V. 549 : O enthalte vom Blut meine Hände
G. de la Touche) emprunte à Euripide le songe d'Iphigénie, Gœthe s'en passe avec raison : il a senti que, chez les modernes, ce songe a nécessairement un Caractère d'artifice, et ne fait que restreindre la psychologie des personnages. — 3° Le fils de Thoas a pour Iphigénie un amour qu’elle ne partage pas : le roi, d'ailleurs, refuse de laisser son fils épouser une esclave : quelle apparence, en effet, qu'une autre qu'une esclave ait été choisie par les Grecs pour être sacrifiée? Lagrange- Chancel, qui ne se montre pas avare de personnages, et qui fait paraitre, à côté des quatre acteurs principaux, une princesse de Scythie, deux confidentes, deux ministres d’État et un capitaine des gardes, n'a pas emprunté au plan de Racine le personnage du fils de Thoas : c'est le roi lui-même qui est amoureux d'Iphigénie, et qui va l’épouser malgré ses résistances, lorsque commence l'action.
Des observations que nous venons de rattacher au plan de Racine, il ressort déjà que si les Zphigénie françaises ont fourni quelques thèmes! à Gœthe, ces thèmes ne pouvaient. être, en quelque sorte, qu'une matière éparse d'imitation, attendu que toutes les données de son drame découlent logiquement et nécessairement de la manière dont il a conçu le caractère d’Iphigénie. Aucun de ses devanciers n'admet l'abolition des sacrifices : dans son drame, cette mesure d'humanité est un effet naturel de la douce influence de la prêtresse. De même, si son Thoas veut épouser Iphigénie, c'est qu’elle répand autour d’elle un amour bienfaisant et pur, -et que sa présence donne le bonheur le plus certain, la paix de l'âme; cette démarche du roi barbare est donc, pour ainsi dire, symbolique : elle représente l’action d'un cœur pur sur une nature rude et sauvage. Remarquons d’ailleurs qu'elle n’est d'aucun effet sur l’action proprement dite, ou plutôt que
1. Le dialogue d’Iphigénie, 1, 3 (notamment v. 490 et suiv.) est imité de Lagrange-Chancel (récit); pareillement le thème des fureurs d'Oreste (1253 : Zerreisse diesen Busen), et Thomyris semble prêter parfois sa philosophie à Thoas (v. 493 : Es spricht kein Gott, es spricht dein eignes Herz : On abuse souvent des divines sagesses). Parmi les traits fournis par Guimond de la Touche, on notera particulièrement — outre.les observations faites plus loin — la nostalgie de la prêtresse, et une première indication de la guérison d’Oreste par Iphigénie.
son effet est purement moral : Thoas devra faire un plus grand effort sur lui-même pour laisser partir les Grecs; il lui faudra refouler un sentiment bien plus fort que la colère. Racine et Lagrange-Chancel font aussi, soit de Thoas, soit de son fils, des amoureux d’Iphigénie, et nous voyons même, chez Racine, le jeune prince humanisé par l'amour : il a, comme Iphigénie, de l'horreur pour les sacrifices humains, et l'idée qu'il n'a sauvé deux Grecs que pour être sacrifiés, le désespère. Mais on sent bien que, pour Racine, l'essentiel n'était pas dans cette action d’une âme pure dont l'innocence sereine se communique à ceux qui l’approchent, par une sorte de miracle psychique. L’amour du fils de Thoas pour Iphigénie devait, dans la pensée du poète, avoir son effet sur l’action, et nous supposerions volontiers que le fils du roi barbare, en favorisant le départ des Grecs à la fin de la tragédie, nous eût donné comme une réplique, et, en un certain sens, une contre-partie de Bérénice. Quant au Thoas de Lagrange- Chancel, ses sentiments n’ont rien de commun avec cette profonde action morale : lorsqu'il parle de sa joie, au moment d'épouser « cette fière beauté », ces mots définissent bien ce qu'il éprouve : la beauté d'Iphigénie l'a frappé, et sa volonté a été accrue par la résistance. L'analogie de fait s'accompagne donc de grandes dissemblances*.
La même remarque peut être faite au sujet des sentiments d'humanité qui, chez Guimond de la Touche, sont développés avec une certaine complaisance. Les coutumes barbares des Tauriens sont mises en contraste avec la loi de la nature, loi primordiale, immuable, universelle, dont la voix ne peut tromper, et qui veut qu'aucun être ne soit « né pour son tourment ». On voit que cette philosophie suffirait à dater la pièce : nous y retrouvons les idées de Frédéric II dans son Épitre sur l'Humanité?. Mais tout autre est la couleur que prennent chez Gœthe
Î. Cependant les paroles d’Iphigénie, refusant d’épouser Thoas, « brûlant de revoir la Grèce », et de rendre la joie à son père, ont un rapport assez frappant avec les premières scènes de la pièce de Gæœthe.
2. Voir la correspondance de Voltaire, nov. 1738, janvier 1739 (t. X, p. 96-8 et passim, édition Didot).
les mêmes idées ou les mêmes sentiments : leur expression tend, il est vrai, au général et à la maxime, mais ils ont-un caractère plus individuel : il ne s’agit pas pour Iphigénie d'écouter et d'accomplir une loi universelle, mais de sauvegarder l'intégrité et la dignité de sa propre nature.
Si l’on compare dans la suite de son développement l'Iphigénie allemande aux deux pièces françaises, l'indépendance de Gœthe se montre de la façon la plus frappante. Et d’abord rien ne contraste plus avec la pure simplicité de sa pièce que les complications imaginées par Lagrange-Chancel. Sans parler des personnages et des intrigues accessoires de l'Oreste et Pilade, un trait, entre plusieurs, peut nous donner une idée de la méthode de l’auteur : Oreste se découvre à Iphigénie comme le meurtrier de Clytemnestre avant que sa sœur apprenne qu Oreste lui-même est devant elle : Lagrange exploite naturellement ce quiproquo tragique dont sa morgue d'auteur-gentilhomme‘ dut tirer vanité. — La pièce de Guimond de la Touche, malgré le caractère un peu rude et négligé de la forme, a une tout autre valeur. Son deuxième acte offre quelque analogie avec celui de Gœthe, notamment dans la scène entre Oreste et Pylade, où Oreste déplore d'associer son ami à son infortune; de même dans la scène suivante, quand on ôte leurs chaînes aux captifs; après le récit du meurtre d'Agamemnon, l'Iphigénie de Gæthe cesse d'interroger Pÿlade, et lui dit, en se voilant : « Tu me reverras » : de même, chez G. de la Touche, Iphigénie ne pouvant plus se contraindre après avoir entendu le récit d'Oreste, fait éloigner les deux prisonniers; enfin si, dans la pièce française, la ruse de la purification est imaginée par la prêtresse elle-même, c’est en rougissant qu'elle a recours à ce mensonge : la honte qu’elle en éprouve est moins la crainte d'une souillure morale que le sentiment de sa dignité et de son rang; mais par ce trait et par d’autres semblables, G. de la Touche a, fait de son Iphigénie une assez noble figure, tout à fait digne d’inspirer Gœthe*.