‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 84 sur 270 · Gœthe-Forschungen, Francfort, 1879, p · texte numérisé non relu

Gœthe-Forschungen, Francfort, 1879, p

étroits. Gœthe, trouvant dans la donnée de la pièce chinoise d’intéressants motifs de développement, a entrepris de traiter le mème sujet suivant les procédés de l’art classique, en faisant de l'action condensée un thème de conflits psychologiques, et le support des idées morales qui lui tenaient à cœur, ainsi qu'on l’a vu. L'imitation n'exclut pas cependant d'assez sensibles divergences. Lorsqu'on lit les deux actes que nous avons résumés plus haut, il paraît de toute évidence que Lykus est le meurtrier de son frère, que le fils d’Antiope a été enlevé sur son ordre, et qu'Elpénor n'est autre que ce fils. Dans quel dessein Gœthe charge-t-il Lykus d’un fratricide? — C'est d'abord, ce nous semble, pour des raisons de métier. Si Lykus n'avait pas régné jadis en même temps que son frère, qu'il a tué par ambition, il ne pourrait être qu'un usurpateur : il serait, par conséquent, plus difficile au poète d'expliquer le succès de ses crimes; ou, pour le motiver, il devrait faire de Lykus un protagoniste, ce qui n’était nullement son dessein. Car si Gœthe eût répugné à montrer un « méchant sans nécessité » et s’il faut pleinement approuver Kôster, qui a très judicieusement « sauvé » ce personnage, il est néanmoins hors de doute qu'il ne devait pas figurer au premier plan. D'autre part, en chargeant de ces crimes passés la famille même d’Elpénor, Gœthe fait accomplir à son jeune héros non pas une vengeance, mais une purification, ce qui, nous l'avons vu, est d’un tout autre intérêt pour notre poète; enfin, grâce à ces données, ce n’est pas brusquement et par hasard qu’Antiope sera mise en présence de son fils. A l'effet d’une rencontre soudaine est substitué un pathétique plus profond : la révélation viendra justifier l'élan spontané de l'instinct maternel.

Ce que Gœthe voulait nous montrer dans son drame, c’est

1. Article cité, p. 271. Le meurtre du père d'Elpénor pouvait ètre justifié, d’après Kôster, par l’ambition, par une haine entre frères, par un amour jaloux pour Antiope. Lorsque Lykus perd sa femme et son enfant, et se croit frappé par les dieux, il peut voir dans le rapt d’Elpénor un moyen de réparer son crime ct de désarmer la vengeance divine. Ces dernières remarques ne valent, évidemment, que dans l'hypothèse où la substitution d'enfants a été faite par Lykus. Voir plus loin, pp. 139 et 142.

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le cœur d’une mère dans ses douleurs, dans ses joies, et — le titre en fait foi — dans ses espérances. Sa pièce offre plus d’une analogie avec la fable dramatique de Wérope. Sur cette fable, Voltaire avait composé presque un chef-d'œuvre, et si le classicisme de Gæthe le rendait indulgent aux défauts mêmes de Voltaire, dont il devait traduire plus tard Mahomet et T'ancrède, combien ne devait-il pas goûter dans Mérope la vivacité de l’action, le pathétique et l'habile gradation des effets! Il n’est pas besoin d’insister sur une comparaison qui a souvent été faite‘. Observons seulement qu'il n’est presque pas un personnage d'Ælpénor qui ne se retrouve dans la tragédie de Voltaire : Antiope, par sa situation et ses sentiments, rappelle Mérope; Lykus tient le rôle de Polyphonte, ŒElpénor celui d'Egisthe; Polymétis a, comme Érox, « servi tous les crimes de son maître », et les deux emplois seraient identiques si l’ancien complice de Lyÿkus ne s’avisait de le trahir; enfin Évadné est la confidente de la reine, comme Isménie. La pièce de Voltaire, dont les feuilletons de Lessing (octobre 17617) avaient longuement traité, et dont plusieurs scènes demeuraient classiques, était évidemment familière à Gœthe, qui pouvait s'en inspirer directement : cependant Je parallélisme que nous avons signalé plus haut s'applique naturellement aussi à la Mérope de Gotter, qui est une fidèle adaptation de celle de Voltaire. Morsch ? constate des rapports de langue et de style qui montrent nettement l'influence de la tragédie de Gotter sur Æ£lpénor; Seuffert, développant la comparaison des deux pièces, fait ressortir l'identité de sujet et de personnages, et montre que la correspondance se poursuit jusque dans le détail.

