‹ GoetheChapitre 12 sur 24 · SÉJOUR EN ITALIE · texte numérisé non relu

SÉJOUR EN ITALIE

aperçoit encore à temps et ne fait aucune difficulté à renverser ce qui déjà sortait de terre. II s'efforce de donner à son plan plus de grandeur, plus de noblesse, et cherche à mieux s'assurer du sol pour ses fondements. La stabilité plus certaine de la construction future est déjà pour lui un sujet de joie. Fasse le ciel que les conséquences morales, résultat de cette vie dans un monde plus développé, soient sensibles en moi, à mon retour. Oui, le sens moral, aussi bien que le sens artistique, subit un profond renouvellement... Je suis délivré d'une maladie pour renaître à la jouissance de la vie, à la jouissance de Thistoire, de la poésie et de Tantiquité. Je ne puis dire comment les écailles me tombent des yeux. Celui qui est dans la nuit prend le crépuscule pour le jour et un jour sombre pour un jour clair; qu'est-ce donc quand le soleil se lève ?... Je me suis retrouvé moi-même à Rome, je suis d'accord avec moi-même, je suis devenu heureux et raisonnable. »

Sous rinfluence de celte renaissance artistique et des chefs-d'œuvre de Tart antique, qu'il étudie avec amour, il reprend, pour les remanier ou les achever, les travaux poétiques qu'il a commencés à Weimar, et tout d'abord, la tragédie d^ Iphigénie en Tauride.

VIphigénie est la première en date des poésies classiques de Gœihe, et c'en est le chef-d'œuvre. Elle était complètement terminée quand il était venu en Italie ; mais il Tavait écrite en prose. Il lui donne maintenant cette forme définitive et parfaite que nous admirons aujourd'hui et qui ne peut être comparée qu'aux plus belles œuvres de Racine.

Ce qui avait d'abord séduit Gœthe dans ce sujet, c'était le caractère d'Oreste. Orcste, victime des dieux, était de la famille de ces héros titanesques qu'il aimait. Oreste, poursuivi par les Euménides,

passant de terribles accès de fureur à l'abattement du désespoir, c'était un peu l'image du génie original, inquiet, agité, turbulent. Le Gœthe des premières années de Weimar, fougueux, excentrique, — diabolique, disaient ses envieux, — pouvait admirablement le faire parler. Mais le poète s'était bientôt calmé, de même que dans la tragédie antique Oreste finit par être délivré des Euménides. Le tumulte des passions orageuses et werthériennes s'était apaisé en lui ; une douce sérénité se montrait de plus en plus dans sa pensée et dans la conduite même de sa vie. Or c'était en grande partie l'œuvre d'une femme : Madame do Stein. Gœthe s'était passionnément attaché à elle depuis son arrivée à Weimar. Noble cœ>ur, grand esprit, un peu plus âgée que le poète, elle avait exercé sur lui la plus heureuse influence. De même ce sera par l'influence d'une femme, de sa sœur fphigénie, qu'Oreste sera sauvé; après avoir peint dans les personnages de Claire et de Marguerite toutes les grâces et tout le charme poétique de la jeune fille, Gœthe va nous montrer le pouvoir calmant, adoucissant, que la femme peut exercer.

Iphigénie est une sainte, une madone. « Le cœur pur, les mains pures », cette expression revient plusieurs fois dans ses discours. Diane Ta transportée sur les rives de la Tauride, pour y être la prêtresse de son temple. Mais les sacrifices humains, qui étaient en usage dans ce culte, lui inspirent la plus profonde horreur. Grâce au charme qui émane de toute sa personne, elle exerce un

grand empire sur Tesprit du roi Thoas, et a pu obtenir de lui qu'on renonçât à cette odieuse coutume. Mais elle a touché le cœur du monarque plus qu'elle h'aurait voulu ; il demande sa main ; elle ne peut la lui accorder, car elle ne veut pas renoncer à sa patrie ;

