CHAPITRE I
Au point où nous sommes maintenant arrivés dans l’étude des idées morales et esthétiques de Gœthe, Zphigénie en Tauride ne nous apporte aucune nouveauté, . du moins dans sa conception fondamentale. C’est une œuvre de même inspiration que celles qui viennent d'être examinées, à cela près — et, pour l'histoire de la littérature, la différence n’est assurément pas négligeable — que les sentiments et les idées dont nous avons parlé ne sont plus exprimés dans une ébauche ni dans un simple fragment, mais dans une œuvre achevée, admirable en sa plénitude, et que des rédactions suecessives amèneront, pour ainsi dire, à la perfection. /phigénie, sous sa première forme’, est antérieure à Elpénor, et l’idée essentielle des deux pièces est à peu près identique. On peut appliquer également à l’une et à l’autre l'appréciation de Gervinus sur /phigénie : « un symbole par lequel le poète, arrivé à la clarté sereine, chante son propre apaisement dans celui d'une famille de héros ». On sait, en effet, que si Gœthe choisit cette légende, c’est qu'il a été, lui aussi, ramené à la paix intérieure ?; et l’on voit pareillement la raison qui lui fait
1. La « première prose » est composée du 14 février au 28 mars 1779. 2, Les passages des lettres qui se rapportent à cette influence de Mme de Stein
choisir la forme antiquisante : ce n’est pas seulement pour rendre au sujet son cadre originel : c’est parce que cette forme, éprouvée et saine, le préserve des dangers du goût moderne, parce que la mesure et l'équilibre, qui sont les caractères de cet art, sont seuls en harmonie avec les sentiments qu'il a déjà faits siens, ou qu'il veut plus pleinement s'approprier.
Mais si nous connaissons les idées et les sentiments d’où la pièce est née, les raisons plus prochaines du choix de Gæthe ne nous sont pas précisément connues. Le Journal des années 1776-1779 ne fait point mention des Tragiques grecs *.
Si nous cherchons les traits communs entre l’Jphigénie de Gœthe et les pièces de même sujet dont il a pu s'inspirer, nous rencontrons d'abord ce plan du premier acte d’une Iphigénie en Tauride tracé par Racine et publié par son fils en 1747. Voici les données qui peuvent nous intéresser 4° Iphigénie, qui préside à des sacrifices humains, ne s’acquitte de cette charge qu'avec répugnance; bien que son rôle se borne à « préparer » les victimes, -sa joie est grande lorsque la fête de Diane peut se passer sans sacrifice. Dans la pièce de Gœthe, c’est la prêtresse qui a fait abolir la coutume barbare : aussi le poète admet-il (avec Euripide®) qu'Iphigénie ne préparait pas seulement les victimes, mais qu’elle Les égorgeait de sa propre main*. Il en est de même chez Lagrange-Chancel : celui-ci suppose que la prêtresse a trouvé et ranimé Oreste, que la tempête avait jeté sur le rivage, et qu'elle se refuse à l’égorger après l'avoir rendu à la vie“. Chez Guimond de la Touche, Iphigénie doit aussi frapper les victimes, et C'est au nom de l’humanité qu'elle voudrait échapper à sa sanglante charge. — 2° Racine (suivi par ont été recueillis et rapprochés par W. V. Biedermann, Gæthe-Forschungen, I (1879), p. 4j et suiv.
1. Nous savons, au contraire, par Riemer que Gœthe lit Eschyle au moment où il compose Elpénor (Mittheilungen, II, 624). Sur la « genèse » d'Iphigénie, cf. H. Morsch, Vorgeschichle von Gœthes Iphigenie. Seufferts Vierteljahrsschr. für Literaturgesch. IV, 1891, 112, et Martin Woh}rab, Die Entstehung von Gœthes Iph. Neue Jahrb. für das Klass. Alt. XIV, 1904, p. 135 et suiv.
2. Les vers 40-1 de la pièce grecque sont, en effet, tenus pour interpolés.