V. 837-9, 842 : 'Adunrw Oénovpyñout yap:v
montrer que, dans son opéra plus que dans la pièce grecque, Hercule « approchait de l'idéal du vrai héros ».
Wieland déclare que l'acte da retour d’Alceste lui a coûté plus de peine que les quatre autres ensemble. Ici encore, l'éloge de sa pièce est fait aux dépens du poète grec. La difficulté n’était pas, nous dit-il, de faire mieux qu'Euripide, et, pour le démontrer, il analyse l'exodos en façon de caricature. Rien ne lui paraît plus insipide que l’interminable discours par lequel Hercule prie Admète de lui garder, jusqu'à son retour de Thrace, la femme voilée qu'il a obtenue comme prix d’une récente victoire. On peut juger de la justice qu'il rend à Euripide par la manière dont ce discours est résumé : « Admète, dit-il, après une longue résistance et à bout de prétextes allègue enfin cette fine excuse : je n'ai pas assez de lits dans la maison; mes gens sont des gaillards près desquels une jolie fille ne serait guère en sûreté; je serais dans la nécessité de mettre la jeune dame dans mon propre lit conjugal, et si pareille chose arrivait je ne répondrais de rien ». L'ironie est trop pesante pour qu’il soit besoin de justifier Euripide, et de demander par exemple à Wieland où il a pris son dernier trait'. Ne cherchons donc pas s’il est vrai qu'un poète moderne « n'aurait pas grand succès avec un Admète qui parlerait de ce ton ». Demandons-nous plutôt si, dans sa manière de traiter cette « seconde action » de la pièce, Wieland montre cette délicatesse, cette supériorité dont il se flatte dans ses Lettres non moins que dans la farce de Gœthe. Il y avait, d’après lui, deux moyens de rendre Alceste à Admète; l’un était des plus simples et pouvait être d'un grand effet : Hercule ramenant Alceste au moment où, en proie au désespoir, Admète embrasse l’urne funéraire, et disant simplement : « Tiens, ami, la voici ». Le second moyen n'est pas aussi simple, et — de l’aveu même de Wieland — il fait un peu violence au caractère d'Hercule,
1. Tout ce discours (1037-1070) est, au contraire, d’une simplicité touchante : on peut s'étonner seulement qu'Admète en vienne un peu vite à la question : *H rüç Bavouons Odhapoy sioénoac rpépw? (1053); c’est peut-être un point faible, mais Wieland en abuse.
« mais 1] rachète ces défauts par de grandes beautés ». Hercule revient avec un air joyeux, ce qui ne laisse pas de troubler son hôte, mais toute la consolation qu'il apporte c'est d'exhorter Admète à un nouvel amour : Admète s'indigne, et quand Hercule insiste pour qu'il regarde du moins la « belle » qui doit remplacer Alceste, il se retire pour ne pas éclater. Ainsi sont amenées, d’abord une scène touchante entre les deux sœurs, puis une scène entre Hercule et Alceste où se trouve un discours qui est, pour Wieland, une des beautés essentielles de la pièce.
En résumé, le plan de l’Alceste allemande témoigne d'un très consciencieux effort pour tirer le plus de parti possible de la légende et pour développer des scènes contenues en germe dans la donnée de la pièce grecque, mais négligées par Euripide. Certains de ces essais ne sont pas sans effet dramatique; Gœthe les passe, assez injustement sous silence : il laisse de côté ces questions de plan, qui sans doute lui paraissent d’un intérêt secondaire; il ne daigne pas chercher si c'est dans la conduite générale de la pièce que Wieland a trouvé ces « beautés » autour desquelles il mène si grand bruit. On a pu voir d’ailleurs que si Gœthe lui fait tort de quelques modifications assez heureuses, les prétentions de Wieland sont souvent mal justifiées, et sa critique d'Euripide faible ou injuste. Les considérations sur le retour d’Alceste, que nous venons de rappeler, le persuadent qu'il a su donner au personnage d'Hercule sa véritable grandeur; mais il est obligé de reconnaître que la comédie qu'il lui fait jouer n'est pas tout à fait digne de lui, et même on peut trouver qu'il n'est pas’ assez sévère pour la façon dont son dernier acte est machiné. Il est vrai que ces allées et venues de personnages, dont l'artifice est très apparent, lui servent à ménager certaines scènes dont il s’applaudit : telle est la scène, signalée plus haut, où sont décrits les sentiments d’Alceste rendue à la vie et se rappelant les joies ineffables de l'au-delà. Wieland admire beaucoup la « vérité psychologique » de cette scène, qui est pourtant bien pâle et qui ne produit assurément pas la puissante illusion qu'il se promet.
