et se plaint : s’il garde le silence devant ses bourreaux, il déplore ensuite, en présence des Océanides, son impuissance à se délivrer de son supplice, et le chœur, continuant sa pensée, le compare à un mauvais médecin qui ne trouve rien pour se guérir. S'il énumère avec fierté les bienfaits dont il a comblé les hommes et les arts qu'il a révélés, il a trop de sagesse pour ignorer que sa puissance est bornée et ce qui le
1. Prométhée, v. 469-476, notamment v. 473-4 : xaxds 0’ iatodç 6 tis às, v6aov Reobv AVES...
soutient dans le supplie qu’il endure, c'est moins une orgueilleuse obstination qu'une sagesse prévoyante.
L'idée de Gœthe est de donner à son héros le plus de grandeur possible, et de le rapprocher de la divinité autant que le comporte le dessein de sa pièce, tel qu'on a pu l’entrevoir précédemment. Aussi fait-il de Prométhée non pas seulement le bienfaiteur, mais le créateur des hommes. Il ne suit pas, en cela, les plus anciennes légendes. Chez Hésiode, en effet, les divers âges d'hommes sont créés par Zeus ou par les Immortels. Et il en est de même chez Platon, dans le mythe dont se sert Protagoras pour prouver que la vertu politique ne peut être enseignée. Il est vrai que ce mythe est de l'invention du sophiste, mais on fait aisément le départ de ce qu'il invente et de ce qu'il emprunte aux traditions populaires'. C’est une fable assez récente qui représenta Prométhée pétrissant une argile mouillée et lui donnant l'âme ?. Gœthe dut la connaître par les Mélamorphoses d'Ovide * qui lui étaient, nous le savons, très familières. Dans le même esprit, Gœthe s’écarte encore de la tradition hésiodique, en ce qui regarde la création de Pandora. Celle-ci, dans cette tradition, est modelée par Héphaistos avec une argile détrempée ‘ d'eau. Mais il était naturel qu'après avoir fait honneur à Prométhée de la formation de l’homme, on en vint à lui attribuer aussi celle de la femme. L'alliance de Prométhée et d’Athéna, telle que Gœthe la représente, est une libre adaptation d'éléments mythiques. Par leurs attributions et leur rôle d’initiateurs, la déesse et le Titan sont souvent rapprochés dans la légende; Gœthe, dans un langage d’une grande richesse poétique montre l’étroite union de leur pensée « Tu es à mon esprit ce qu'il est à lui même ‘», dit Prométhée à la déesse. Notre fragment dramatique représente Minerve
1. Protagoras, p. 320, C. « Quand vint, dit-il, le temps fixé par le destin pour la création des races. mortelles, les dieux les formèrent dans les entrailles de la terre, en mêlant ensemble la terre, le feu et les autres éléments qui se mélangent avec ceux-ci. »