SÉJOUR A WEIMAR
dans la littérature se rencontrait avec un véritable génie original sur le trône, et tous deux de concert se mirent en devoir de réaliser une vraie vie de nature à la Rousseau, une vie de sauvages, disaient les critiques et les envieux. C'étaient des chevauchées périlleuses par monts et par vaux, par-dessus les haies et les fossés ; c étaient d'interminables parties de chasse ; on couchait en plein air, dans les forêts ; aux haltes, on buvait ferme; le soir, on se mêlait aux danses des paysans. Ce fut un immense scandale par tout le duché ; les courtisans furent effarés de voir cet étranger, sans titre nobiliaire, sans fonctions officielles, étaler dans les salons des duchesses un sans-gêne inouï. Ils crurent la fin du monde arrivée^ lorsqu'ils virent le duc lui-même pousser l'esprit de Werther et de Rousseau jusqu'à couper cette queue qui jusqu'alors avait fait l'ornement indiscuté de toutes les têtes princières et bourgeoises.
Goethe était venu à Weimar en qualité d'hôte et d'ami de Charles- Auguste. Mais bientôt le duc l'attacha officiellement au gouvernement de ses Etats, peu à peu il l'investit des plus hautes charges et en fit le véritable ministre dirigeant de son duché. Le poète s'appliqua à ces fonctions avec un zèle et un sens pratique qu'on ne s'était pas attendu à trouver en lui. Il fit preuve surtout d'tine bonté et d'une bienfaisance qui le rendirent bientôt populaire. Mais ces occupations lui laissaient peu de temps. Toutes ces ébauches qu'il avait apportées de Francfort restaient inachevées ; la poésie lui servait surtout à
amuser la cour; pour elle il composa de petites comédies, des opérettes, des pièces de circonslauce pour les fêtes qu'on y célébrait. Pendant les dix premières années de son séjour à Weimar, il n'a rien publié, si bien que l'Allemagne commençait à Toublier.
Ses amis étaient inquiets ; les uns, moralistes rigoureux, lui reprochaient les excès de sa conduite; les autres craignaient de le voir perdu pour les lettres. Aux uns et aux autres il répondit par une allégorie poétique d'une superbe allure :
f Depuis de longs jours et de longues nuits mon navire était prêt. — Dans Tattente de vents favorables, avec des amis fidèles, — puisant dans les coupes pleines le courage et la patience, — j'étais dans le port.
Et leur impatience était extrême. — Ah ! que nous voudrions te voir accomplir le voyage rapide ! — que nous voudrions te voir sur la pleine mer l L'abondance des biens
— t'attend sur les rives de ces mondes lointains. — A ton retour, dans nos bras tu trouveras — amour et louange.
Un matin on entend un tumulte ; — et les cris de joie des matelots nous arrachent au sommeil. — Tout vit, s'agite et se meut, — pour s'embarquer au premier souffle propice.
Et les voiles se gonflent sous le vent, — et le soleil nous chaufTe de ses rayons les plus doux, — les voiles courent, et courent les hautes nuées, — et sur le rivage, là-bas^nos amis nous font entendre — encore leurs chants joyeux, dansTivresse du plaisir— célébrant les joies du voyage, telles que le premier départ — que les premières nuits passées sous le ciel étoile.
Mais des vents variables, envoyés par Dieu, le poussent
— hors delà voie qu'il s'était fixée; et il semble s'abandonner à eux, — s'efforce en secret de les combattre par la ruse, — fidèle à son but, même en louvoyant.
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Mais, dans le lointain sombre et gris, — s'annonce hi tempête, qui s'avance en silence ; — elle fait descendre les oiseaux sur la surface des ondes, — oppresse le cœur des hommes. — Et la voilà î En face de son implacable furie,
— le navigateur abaisse prudemment les voiles. — Avec le navire, ballot rempli d'angoisses, jouent — les vents et les flots.
Et sur la rive lointaine, se tiennent — amis et parents ; ils tremblent sur la terre ferme. — Ah ! que n*esl-il resté ici I — Ah 1 cette tempête ! Malheureux jouet de la fortune !
— Doit-il périr ainsi, celui que nous aimons ? — Ah ! le doit-il ? Ah ! le pourrait-il ? ô dieux !
Mais il se tient virilement au gouvernail, — avec le navire jouent les vents et les flots, — les vents et les flots ne jouent pas avec son cœur. — D'un regard dominateur il mesure l'abîme courroucé, — et il a confiance, qu'il échoue ou qu'il aborde — en ses dieux I »
Gœthe, en effets avec un égal dédain pour les conseils de ses amîs et les critiques de ses adversaires, marchait tranquillement vers le but qu'il s'était proposé : ce but, c'était de donner à tout son être intellectuel et moral le développement le plus complet. Les cours qu'il étudie à Weimar et dans les autres résidences allemandes, où il est envoyé en mission ou qu'il visite avec le duc, la vie des paysans et des ouvriers, qu'il observe avec sympathie et dont il dirige parfois les travaux, la pratique du gouvernement et de l'administration, les voyages de tout genre qu'il entreprend, lui apportent un vaste trésor d'expériences et de connaissances variées. L'activité de son esprit est merveilleuse ; elle s'exerce sur toutes choses, avec ce don d'universalité qui est si particulier à Gœthe ; il étudie toutes les branches des sciences naturelles ; il essaie de
les enrichir par ses travaux ; s'il commet en physique de graves erreurs, il a sur la botanique des vues fécondes ; il fait en anatomie des découvertes, auxquelles son nom reste attaché. Mais Tart n'est point sacrifié à la science, il Tétudie et le pratique, non seulement dans la poésie et dans les lettres, mais sous presque toutes ses formes ; il dessine, grave, peint ; il apprend même à modeler. A mesure qu'il connaît mieux la nature, il est de plus en plus frappé de l'unité qui préside à ses manifestations les plus opposées, des lois auxquelles est soumise sa fécondité. Dans l'art aussi il apprend à goûter l'harmonie, Tordre et la règle, il se rapproche de l'antiquité. Shakespeare s'efiace devant Homère et Sophocle, comme Newton et Linné se sont substitués ù Rousseau. Ainsi, pendant les dix années qui suivent son arrivée à Weimar, une transformation complète s'est peu à peu opérée en lui. Le Werther révolutionnaire est devenu un homme grave et calme, le poète romantique est devenu classique.
Il en a pleine conscience, lorsque, en 1786, il se rend en Italie, où il fait un séjour de deux ans. Sur ce sol classique, il se sent complètement délivré de tout ce qui reste du passé ; il lui semble que c'est une vie nouvelle qui commence :
« Je pensais bien apprendre beaucoup ici, mais je ne pensais pas qu'il me fallût retourner à l'école si loin en arrière, ni apprendre ou plutôt réapprendre tant de choses. C'est bien ! Maintenant je suis persuadé et complètement résigné ! Plus je me renie moi-même, plus je suis satisfait. Il en est de moi comme d'un architecte qui, voulant construire une tour, a mal posé ses fondements. Il s'en