C’est aux mœurs et aux caractères que Gœthe s'attache surtout dans sa critique de l’Alceste et des Lettres. I] se refuse à reconnaître Alceste et Admète dans ces « petites poupées maigres et blèmes » qui se donnent ces noms; l'Euripide de la farce trouve que tous les personnages de la pièce sont pareils, et que Wieland «les a mêlés et brouillés de manière à former une bouillie insipide ». Gœthe s’irrite, en effet, de voir la grandeur véritable d'Hercule et d’Admète sacrifiée à de prétendues concessions au goût moderne. Wieland trouvait intolérable que cet Admète qui s’abandonne au désespoir et qui prétend nous toucher par ses plaintes soit celui-là même qui a consenti au sacrifice d'Alceste, et qui a « tout donné » pour sauver sa vie. Au milieu de ses lamentations, dit-il, se trahit malgré lui sa joie d'exister, et l'on a presque le sentiment que ce qui l’afflige surtout, « c'est de ne plus avoir de femme qui puisse encore, au besoin, mourir pour lui ». Sans doute, au moment de la séparation, il lui dit les choses les plus tendres du monde, « maïs croit-il que nous devions avoir meilleure opinion de lui parce qu'il dit à Alceste qu'il veut avoir sa statue, faite par un grand maître, coucher toutes les nuits cette statue à ses côtés, l'embrasser, l'appeler de son nom, s’imaginer enfin que c’est sa femme bien-aimée qu'iltient dans ses bras, — et autres balivernes de ce genre? — À chacune de ces phrases nous n’avons qu’une réponse à lui jeter à la face : « A qui la faute, si Alceste doit mourir?… Qui la remercie même si joliment d’avoir eu la générosité de faire pour lui ce que ni son père ni sa mère n'avaient voulu faire pour leur enfant? » La conciusion, c’est que les plaintes d'Admète chez Euripide nous touchent moins encore que les larmes de commande des pleureuses à gages. Aussi, nous l'avons vu, le premier soin de Wieland est d’alléger Admète de cette responsabilité qui le rend odieux : la décision d'Alceste ayant été prise à son insu, nous pouvons l'entendre gémir sans éprouver ce malaise dont on ne peut se défendre
en lisant la pièce d'Euripide. Ce n’était point, du reste, une innovation de Wieland. La même nécessité s’imposait, pour ainsi dire, à tout auteur moderne qui mettait cette légende à la scène. Dans l’A/ceste de Quinault, Admète, blessé mortellement en arrachant sa jeune femme des mains de Lycomède, n'apprend le sacrifice qui le sauve qu'après qu'il est accompli; il en est de même dans la tragédie de Lagrange-Chancel! et d’après sa préface — aussi bien que d’après la vraisemblance — il paraît probable que Racine ne concevait pas autrement le sujet; Lagrange-Chancel s'inspire, en effet, « de ce qu'il a pu recueillir de ses idées? ». On sait que Racine trouvait la légende thessalienne très touchante et qu'il se proposa longtemps de la traiter. L’Alceste de Gluck* ne fut pas sans doute sans influence sur celle de Schweitzer et Wieland; telle scène signalée plus haut rappelle même d'assez près le livret de Calzabigi : l’un et l’autre opéra nous montre Admète renaissant à la vie et se demandant quel miracle « l’a ramené des portes du trépas ». Il ignore, en effet, que s'il conserve cette existence, qu'il consentirait à perdre « pour le dernier de ses sujets », c’est au dévouement de sa jeune femme qu'il le doit‘: le librettiste rend ainsi plus frappant le coup de théâtre qui suit, et plus pathétique la lutte d'amour et de générosité entre les deux époux; mais, surtout, il sauve aux yeux du public son personnage d'Admète. Brumoy, dont Wieland connaît et cite le recueil, avait tenté de sauver d'une manière analogue l’Admète d'Euripide, et il l'avait fait, naturellement, avec plus de subtilité que de succès. Admète, dit-il, n’a pas été le maître d'empêcher le dévouement d’Alceste : « … Étant sauvé par Apollon, qui
4. Voir notamment la scène 4 de l'acte IV. — Œuvres de M. la Grange-Chancel (1758), t. II.