CHAPITRE IV
Les caractères que nous avons signalés dans les œuvres précédemment étudiées, dans Ægmont, dans Lila, dans le Triomphe de la Sensibilité, se retrouvent, de façon plus frappante encore, dans le fragment d'Ælpénor. Gœthe se plaisait, comme il le dit lui-même, à « enfermer des secrets » dans ses ouvrages, mais ces secrets sont presque toujours ceux de ses propres’ sentiments, et cela même nous est une indication précieuse lorsqu'il s’agit de restituer par conjecture le plan général d'une œuvre inachevée. Un des derniers critiques qui se soient essayés à la restitution d'Ælpénor, Albert Küster?, a très judicieusement montré le parti que l’on peut et doit tirer de ce que nous savons des sentiments et de la vie morale de Gœthe à l'époque où fut conçu ce drame; il a rappelé avec à propos les tendres soins dont le poète entourait alors cet autre adolescent « riche d’espérances », le jeune Fritz von Stein. Mais ce qu'il importe surtout de ne pas perdre de vue,
1. Le chapitre qui va suivre diffère très sensiblement, et dans le détail et dans les lignes générales, de l'étude que nous avons publiée sur le même sujet dans les Mélanges Weil (A. Fontemoing, 1898). Cette étude ne répond plus à notre appréciation présente du fragment de Gœæthe.
2. Herrig’s Archiv für das Studium der neueren Sprachen und Litt., Bd. 101 (1898), p. 257 et suiv.
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pour l'intelligence de notre fragment, c'est l’état moral de Gœthe, à qui Mme de Stein a déjà donné « le calme et l’égalité d'âme » ‘. A cette époque, où Gœthe est toujours la matière vivante de ses poèmes, Elpénor ne peut être qu'une confession de cette paix intime : l'intérêt qu’il prend à son drame est — il n’en faut pas douter — dans la représentation des influences apaisantes. Par cela même, et malgré le peu de ressemblance des sujets, Ælpénor et Iphigénie sont des drames de même sens et de même inspiration. Aussi pouvons-nous écarter, comme étant en désaccord absolu avec les sentiments les plus profonds du poète, en cette année 1781, toute restitution du fragment qui suppose un dénouement tragique ?.
Un pareil dénouement est, d’ailleurs, peu conciliable avec la destination du drame. Commencé le 11 août 1781 — Ja date nous est donnée par le Journal du poète, et mené seulement jusqu’à la troisième scène, Elpénor fut abandonné, puis repris en février 11783 ; la pièce, dans la pensée de Gæthe, devait être représentée à l’occasion des relevailles de la duchesse Louise (9 mars), après la naissance du prince héritier (2 février). Montrer à la duchesse, en pareil occasion, le spectacle d’Antiope trébuchant sur le cadavre de son fils, dont elle a, bien qu'involontairement, causé la mort, c'eût été manquer d'à-propos, et même de tact. Le dénouement du drame devait plutôt nous montrer la joie et l’orgueil maternels, à l'aurore d'un règne glorieux, tel que celui qu'Athéna, dans l’Zon d'Euripide, vient prédire au fils de Créuse. Au reste, la conception de beauté pure et sereine qui, pour Gœthe, représentait l'idéal classique, nes’accommodaitguère de ces « grandes tueries ». D'où vient donc si l’on admet — comme il paraît nécessaire — un dénouement heureux, le titre de Trauerspiel que porte notre fragment? Le fait n’est pas sans importance. On nous dit bien, à la vérité, que même si, dès l'origine, Gœthe à conçu son drame comme 7rauerspiel, 11 ne s'ensuit
1. Lettre du 29 décembre 1782. Kôster fait justement observer que cette
lettre se place, par sa date, entre le premier et le second travail d'Elpénor. 2. Cf. Ellinger, Gœthe-Jahrbuch, VI, 262-273.
