‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 83 sur 270 · In Cithaerone parit geminos et relinquit · texte numérisé non relu

In Cithaerone parit geminos et relinquit

drait autrement supposer que Gœæthe aurait, non pas seulement transformé, mais étrangement déformé la légende. Il l’aurait même rendue méconnaissable. Ne nous arrêtons donc pas à des ressemblances très lointaines ou à des coïncidences fortuites, puisque, pour l'essentiel, la légende et le drame allemand n'ont aucun rapport véritable*.

J'écarterais aussi, comme superficiels et capables de nous induire en erreur, les rapprochements que l'on fait quelquefois entre le fragment de Gœæthe et la légende des Pélopides.

Le drame monstrueux dont Atrée et Thyeste sont les héros n'offre point de ressemblance avec le meurtre commis par Lykus sur son frère, et l'aventure de Plisthène pourrait être opposée, bien plus que comparée, à celle d'Elpénor. A la vérité, la situation du fils d'Antiope pouvait, à certain moment du drame, rappeler celle d’Oreste, — nous signalerons plus loin cette hypothèse assez vraisemblable, — mais si Gœthe a pu s'en aviser, c’est en avançant dans le développement de sa pièce : la légende argienne n’a point eu de part à la genèse d'Ælpénor.

Parmi toutes les fables dramatiques que l’on a rapprochées de notre fragment, deux seulement semblent avoir contribué à sa conception : l’une est la fable de Mérope, plusieurs fois traitée avec succès par les auteurs du xvur° siècle; l’autre est la pièce chinoise dont Voltaire avait déjà tiré l’Orphelin de la Chine. Que Gœæthe ait pu s'inspirer de la première, nous ne songeons pas à nous en étonner : Ælpénor se trouve ainsi, indirectement, puisé à une source antique; mais il peut nous paraître plus étrange qu'un essai de tragédie qui, dans la pensée de son auteur, devait être conforme aux modèles grecs, soit inspiré d'un théâtre qui offre si peu d'affinités avec celui d'Athènes. Voltaire nous dit bien que la pièce chinoise « est peut-être dans le goût des premiers essais d'Eschyle (?) » ; mais nous entendons du reste ce qu'il peut vouloir exprimer par là, lorsqu'il nous dit ailleurs que « l’aclion de la pièce

1. Il n’est pas superflu d’insister sur ce point, puisque, dans ses très utiles Remarques, O. Pniower (édition du Jubilé, t. XV, p. 342) mentionne et approuve l’opinion de Zarncke. ps

134 VERS L'ART ANTIQUISANT.

dure vingt-cinq ans, comme dans les farces monstrueuses de Shakespeare et de Lope de Vega, qu’on a nommé tragédies ». Quoi qu'il en soit de notre préjugé, le drame de Gœthe est très directement inspiré de cet Orphelin de Tschao qu'ont imité Métastase, Murphy et Voltaire : le fait a été signalé et établi par W. v. Biedermann' d’une manière définitive. Gœthe a certainement eu connaissance d’un ouvrage fort lu à Weimar de son temps, la Description de la Chine du P. du Halde, où se trouvait la pièce citée plus haut, traduite par le P. Prémare. Le sujet d’Elpénor offre avec celui du drame chinois des ressemblances frappantes, et l'on pourrait même prétendre que Voltaire, tout en conservant le titre et le motif original du modèle, l’a suivi de moins près que Gœthe : les motifs accessoires développés dans son Orphelin, thèmes traditionnels de notre théâtre tragique, -— l'amour de Gengis-Khan pour Idamé, la lutte de générosité des deux époux et la clémence du Tartare, humanisé par ces héros de vertu, — donnent à sa pièce une physionomie très particulière, et très française, quoi qu'il en dise. Mais si sa tragédie, dans son développement, s'écarte peu à peu de la pièce chinoise, celle de Gœthe, au contraire, dont !a donnée initiale est sensiblement différente, s’en rapproche de scène en scène. Le riche dignitaire qui veut exterminer la maison de Tschao tient l'emploi de traître, comme Lykus. A la vérité, nous ne retrouvons pas, dans la pièce allemande, ce personnage d’un si étrange et surnaturel dévouement, qui, pour sauver l'orphelin, n'hésite pas à lui substituer son fils, qu'on égorge sous ses veux. Mais du moment où l'ennemi des Tschao, pour récompenser cet homme, l'installe dans sa maison avec l'enfant sauvé du massacre, qu'il adopte comme sien, la situation de l'orphelin est la même que celle d'Elpénor chez Lykus. Arrivés à l’âge d'homme, l’un et l’autre, instruits de la vérité, accompliront la même vengeance. =

On voit que les deux tragédies ont des rapports très

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