CHAPITRE I
Le 7 novembre 1775, Gœthe se rendait à l'invitation de Charles-Auguste et venait s'établir à Weimar. On sait quelle influence décisive devait avoir pour le développement de sa personnalité le séjour à cette cour que l’helléniste Villoison ! a pu comparer sans trop de flatterie à celles des Ptolémées et des Médicis. L'antiquité classique y était l'objet d’un véritable culte, auquel présidait Wieland, appelé depuis 1772 par la Duchesse mère. Knebel, en octobre 1774, avait été choisi comme instructeur militaire du prince Constantin : c'est le désir de voir Wieland qui avait attiré à Weimar cet officier de la garde prussienne, de nature ardente et enthousiaste, et qui venait de quitter le service pour se consacrer tout entier à ses chers classiques. Tobler, ami de Lavater, était aussi du groupe des antiquisants; il traduisait ou adaptait des tragédies d'Eschyle; le Mercure publia notamment son Prométhée délivré en 1782, et Gœthe parle à Mme de Stein d’autres travaux de ce genre ?. Herder, enfin, avait, en 1776, pris possession d’une charge de surintendant général, obtenue, malgré
1. Sur L'helléniste d'Ansse de Villoison, voir Ch. Joret, Annales de la Société d'études provençales, 1905, et Revue des Études grecques, tome XIX, n° 86, 2. Lettre du 17 mars 1782.
106 VERS L’ART ANTIQUISANT.
l'opposition du Consistoire, grâce à la fermeté de Charles- Auguste et à l'entremise baie de Gæœthe. Ainsise trouvait renoué, bien qu’à vrai dire il n’eut guère subi d’ interruption,
le commerce d'idées qui avait été pour Gœthe, à Strasbourg,
d'une si féconde influence. On sait! comment Herder, dont les Fragments et les Silves contenaient en germe toute l'œuvre ultérieure, avait élargi la pensée du jeune poète que les influences de Leipzig, la vie confinée de Francfort, une crise de mysticisme et des études d'alchimie avaient tenu à l'écart du mouvement littéraire. Gœthe avait appris à subordonner la perfection de la forme à l'inspiration créatrice, l'esprit de la poésie primitive et populaire lui avait été révélé, enfin la méthode, et en quelque sorte, le regard historique de son jeune maître? lui avaient donné, de l’art en général, et particulièrement de l'œuvre dramatique une vue plus large et plus profonde. En nous servant de la Dissertation sur Shakespeare, dont plus d’un témoignage nous aulorisait à faire un emploi anticipé, nous avons montré dans quel sens les longs entretiens de Strasbourg avaient agi sur la conception de Gætz. Mais dans les conclusions qui résultaient pour Herder de la comparaison de Shakespeare et des Grecs, il y avait une partie négative dont nous avons maintenant à tenir compte. On a pu voir que Herder savait rendre pleine justice aux Grecs’, et