1: Voir notamment l'étude de G. Carel : Voltaire und Gœthe als Dramatiker. Berlin, 1889.

2. Vierteljahreschrift für Lilteraturgeschichte, vol. IV, p. 111 et suiv.

On à parlé de l'«énigme» d’Elpénor. Le mot garde encore aujourd'hui toute sa justesse. Nous manquons de données précises, et l'exposition ne nous impose aucune suite rigoureusement logique. On peut, en effet, compléter la pièce suivant deux méthodes (que l’on a, dans le cas particulier, combinées) : « du dedans » ou « du dehors ». La première consiste à retrouver dans l'exposition certains détails, d'importance secondaire en apparence, mais qui, dans la pensée de l’auteur, devaient préparer le développement de la pièce, le rendre vraisemblable ou possible; l’autre se guide sur des considérations extérieures ou générales : le dessein de l’auteur, les œuvres qu'il imite ou dont il s’inspire, le genre d'intérêt qu'il a pu prendre à sa matière dramatique. De ces deux procédés, le premier est, assurément, très légitime, mais il est aussi fort dangereux : on risque d'attribuer de lointaines conséquences à des détails de peu de portée. L'exemple d’£lpénor nous en donne plusieurs fois la preuve.

Dans la troisième scène du deuxième acte, Polymétis se demande « s’il doit tenir enchaîné dans ses abimes le monstre qui peut déchirer Elpénor »; certains critiques ont pris cette phrase à la lettre : ils ont pensé que, par ce « monstre », Polymétis voulait désigner le vrai fils de Lykus, qui vit inconnu dans la montagne et qu'une révélation pourrait déchainer contre le fils d’Antiope. C'est être dupe d'une métaphore. Le monstre, c’est le secret du courtisan, qui bouleverserait en effet le palais, car Antiope ne songerait qu'à la vengeance, tandis qu'Elpénor serait réduit au désespoir en apprenant le crime de son père. Le sens des deux vers cités plus haut ne laisse donc aucun doute, et nous nous garderons des hypothèses que l’on peut construire en les interprétant mal. Il sera permis de déchaîner le « monstre », et de faire éclater une guerre en mettant en scène le prétendu fils d'Antiope, réclamant la royauté; mais on ne se donnera pas

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l'illusion que ce scénario se déduit logiquement du texte de Gœthe. Je m'accorde ici pleinement avec Schlæsser, qui, dans un intéressant article ‘, a relevé cette erreur d’interprétation?. Il n'est pas moins hasardé de s'appuyer pour reconstruire la pièce sur certains vers que le poète a mis, sans doute sans arrière-pensée, dans la bouche d'Elpénor : celui-ci dit à Polymétis qu'il veut avoir un grand nombre de compagnons pour former deux camps et s'exercer à des jeux guerriers; cela ne nous invite nullement à conclure que cette «petite guerre » aura lieu dans la suite du drame, qu'Elpénor y pourra tuër involontairement le fils de Lyÿkus, et qu'ainsi s'accomplira sans préméditation, et partant sans souillure, une partie du serment de vengeance. Non moins aventureuse enfin est une autre hypothèse fondée sur les dernières paroles que prononce Elpénor au moment où il s’élance audevant des messagers chargés des présents de Lykus : « Je veux, dit-il, descendre le sentier escarpé pour aller à leur rencontre : toi, cher ami, suis la grande route, ou, si tu préfères, demeure ici ». Kettner admet que le fougueux jeune homme roulera dans l’abime, qu'il sera sauvé par le fils de Lykus et. reviendra avec lui. C'est un ingénieux moÿen d'amener sur la scène un personnage qui pourrait cependant, — à y regarder de plus près, — devenir embarrassant; mais, en réalité, ces vers sont sans grande portée et tiennent lieu de simple expédient : Polymétis doit rester er scène; aussi le poète fait-il passer son héros par un chemin où le vieillard ne peut le suivre. Le dernier vers dissimule à peine le procédé‘.

Reprenons maintenant l’action au point où elle s'arrête

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