‹ Goethe et le drame antiqueChapitre 99 sur 270 · CG & © D · texte numérisé non relu

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prétés : tous sont persuadés qu’il s'agit de transporter hors de la Tauride la statue de la déesse’. Ce n’est qu'au dénouement qu'Oreste aura la révélation soudaine du vrai sens de l'oracle?. Dans quel dessein Gœthe a-t-il usé de cette invention? Sans doute le consentement de Thoas sera plus facilement obtenu s'il ne voit pas enlever par les Grecs l’image divine, mais là n’est pas l'essentiel pour le poète. Si, dans la pensée du dieu, le but de l'expédition était de ramener la statue, Oreste ne se trouverait que par occasion et par surcroît réuni à sa sœur et guéri par elle, tandis que cette guérison est la volonté même d’Apollon. Car il ne s’agit pas ici d’une action pieuse ordonnée par un dieu pour racheter un crime : une divinité clémente qui ne fait jamais expier aux enfants les crimes des pères, et dont la malignité n'est qu’une invention impie des hommes, conduit Oreste vers la seule guérison qu'il puisse trouver. Mais cette action qu’une âme pure doit exercer sur lui, Oreste ne saurait la chercher de lui-même, car il faudrait la connaître, et son état de possession ne lui permet pas de comprendre ni de pressentir une influence d’ailleurs inconsciente et mystérieuse. Il faut donc qu'il croie poursuivre un autre but, et l'invention de Gœthe est, pour ces raisons, tout à fait heureuse.

Nous avons brièvement signalé ce que Gœthe emprunte aux Anciens pour les faits contenus dans sa tragédie, et nous avons marqué les traits essentiels par lesquels son /phigénie diffère, dans sa structure, de celle d'Euripide. Il nous faut aller maintenant de l'extérieur à l'intérieur du drame, et étudier la manière dont Gœthe a représenté les sentiments d'Oreste. Il est inutile de montrer longuement, après beaucoup d’autres, de quelle façon le caractère de ce personnage a été conçu par chacun des Tragiques grecs. Bornons-nous à

NTI MODS 2. V. 2107 et suiv.

analyser l'essentiel. Oreste, dans les Euménides, a le sentiment de n'être pas un coupable! (v. 85) et déclare avec force qu'il n'éprouve point de repentir (596) : il a conscience de n'avoir été que l'instrument d’une vendetta juste et nécessaire : Loxias lui avait prédit qu'il serait en proie à des maux affreux s'il ne punissait pas les assassins de son père (465); sans doute ce crime a taché ses mains d'une souillure, mais il a fait à Apollon des sacrifices expiatoires, et maintenant que pâlit et s’efface la tache de sang (280) il peut s'approcher des hommes sans leur rien communiquer de funeste (285). Cependant les rites qui l'ont purifié n’ont fait que le rendre à la société des hommes : ils ne le mettent pas à l'abri de la poursuite des Erinnyes, car l’une et l’autre expiation sont indépendantes de la moralité de l’action accomplie. Eschyle qui, selon son habitude constante, envisage les choses du point de vue divin, ne nous montre pas un combat se livrant dans l'âme d'Oreste : celui-ci n'est, en quelque sorte, que l'enjeu d'une lutte engagée entre les divinités anciennes et les nouvelles. Les Erinnyes à la mémoire fidèle, qui tiennent avec les trois Parques le gouvernail de la nécessité”, ont sur les choses humaines un pouvoir très étendu”, mais leur fonction est surtout de conserver l’équilibre du monde en maintenant les êtres et les choses au rang qu'ils doivent occuper dans l’ordre universel. Tout homme qui verse le sang est donc justiciable d'elles et notamment celui qui tend à détruire les deux assises des sociétés humaines : la famille et l'association politique. Leur charge est « de ruiner les maisons où un meurtrier a frappé un ami au sein de la paix‘ », et elles n'ont aucun égard aux mobiles

1. Voir dans le beau livre de Glotz : La solidarité de la famille dans le droit criminel en Grèce, le chapitre sur les Idées nouvelles dans la Période classique, notamment p. 408 et suiv.

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