Herder avait cinq ans de plus que Gœthe
3. C’est à dessein que nous marquons ici une légère restriction, car les jugements de Herder sur les Grecs varient avec les temps, ou, pour mieux dire, avec les points de vue. D'une façon générale, Herder, fait de graves réserves et critique assez durement l'esprit grec dans les ouvrages où domine le point de vue purement historique. On peut le voir, lorsqu'il étudie (1778) l'influence que la poésie a exercée sur les mœurs des peuples dans les temps anciens et modernes. M. V. Basch, qui merque nettement ces variations (o. l., p. 26 et suiv.), cite notamment ce passage de cette étude : « Il y a dans cette poésie trop d’ostentation. Tout y devient trop souple et trop facile : la religion devint mythologie, l’histoire un tissu de contes, la politique de la rhétorique, et la philosophie de la sophistique. La véritable valeur s’évanouit de toutes les œuvres, et il ne reste plus que des jeux agréables, qu'une superficie bigarrée. » Tout autre est le jugement de Herder, dans les ouvrages où domine le concept de l'humanité (Ideen zur Gesch. der Menschheit, m° partie) ; de même, M. V. Basch extrait de Némésis un passage qui éclaire bien la communion d'idées de Herder avec Gœthe : « Sans doute, leur horizon n’est pas
trouvait même trop restrictives certaines appréciations de Lessing. Il n'en repoussait pas moins toute imitation du drame antique. Lessing, par une étrange suggestion née de sa répugnance pour la tragédie française, trouvait entre Shakespeare et les Anciens une intime conformité : notre tragédie pouvait se rapprocher du drame antique par un mécanisme tout extérieur : Shakespeare n'en était pas moins, d’après lui, plus proche de Sophocle que Corneille. Aussi jugeait-il, comme le montre son propre exemple, qu’un auteur moderne pouvait imiter Sophocle avec fruit. Rien n’est plus contraire aux idées de Herder : l'adoption par un peuple moderne d’une forme dramatique née dans un pays dont les croyances, les idées et les mœurs différaient profondément de celles d'un peuple germanique, lui apparaît comme un non-sens; l'esprit germain ne doit pas se laisser opprimer par la culture grécolatine ‘ : c’est à ses propres sources qu'il doit se retremper, : c'est-à-dire à l'inspiration primitive et populaire. Le nom de classique est un terme « maudit » parce qu'il représente un esclavage : l’art doit être original et libre, et c’est la sève du pays qui donne sa force à la langue *.
Il est donc naturel que Dieux, Héros et Wieland soit jugé par Herder une œuvre « robuste », tandis que le Socrate de Wieland « lui donne presque la nausée ». Ce qui lui plait dans la farce de Gœæthe, c’est, en quelque manière, un sens historique, c’est-à-dire ici une juste idée des personnages mythiques, c’est le souffle shakespearien, et enfin la verdeur
large, il dépasse peu cette vie, qui était pour eux le centre de leur existence. Mais, de ce centre, de quel pur regard ils savaient dominer le spectacle humain, avec quelle humanité sentir toutes les formes, avec quel art accompli incarner ces formes dans leur langue d'images et de mots. En cela nulle nation ne les a atteints, bien moins encore surpassés. Et ce serait une véritable perte pour l’humanité si leur philosophie et leurs symboles, leur poésie et leur langue disparaissaient de la terre, et surtout des yeux de la jeunesse. Je ne sais ce qui pourrait les remplacer. »
1. Herder, complétant les idées de Heinze (Soliloquium) avait, en effet, ‘soulevé une véritable Question du latin. Cf. Fragmente über die neuere deutsche Litteratur. Ed. Suphan, Vol. I, p. 375 et suivantes.
2. « Notre langue, dit-il (ibid, p. 376), s’est formée et embellie, mais elle n’est pas ce sublime monument gothique qu'elle était au temps de Luther. et plus encore au temps des empereurs souabes ».
108 VERS L’ART ANTIQUISANT.
populaire de la langue. Aussi ne faut-il pas imputer à sa seule humeur contre Gaæthe les jugements très réservés ou défavorables qu'il portera sur des essais antiquisants tels qu'Zphigénie ou l'asso’. Herder n'avait pas seulement des raisons de théorie pour détourner Gœæthe de l’imitation des Anciens : il avait aussi des raisons d'expérience. Son voyage en France n'avait été pour lui qu'une occasion de s’affermir dans son dédain pour notre littérature et surtout pour notre théâtre, où l’on ne trouvait jamais, disait-il, que le peuple français, quelle que fût la nation mise en scène. Et sans doute cetéchec peut être imputé à l'esprit de la nation ?, au régime politique, aux caractères de la langue; mais l’idée de Herder est que d'autres ne réussiraient guère mieux où nos classiques on£ échoué, car ils sont allés contre une loi dont leur exemple a donné la confirmation la plus éclatante. Il est donc à penser que, dans les nouveaux entretiens de Weimar, Herder dut — pour reprendre une expression de Gœthe — montrer les Anciens « comme des montagnes bleues » qu'il ne fallait admirer que de loin. Il n'en donna pas moins à Gœthe une intelligence plus profonde des œuvres grecques, tant dans le domaine de la littérature que dans celui des arts plastiques. Et puisque l'influence de la sculpture antique devait s'exercer sur le théâtre même de Gœthe, il est juste de rappeler que, dans l'étude de cet art, notre poète fut à l’école de Herder. L'ouvrage sur la Plastique n'est imprimé par Breit-
1. Il est très froid à l'égard de Tasso, et il se refuse à voir dans Jphigénie une véritable Schicksalsfabel (AnrasteA, IV* Stück) : rien n’est plus naturel, car ces drames sont étrangement éloignés de ses idées : s’il est possible de surprendre quelque insincérité dans ses critiques du théâtre de Gœthe, ce serait plutôt dans son éloge de la Fille naturelle qu'il affecte de tenir pour « ce que l’auteur à fait de mieux ». Il est difficile de croire que ce füt là sa véritable pensée : il ne loue ainsi la pièce de Gœthe que pour l’opposer à la Fiancée de Messine (cf. Haym, Herder, t. Il, p. 767).
