Préface, p
3. Représentée à Vienne le 16 déc. 1767. Le succès en avait été éclatant, en
dépit de quelques adversaires, comme on le voit par l’article de Sonnenfels (Bericht über die Wien. Schaubühne, Wien, 1768). Cf. A. Reissmann. Chr. Wül. v. Gluck, Berlin, 1882, p. 115 et suiv.
4. Alceste a pris sa résolution dès que l'oracle s'est révélé (1° acte). A l'insu d'Admète elle va se dévouer à la mort dans le bois consacré aux Divinités infernales (2° acte).
avait trompé les Parques, il ne lui était plus libre de mourir. De là vient qu'il est contraint de chercher une autre victime pour obéir au dieu dont le bon office lui devient funeste. Admète vit malgré lui : il le fait assez sentir. il n'a d'autre ressource que les pleurs. » Brumoy voit sans doute que certains vers d'Euripide protestent contre son explication‘, car il paraît bien qu'Admète. « a sondé ses amis et ses proches » ; “mais il triomphe de la difficulté en faisant observer qu'Apollon a dû dire devant Alceste et les parents d’Admète que celui-ci n’était plus libre de se donner pour victime, et qu'un autre devait prendre sa place; d'autre part Admète, présent à la déclaration d'Apollon, « était censé sonder par son silence » tous les membres de sa famille. Il faut donc regretter que le poète « n'ait pas développé plus au long tout ceci »; mais s’il l’a jugé superflu c’est que tous les détails de la légende étaient familiers au public athénien.
Gœthe reproche à Wieland d'avoir cru faire merveille en montrant un Admète qui fait peu de cas de la vie, qui voudrait mourir pour Alceste, comme celle-ci veut mourir pour lui, comme Hercule veut mourir pour tous les deux?. « Êtesvous jamais morts? dit l'Admète de la farce, vous parlez en généreux meurt-de-faim! » Et comme Wieland lui déclare que « les lâches seuls craignent la mort », « oui, la mort du héros, répond Admète, mais celle du père de famille? chacun la redoute, même le héros. C’est dans la nature. Croyez-vous donc que j'aurais ménagé ma vie s’il s'était agi d’arracher ma femme à des ennemis ou de défendre mes biens? » Ce langage reste inintelligible à Wieland, et dans une tirade d'un paganisme que Gœthe pouvait difficilement faire plus ironique et plus cru, Euripide explique comment il se fait que l’auteur allemand comprenne aussi peu les idées grecques. « Vous ne songez pas, dit-il, qu’il appartient à une secte qui prétend persuader à tous les hydropiques, à tous les phtisiques, à tous ceux qui sont mortellement atteints, qu'une fois morts ils auront le cœur plus plein, plus de force dans
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l'esprit, plus de moelle dans les os. Voilà ce qu’il croit! » Aux gens de cette « secte », qui attachent peu de prix à la vie, Gœthe oppose l'Admète de la légende, puissant, riche, heureux, ami des dieux et des hommes, et qui ne pouvait souhaiter qu'une chose, c’est de vivre éternellement. Mais, pour mieux marquer la différence de la pièce allemande et du drame grec, Gœthe se sert d'un petit épisode qui lui permet de dire toute sa pensée, et même un peu davantage!. Alceste avise une jeune fille qui passe, et l’interroge : elle avait un amoureux qu'elle aimait de tout son cœur, un sort ennemi les a séparés et elle n’a pas eu la force de survivre. Son père et sa mère aussi s'aimaient profondément, mais si l’un des deux eût été en danger de mort, il eût accepté volontiers que l’autre donnât sa vie pour le sauver. D’après Gæthe, l’Alceste de Wieland ressemble à cette jeune fille, et celle d'Euripide à sa mère. Entendons par là que la première n’est qu'une créature faible et sentimentale, à qui la séparation rendrait la vie insupportable, et qui se sacrifie sans effort; l’autre sent au contraire tout le prix de cette vie qu’elle abandonne; elle remplit un devoir sévère et ne meurt pas sans regrets ni sans tristesse. Mais Gœthe va plus loin et veut marquer plus fortement encore ce qu'il y a de conforme à la vraie nature dans les sentiments de l’Alceste grecque. « La vôtre serait pour des enfants, dit Admète à Wieland; l’autre pour de braves gens qui ont enterré déjà une ou deux femmes. » On comprend que Wieland trouve ses interlocuteurs « grossiers et dépourvus de sens commun ». Gœthe ne se borne pas, en effet, à donner à ses raisonnements un air de défi, à faire déclarer notamment par Alceste elle-même que sa conduite eût été celle d’une comédienne si son mari l'avait aimée plus que la vie? : en poussant aussi loin qu'on l’a vu la rudesse de sentiments de ces personnages il pense leur
2. Gœthe allègue, à l'appui de ces paroles d’Alceste, un passage d’une élégie äe Klopstock (Daphnis et Daphné) : Daphnis ich sterbe zuletzt. Seuffert montre fort bien que c’est à tort, car, dans ce passage, chacun des deux amants ne veut qu’épargner à l’autre la douleur de lui survivre.
