‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 52 sur 270 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« On n’admire point sans quelque illusion, et comprendre un chef-d'œuvre, c'est, en somme, le créer soi-même. à nouveau. Les mêmes œuvres se reflètent diversement dans les âmes qui les contemplent. Chaque génération d'hommes cherche une émotion nouvelle devant les ouvrages des vieux maîtres. Le spectateur le mieux doué est celui qui trouve, au prix de quelque heureux contresens, l’émotion la plus pure et la plus forte. »

ANATOLX FRANCE.

La farce qui porte le titre de Gôfter Helden und Wieland. est un curieux document de la manière dont Gœthe, encore plein des idées du Sturm und Drang, se représente les mœurs et la vérité des caractères dans la tragédie grecque. Ses idées sur le drame sont d’ailleurs fort simples : il met d’un côté ceux qui savent rendre la nature et la vérité, c’est-à-dire les Tragiques grecs et Shakespeare, — et d’un autre côté ceux pour qui le drame n'est qu'un exercice d'école, réglé par un formalisme étroit et par des conventions arbitraires, c’est-à-dire les Français et leurs disciples, parmi lesquels se trouvent des Allemands « contaminés ». Wieland est de ces derniers. Son opéra d’Alceste est aux yeux de Gœthe une sorte de parodie à la française, et c’est pour cette parodie, et pour la manière dont il l’a défendue et fait valoir, que Gœæthe le prend assez rudement à partie.

C'est depuis le séjour à Strasbourg et les relations avec Herder que Gœæthe avait senti décliner peu à peu son admiration pour Wieland. Il avait été tout d'abord plein d’enthousiasme pour le traducteur de Shakespeare, qui lui apparaissait comme un « Winckelmann de la poésie ». En Musarion, il avait cru voir l'antiquité vivante et rajeunie, et le côté plastique du génie de Wieland l'avait émerveillé. Les Dialogues de Diogène l'avaient laissé, pour ainsi dire, confondu d'admiration : « il faut se borner à prononcer le’ nom de cet homme, — écrivait-il à Gottfried Hermann, — car représenter, juger son caractère et son humeur, n’est pas en notre pouvoir ». Il demande à Reich de faire connaître à son illustre ami « quelqu'un qui n’est pas de taille à pouvoir apprécier ses mérites, mais qui a du moins assez de cœur pour les vénérer ». Ces sentiments commencent à s’altérer lorsque Gœthe ne peut plus associer dans une même admiration Wieland et Shakespeare. Herder blâmait la traduction de Wieland?, et les « Remarques sur Shakespeare » causaient un vrai scandale dans le groupe des amis de Gœthe. L'auteur de ce poème d'/dris et Zénide, que les poètes de Gættingue devaient brûler solennellement pour fêter Klopstock, passail déjà pour le représentant des idées de Voltaire et de la frivolité française. Gœthe prend cependant un vif intérêt à la publication du Mercure allemand : il veut que Mme de la Roche conseille à Wieland de le faire paraître tous les mois, et, dans ses lettres du printemps de 1773, notamment dans celles à Kestner, il est souvent question du Mercure. Ce fut. une déception lorsqu'il parut”, du moins si nous en‘crovons Gœthe, dont l'admiration diminue dès lors sensiblement : déjà dans sa mascarade Jahrmarktsfest zu Plundersweilen l'homme qui montre la lanterne magique n'était autre que Wieland'; la farce Gütter Helden und Wieland dut être achevée au mois de. septembre 1773 : elle ne fut d'abord . Francfort, 6 fév: 1770.

. Zurich, 1762-1766.

. Lettre à Kestner du 15 sept. 1773.

. Avril 1773.

. Schônborn la connaissait avant le 12 oct. 1773, et Gæthe l'envoie le 31 oct.

CX Er CO ND

connue que d’un cercle d'amis et ce furent des blessures d’amour-propre qui décidèrent Gœthe à la laisser publier par Lenz'. Gœtlz de Berlichingen fut en effet assez défavoblement jugé dans le Wercure : la tante Fahlmer avait même cru bon de préparer Gœthe à la désagréable impression qui l’attendait*. A la vérité, l’article était suivi d'une note de Wieland qui déclarait que, « sur certains principes de l'art poétique et sur leur application », il élait d’un tout autre avis que le critique de Gætz, et que les reproches faits au drame ne lui paraissaient pas suffisamment fondés*; Gœthe jugea néanmoins que ce post-scriptum était insuflisant, et que Wieland eùt mieux fait de ne pas publier l’article qu'il désapprouvait. Un nouveau jugement sur Gætz contenu dans un autre cahier de 1773 dut causer à Gœthe une semblable irritation. L'auteur des Nouvelles critiques du Parnasse allemand trouvait dans la pièce des marques de la déplorable manie d'originalité, et regrettait que Gœthe « n’eût pas étudié davantage les livres de tournois et les chroniques, afin de donner à son drame l'agrément qu'offre pour les Français la Partie de Chasse de Henri IV »! La manière même dont ce critique avait tourné certains avis et certaines louanges était faite pour exaspérer de moins irritables que Gœæthe : il lui conseillait d'imiter Lessing plutôt que Shakespeare, et rappelait à ce propos le travers des courtisans d'Alexandre qui croyaient bien faire en tenant le cou penché, comme le roi : il reconnaissait aussi que si les impressions des dernières scènes de G&œtz ne pouvaient être appelées fortes, elles n'étaient pas du moins « trop plates ». — Enfin la brochure Von deutscher

à Fahlmer. Voir le très intéressant article de B. Seuffert : Der junge Gœthe und Wieland. Zeitschr, f. d. Alterthum, XXVI, 1882.

1. C’est au mois de février 1774 qu'il donne à Lenz l'autorisation d’imprimer ; au mois de mars, la farce sort des presses de Kehi : elle est bientôt dans toutes les mains (voir les Mémoires, et, dans le 7° volume de l'Edition du -Jubilé, l'introduction et les remarques d’Albert Kôster). La farce eut quatre éditions en peu de mois, mais Gœthe ne devait l’introduire dans les œuvres complètes qu’en 1830.

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