Wetzlar, juillet
l'a fourvoyé « en le passionnant pour des ombres », qu'il a presque perdu la moitié de sa vie, qu’il est comme un homme qui sort de l’eau où il s’est laissé choir, « et qu'un soleil bienfaisant commence à sécher ». Il voudrait maintenant avoir une claire conscience des sentiments qu'il laissait jusque-là se déchaïner librement en lui, faire sa propre critique, discerner partout les raisons et les fins. On le voit bien par la manière dont s'exprime son admiration pour les Alpes dans le voyage en Suisse qu'il fait à la suite du Duc : « Ici l’on sent profondément, rien n'est capricieux, toujours des lois à l’action lente, des lois éternelles ». Mais, pour voir clairement en lui-même, il faut qu'il se limile dans ses rapports avec le monde aussi bien que dans ses sentiments intimes, et la libre expansion qu'il sacrifie à l'égalité d'âme avait une douceur qu'il ne doit presque plus connaître. C’est alors qu’il demande à Mme de Stein une intimité plus abandonnée, au Duc une confiance sans réserves : « Vous et le Duc, écrit-il à son amie, vous êtes au-dessus de moi comme le clou et le cordon qui souliennent le tableau ‘ ».
IT
La composition du drame d'Egmont, — qui ne peut être étudié longuement ici, — est en rapport étroit avec cette réforme intérieure et avec la nouvelle conception d'art qui en résulte. Gœthe met dans son héros ce qu'il sent en luimême d'instinctif et d'irréfléchi : en dressant cette image préservatrice, il se soustrait à l'action du démonique, cette force mystérieuse qui, selon son idée, émane de certains hommes, pour agir étrangement sur lanimé et l’inanimé, mais qui peut aussi se tourner contre le sujet lui-même pour l’aveugler et le perdre. Egmont est, en quelque sorte, l’autoda-fé de ces sourds instincts dont Gœthe sent le danger et qu'il dépouille. Cette tragédie est, par cela même, dans la