donner plus de vie et plus de muscles. Il est à remarquer d’ailleurs que cette sorte de rudesse primitive ne se trouve nullement chez les personnages d'Euripide'. Ce que Gæœthe dit des sentiments d'Admète est démenti par plus d'un passage de la pièce grecque. Seuffert l'a fait très justement observer. Sans doute Admète accepte le dévouement d’Alceste, mais on peut dire, en abusant de deux vers de Schiller, que le sacrifice lui montre un autre visage avant qu'il s’'accomplisse, et une fois qu'il est consommé?.
Il est à remarquer que la farce ne contient aucune allusion à la scène entre Admète et Phérès. C’eût été cependant pour Gœthe une nouvelle occasion d’opposer la fadeur de Wieland au réalisme d'Euripide. S'il s’en abstient, c'est sans doute parce que cette scène n’est que brièvement touchée dans la V° lettre, et moins vivement qu'on aurait pu l’attendre. Wieland se borne à dire qu'Euripide n’a garde de laisser passer une occasion de prêter de beaux discours à ses personnages; si le dessein du poète, ajoute-t-il, était de nous montrer que la douleur à fait d'Admète un forcené, il a fort bien réussi, mais il eût mieux fait de nous représenter ce désespoir « par des effets moins choquants ». Gœthe ne s’embarrasse donc pas d'un épisode que Wieland a d’ailleurs supprimé dans son opéra. La fin de la farce est remplie tout entière par le personnage d'Hercule, qui vient achever la déroute de Wieland.
« L'Hercule que j'ai représenté, dit Wieland*, est celui de Prodicos, qui, par la grandeur de ses sentiments et de ses actions, se fraye le chemin de l'Olympe; l’Hercule d'Euripide est celui de la belle Omphale, toujours prêt à risquer la gloire de sa vie de héros pour le plaisir d’un moment; celui-ci n’est qu'un homme ordinaire, tandis que l’autre approche de la grandeur divine. » Au troisième acte de l'Alceste allemande,
1. Gæthe fait subir à ces héros d’Euripide une sorte de déformation dans le sens de la rudesse et de la sauvagerie. Leconte de Lisle déformera d’une manière analogue les drames d'Eschyle. Cf. J. Girard, Eschyle sur la scène française, Revue des Deux Mondes, 1° juin 1889.
2. Voir les passages cités par Seuffert : Alceste, v. 213, 278, 386, 868 et 241- 243 (chœur).
9° De Me, Ut, p.280
le héros, en franchissant le seuil du palais d'Admète, adresse une prière à la Vertu, « pour laquelle il renonce à la mollesse du repos et au doux jeu de l'amour, dont il porte le nom sur son front, pour laquelle il fait tout et ose tout ». On voit que Wieland fait tous ses efforts pour donner au personnage la grandeur qui convient au fils de Zeus, et l’on pourrait s'étonner que Gœthe juge ce personnage amoindri : c’est que cette grandeur est toute morale, et que le « colosse » ne paraît pas suffisamment à son gré. Dès qu'Hercule se montre, dans la farce, Admète lui demande d’un ton fort naturel et sans nulle intention de le blesser, « si on l’a dérangé dans son sommeil d'ivresse » ; Wieland recule effrayé et déclare qu'il était loin de l’imaginer avec de telles proportions : il se représentait seulement un homme de belle mine et de grandeur moyenne. Après s'être amusé de son étonnement, Hercule s'égaie de cette devise : « Pour la vertu », que Wieland lui attribue! : « As-tu jamais vu la vertu? j'ai bien voyagé par le monde, et je n'ai jamais rencontrérien de semblable... La vertu! c’est un mot que je n'ai jamais entendu prononcer qu'ici-bas, par quelques nigauds qui n'en savaient rendre aucun compte ». Ce n'est pas que l'Hercule de Gœthe nie absolument la vertu : il n’en veut qu'à ce faux-semblant, à cette chimère absurde que les hommes ont forgée sous ce nom. La vraie vertu, d’après lui, vivait dans les demi-dieux et les héros, et, n'en déplaise aux bourgeois qui se signent quand ils entendent parler de ces temps où régnait la loi du plus fort, on voyait alors « de braves gens »: Wieland n'est pas moins scandalisé que ces bourgeois, car bien que Gœthe lui fasse malicieusement déclarer qu’il fait peu de cas de la vertu dans ses poèmes, l'Hercule de la farce l’effraie par ses tirades truculentes, qui ne laissent rien subsister des idées reçues. Les « braves gens » dont il est question sont, d'après
1. « Il ne suffisait pas que Wieland, dans son Alceste, fit descendre Hercule aux enfers « pour la vertu », et lui fit chanter une Tugendeavatine; en 1773, dans le cahier d'août du Mercure, il publie une cantate dramatique : Die Wahldes Herkules, dont la première représentation devait avoir lieu le jour anniversaire de la naissance de Charles-Auguste (3 septembre) et qui contenait un épilogue : Die Tugend an den Durchlauchtigsten Herzog ! » (A. Kôster, o. L., p. 338).