2. Certaines pages de ses Remarques sur le théâtre français nous donnent, par leur ton tranchant, par leur outrance dans la négation, l'impression d'un | assez méchant lbelle : «... La tragédie n’est pas faite pour des monarchies comme la France : on n’y a que l'apparence de l'amour, du sentiment, de la passion. La tragédie est encore moins faite pour la langue française, qui n’a qu’inversions, compliments ingénieux, jargon d'idées abstraites, philosophie sur la passion, mais non la passion. »
kopf qu’en mars 1778, mais l’auteur en a médité et müri les idées maîtresses à Darmstadt, à Mannheim et à Strasbourg !. Selon Herder, le principe essentiel de la plastique, c’est que la vue « n’est que songe », et que dans le toucher seul est la vérité : un homme qui posséderait mille yeux sans avoir la main pour tâter resterait à jamais dans la caverne de Platon. Gœthe fit son profit de cette idée : une lettre écrite de Wetzlar nous le prouve? : « Saisir, empoigner, dit-il, voilà l'essence de toute maîtrise. Vous l'avez réclamé pour la sculpture, et je trouve qu’un artiste, tant que ses mains ne font pas un travail plastique, n’est rien. Chez vous tout est coup d'œil, me disiez-vous souvent : je le comprends maintenant, je ferme les yeux et je tâte. » Rien n'était plus fait pour frapper l'imagination de Gœthe que les conclusions de l’opuscule de Herder : « parti d'une exacte analyse, dit Haym, l’auteur arrive à une intuition synthétique de l'essence du beau, d'un point de vue empirique, à de larges concepts idéalistes ; il croit pouvoir déclarer que les lois éternelles de la beauté humaine dans le domaine métaphysique et physique, moral et plastique, sont absolument les mêmes ». Ces théories, qui ne sont pas de vagues et fades conceptions de l'esprit, mais qui tirent leur sève des données de l'expérience, devaient plaire au jeune poète, épris d’un art robuste, et solidement appuyé sur la réalité.
On voudrait pouvoir suivre de près le travail intérieur qui produit le passage des idées de Strasbourg à l’art antiquisant. Mais les allusions, si nombreuses qu'elles soient, que contiennent le Journal et la Correspondance, ne fournissent, en somme, que des données assez vagues. Il est vrai qu'il ne s'agit pas d'un changement brusque, mais d'une évolution dont l’origine est déjà lointaine. Le petit écrit sur l'Architecture allemande n’était nullement, dit avec raison Volbehr*, un défi à l'adresse de Winckelmann; il suffit de se rappeler l'apostrophe aux braves Hellènes « à qui fut donnée la jouis-
Voir Heym:;10:11.,1t 1, p.399:
2. Commencement de juillet 1792. Bernays, I, 307. 3. Gæœthe und die bildende Kunst, p. 119.
410 VERS L'ART ANTIQUISANT.
sance de la parfaite beauté ». Gœæthe parle d'eux avec une admiration presque enthousiaste, mais il s'en tient au point de vue « nationaliste ». S'il admire, avec l’abbé Laugier, « le superbe effet des colonnes », il trouve qu'elles n’ont point de rapport avec la nature et la destination de nos monuments. Mais il ne rompt pas avec les Anciens : il nomme toujours Œser comme son maître, et dans le temps même où il lit les Fragments de Herder', ses lettres abondent en citations grecques : les Grecs seraient, à J'entendre, « son unique étude ». C'est à Weimar, que d'admirateur il deviendra disciple, et plus d'un petit fait peut éclairer pour nous cette orientation nouvelle. Il fait venir de Leipzig des moulages antiques pour la collection ducale, il étudie le Cours d'architecture de Blondel et s'exerce à dessiner des colonnes; bientôt il prend un intérêt, tout à fait nouveau pour lui, à la représentation plastique du corps humain : le sculpteur Martin Klauer, appelé en 1774 de Rudolstadt à Weimar, exécute à sa demande la statue de Fritz von Stein, et ce fait n'est pas seulement intéressant parce qu'il marque un effort de Gœthe pour élargir ses idées sur la plastique (il avait jusqu'alors pour le modèle nu une assez étrange répugnance), mais ce changement est exactement contemporain de la conception d'Iphigénie. Un autre fait significatif est l'abandon du dessin de paysages que remplacent des études d'architecture. Mais l'adhésion de Gœthe au classicisme n'est nullement déterminée par des méditations sur l'art antique et moderne : la théorie esthétique n’y a, pour ainsi dire, point de part. C’est un changement essentiellement moral, où Gœthe a conscience d’aller du rêve à la réalité, du caprice à la vie pratique et réglée. Cette note de son journal : « Sentiment plus net de limitation, et, par là, de véritable extension », nous donne déjà (1% janvier 1718) la grande pensée morale de sa vie, celle dont le drame antiquisant lui semblera la forme la plus logique et la plus intimement . appropriée. Il lui paraît alors que son subjectivisme effréné