pas que son héros doive mourir, et que le titre est suffisamment justifié si la pièce contient une « action tragique ». Le: raisonnement nest point inattaquable. On ne dira pas d'Iphigénie en Tauride, qui porte le titre de Schauspiel, qu’elle ne contient pas une « action tragique ». Et de même, pour Elpénor, si les éditions de 1806 (A), de 1816 (B) et de 1827(C) portent le sous-titre de Trauerspiel, la copie de Vogel trouvée dans le Vachlass de Gaœthe porte le sous-titre de Schauspiel. Cette copie, qui nous rend le drame dans sa forme primitive, est écrite en prose rythmique ; Herder, s’avisant qu’à l’aide de divisions et de retouches légères, il était facile de faire des. vers de cette prose poétique, fit sur le manuscrit de Vogel quelques corrections à l'encre, et, par des traits verticaux tracés au crayon, indiqua une division en vers. Lorsque le fragment, dut être imprimé dans l'édition de 1806, Riemer engagea l’auteur à achever le travail commencé par Herder; Gœæthe, qui ne s’intéressait plus à la pièce, abandonna ce soin à Riemer, puis il révisa le travail, dont il se déclara satisfait. On voit ainsi comment s'est transformée la première rédaction de Gœthe. La copie ‘ de Vogel représentant la forme vraiment originale d’Ælpénor, le sous-titre qu'elle porte se rattache à la conception primitive de la pièce. Pourquoi ce sous-titre at-il été changé? Ce changement peut être attribué à Riemer, mais on peut douter qu'il se soit fait à l'insu de Gœthe. Nous inclinons à penser que la nouvelle désignation a été donnée par le poète lui-même d’après l'impression, nécessairement un peu vague, qui se dégageait pour lui de cette matière dramatique, vingt-cinq ans après la conception première, L'ouvrage n'avait plus la destination très spéciale que nous avons rappelée plus haut, et Gœthe ne gardait plus le souvenir précis de l’état sentimental où ilse trouvait en 1781. Il put juger alors que le libre développement du sujet devait en faire une « tragédie », plutôt qu'une « pièce » ?.
4. Die ælteste, d. h., die rein Gœthische Gestalt. B. Suphan, Gœthe-Jahrb., t. XIII, p. 265.
2. Ces deux mots ne s'opposent guère en français, et n’offrent ‘pas une différence aussi nette que les deux mots allemands. Le titre de « pièce » est
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Pour rendre plus claires les observations qui vont suivre, il est utile de résumer les deux actes de notre fragment. La reine Antiope est veuve : son mari, frère de Lykus, et qui partageait avec lui la royauté d’un vaste pays, a péri, victime d'une embuscade. Peu auparavant, les deux reines avaient, presque en même temps, donné chacune le jour à un fils. Antiope se retirait chez sa mère, avec son enfant, quand son escorte a été attaquée dans un défilé : elle-même a ‘été blessée, ainsi qu'une femme de sa suite, et son fils lui a été arraché par les agresseurs inconnus. Veuve et privée de son unique espérance, elle a vécu dans un deuil profond, chez sa mère. À la mort de celle-ci, elle est venue trouver Lykus, et s’est sentie attirée par un penchant irrésistible vers le jeune Elpénor, vivante image du fils qu'elle pleurait. Elle a supplié le roi de lui confier cel enfant, jusqu'au jour où l’âge l'appellerait aux tâches viriles, et, pour vaincre la résistance de cet homme ambitieux et cupide, elle a promis de donner au jeune homme tous les biens qu'elle tient de ses parents. Le drame de Gœthe s'ouvre au matin du jour où les messagers de Lykus, précédant le roi lui-même, viennent chercher Elpénor, qui doit se former maintenant dans la société des hommes : la fidèle Evadné donne des ordres aux jeunes servantes pour que la fête soit dignement célébrée. Bientôt paraît Antiope, et, au moment de se séparer de celui à qui elle s’est dévouée comme une mère, elle lui fait jurer de rechercher l'homme qui lui a ravi son enfant, et d'exercer la plus cruelle vengeance sur lui et sur sa race. Elpénor prête le serment et délivre Antiope « du lourd fardeau de la haine ». — Au deuxième acte, nous trouvons au premier plan le vieux courtisan Polymétis, qui précède son maître de quelques heures, et apporte les présents destinés à Elpénor : il a été, dit-il, l'instrument des forfaits de Lykus, et n'aurait qu'à révéler les crimes odieux dont celui-ci s’est rendu coupable envers Antiope pour déchaîner une furieuse discorde, à la faveur de laquelle il pourrait prendre une place
donné cependant, de nos jours, à des ouvrages assez voisins, pour le fond, du « drame » et de la tragédie.
prépondérante au palais. Le fragment s'arrête au moment où Polymétis se prépare à faire cette révélation.