ce fils de la nature, ceux qui partagent libéralement ce qu'ils possèdent, force, sève ou richesse. Si la plupart de ces « libéralités » sont tenues pour vices par les modernes, « c’est qu'ils se représentent le vice et la vertu comme deux extrêmes entre lesquels ils oscillent, au lieu de regarder leur état intermédiaire comme le positif et le meilleur, ainsi que le font encore paysans, valets et servantes ».
L'Hercule de Wieland est, nous l'avons vu, celui de Prodicos. Gœthe n’a pas assez de railleries pour cette conception qui lui semble altérer le caractère primitif du héros : il croit tenir la vraie signification de la légende, et plus le demi-dieu de sa farce se montre cynique et grossier, plus il pense le représenter dans sa véritable nature. On l’eût beaucoup étonné en lui disant que l'Hercule de Wieland était, plus que le sien, selon l'esprit de la légende, et que le personnage de sa farce, conçu d’après les idées de l’époque romaine, n'avait presque rien de commun avec le héros dorien. En effet si l'œuvre de Wieland est d’une morale un peu « plate », rien ne paraît plus étrange que les tirades de Gœthe sur la vertu, lorsqu'on songe que l’apern est, dans la légende primitive, ce qui distingue le héros et fait l'unité de sa vie. Dans l'étude qui précède son édition de l’Héraklès, Wilamowitz résume en une belle page l'exhortation que la vieille légende fait entendre à l’homme de race dorienne : « Tu es né bon, lui dit-elle, et tu peux le bien : tu n'as qu'à le vouloir. Ta propre force est ton appui : aucun homme, aucun dieu ne fera pour toi ce qu'il appartient de faire; mais {a force suffit à te donner la victoire, si tu veux en faire usage. Tu veux vivre, agis : vivre c'est travailler, travailler sans relâche... Tu es de race divine, et tu dois contribuer à soutenir et à défendre le royaume de ton dieu... Seulement tu ne dois pas suivre les chemins larges et battus, comme la lâche multitude qui, née de la terre, ne peut s’en détacher : c’est par un étroit sentier qu'il te faut marcher, si tant est que tu sois un fils des dieux ; en avant; et toujours en haut... Tu es né pour la force virile, l'honneur, l'aperi ; tu dois la conquérir : on ne l’achète qu'au prix de la vie, mais quand on ÿ met cet enjeu on gagne
la vie éternelle ‘. » Le mot de « vertu », avec toutes les idées modernes qu'il comprend, rend assurément mal cette APETH que la légende propose pour mobile et pour but de l’action. En ce sens Gœæthe critique avec raison l'Hercule de Wieland, mais son tort est de lui opposer, au nom de la vérité, une conception assez vulgaire du héros. Au travail qu'il accomplit sans relâche et qui consiste « à faire chaque jour tout ce qu'il peut faire, parce qu'il le peut et parce qu’il le doit », à cette sorte de mission religieuse qui fait sa grandeur parmi les hommes et les dieux, et qu'Euripide fait proclamer par Lyssa elle-même, lorsqu'elle pénètre à regret dans la demeure d'un héros qu'elle admire ?, il n’est fait aucune allusion dans la farce; ce n'était pourtant pas inutile, ne fût-ce que pour corriger ce que le personnage avait de trop grossier. Mais Gœthe ne fait en somme qu'une caricature, une sorte d'épouvantail dont il se divertit à effrayer les bourgeois. Il oublie, à ce jeu, comment un de ses plus chers poètes, Pindare, avait su donner à Héraklès sa véritable grandeur *, et célébrer l'idéal dorien avec l'accent d'un prophète. Cependant si Gœthe est mal informé, et si sa critique est plus fougueuse que solide, son erreur ne doit pas nous surprendre. Les modernes n'ont retrouvé le véritable sens du mythe qu'à une époque assez récente. Ce sont les idées de l’époque impériale qui s’offraient d'abord à eux, et ce n’est que peu à peu qu'on est remonté jusqu’à la légende primitive; Wilamowitz constate avec raison que les hommes qui ont fait le plus pour le réveil de lhellénisme n’ont pas compris le mythe d'Héraklès, et qu'on en doit la véritable intelligence à Ph. Buttmann et à O. Müller.
Les lettres sur l’Alceste témoignent d’une étude directe et même assez littérale du texte d'Euripide‘, mais Gœthe devait