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À ne considérer que les noms de Lykus et d’Antiope, on pourrait croire que Gæthe a voulu mettre à la scène une adaptation plus ou moins libre de la célèbre légende béotienne. A la vérité, la critique ne s’en était point avisée tout d’abord, tant les différences sont frappantes : elle cherchait ailleurs, non sans raison, les origines du drame de Goœthe. Zarncke crut devoir lui dessiller les yeux : dans une étude parue en 1880', il manifeste sa surprise à voir des philologues déclarer qu'£lpénor ne dérive pas d’une source antique : il faut pour cela, d’après lui, n'avoir pas feuilleté « l'index d’une mythologie grecque, un dictionnaire de mythologie, ou même un lexique latin ». Il nous renvoie donc à la légende mise à la scène par Euripide et par Pacuvius, et racontée par Hygin äans sa huitième fable. Pour donner plus de relief aux ressemblances qu'il constate, il en fait le dénombrement, et les réduit à sept points essentiels : les noms de Lykus et d'Antiope sont empruntés à la légende (ce dernier étant, ici et là, « le frère d’un homme qui tient de près à Antiope »); — Lykus tue le mari d'Antiope; — il s'empare de son enfant et le fait exposer, afin quil périsse; — cet enfant est sauvé et élevé chez des pâtres; — sa mère le reconnaît; — il veut la venger du mal que lui a fait Lykus; — enfin il règne à la place du tyran. Ces ressemblances sont nettement exposées, on le voit, et sembleraient devoir emporter l’assentiment : dans sa très intéressante dissertation, H. Morsch? fait honneur à Zarncke d’avoir le premier constaté ces emprunts; mais dans son étude sur l’Antiope d'Euripide, Welcker* avait déjà signalé (4839) « le remanite-
1. Gœtheschriften. Leipzig, E. Avenarius, 1897, p. 232-9. 2. Gœthe und die griechischen Bühnendichter, p. 18. 3. Die griechischen Tragüdien, 11, p. 828.
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ment très étudié et très caractéristique de cette fable, entrepris par Gœthe dans son Elpénor ». En réalité, Welcker n'approfondissait pas une question qui n’était point de son sujet, et s’arrêtait à l'apparence, tandis que Zarncke, partant d’une idée préconçue, s’ingéniait à des rapprochements forcés. Dans la légende, comme dans le fragment, Lykus est le meurtrier du mari d'Antiope; mais, dans la première, il n’est que l'instrument de la vengeance de son frère, qui, désespéré, s’est donné la mort; dans la pièce de Gœthe, Lykus fait, par ambition, tuer son propre frère. En outre, il est inexact de dire que dans la légende béotienne Lykus s'empare des enfants d'Antiope et les fait exposer. Hygin parle d’un abandon’ : Antiope, arrivée au mont Cithéron, donne le jour à deux fils qu’elle expose d’elle-méme, c'està-dire qu'elle confie à la garde de Zeus, leur père, qui ne peut les abandonner. Ainsi, de ces deux rapprochements qui sont essentiels, puisqu'il s’agit du principe même de la fable, le premier aboutirait plutôt à un contraste; et le second vient d’une erreur manifeste. En outre, le rôle de Lykus, dans notre fragment, ne répond nullement à ce qu’en dit Zarncke, et les autres lignes du drame se retrouvent — on l’a montré — et d'une manière plus frappante, dans d’autres œuvres de théâtre familières à Gœthe. L'économie générale de l’Antiope d'Euripide, telle qu’elle nous est indiquée par les fragments, vient encore ébranler la thèse de Zarncke. Qu'on se rappelle les moments principaux de la tragédie grecque, l’arrivée d'Antiope au Cithéron et les supplications adressées à ses fils, qui la repoussent; la scène entre Antiope et Dircé et le supplice que cette femme passionnée va faire subir à sa captive; la scène de reconnaissance, le châtiment de Dircé et l'apparition d'Hermès : c’est ainsi qu'Euripide a développé dramatiquement le sujet que lui fournissait la légende, et l’œuvre de son génie a consisté surtout à motiver les actions et à créer les caractères. On voit qu'on ne saurait, sans parti-pris, faire dériver Elpénor de la même source : il fau-