Toujours présente aux lieux dont elle est séparée,

elle vit dans l'espoir de revoir un jour la Grèce et sa famille. Thoas, irrité, ordonne alors qu'elle se soumette aux usages sacrés et qu'elle immole désormais les étrangers qui aborderont en Tauride. C'est à ce moment qu'on lui amène Oreste, son frère, que l'on vient de surprendre avec Pylade sur la rive. La scène de la reconnaissance, un peu longue peut-être, est fort belle et fort poétique. Oreste, l'âme tourmentée par le remords, ne veut voir d'abord dans cette sœur, si inespérément retrouvée, qu'un nouvel instrument de la colère des dieux :

« Infortunée I Eh bien ! le soleil verra donc les dernières horreurs de notre famille ! Electre n'est-elle pas ici, pour qu'elle aussi périsse avec nous, pour qu'elle ne prolonge pas sa vie dans Tattente d'un destin plus rigoureux et de plus cruelles douleurs? C'est bien, prétresse, je te suis à Tautel. Le fratricide est passé en coutume dans notre race antique ; et je vous remercie, ô dieux I d'avoir résolu de m'arracher du milieu des vivants, avant que je n'aie de postérité. Et toi, écoute mon conseil : ne t'attache pas trop au soleil et aux étoiles ; viens, descends avec moi, dans l'empire des ombres. Semblable à ces dragons, sortis des marais sulfureux, qui combattent et dévorent leur propre engeance, notre race furieuse se détruit elle-même ; des-

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cends avec moi, sans enfants et sans crime ! Tu me regardes d'un œil attendri ? Gesse ! G*est avec de semblables regards que Clytemnestre cherchait une route vers le cœur de son fils ; mais mon bras levé frappa sa. poitrine ; notre mère tomba ! Lève-toi, esprit hostile, approchez, ô Furies ; rangez- vous en cercle, et assistez à ce spectacle qui vous réjouit, le dernier, le plus horrib^le que vous ayez préparé ! Ce ne sont ni la Haine ni la Vengeance qui vont aiguiser leur poignard ; ma sœur bien -aimée est contrainte d'accomplir elle-même ce sacrifice. Ne pleure pas, la faute n*en est pas à toi ! Dès ma plus tendre jeunesse, je n'ai rien aimé autant que toi, ma sœur. Oui, brandis ce fer ; ne m'épargne point, déchire cette poitrine, ei ouvre un passage aux torrents qui tourbillonnent dans mon sein 1 »

Cependant la sereine douceur et la pureté d'Iphigénie finissent par triompher de ce délire furieux ; Oreste retrouve le calme, les Euménides s'enfuient, chassées par le charme purificateur qui se dégage de la prêtresse : son malheureux frère donne à sa joie une expression bien touchante et bien poétique:

« Laisse-moi pour la première fois goûter dans tes bras une joie pure avec un cœur libre ! dieux I vous qui marchez entourés d'éclairs , qui , propices et sévères à la fois, répandez sur la terre en torrents sauvages la pluie longtemps invoquée, en y mêlant la voix des tonnerres et le sifflement des vents, et qui néanmoins changez l'attente effrayée des mortels en bénédictions, et l'étonnement inquiet en regards de joie et en vives actions de grâces, lorsque le soleil, reparaissant après Forage, se réfléchit de mille manières dans les gouttes qui couvrent les feuilles fraîchement vivifiées, et qu'Iris, parée de mille couleurs, sépare d'une main légère le crêpe grisâtre des derniers nuages ; ô dieux I laissez-moi goûter et conserver avec une pleine reconnaissance dans les bras de ma sœur et sur le sein de mon ami le bonheur que vous m'accordez. La malédiction s'éloigne de moi, mon cœur me le dit. Les

Euménides, je les entends, s'en retournent au Tartare et poussent violemment derrière elles ses portes d'airain, dont le fracas roule au loin comme le tonnerre. La terre exhale un parfum réparateur et m'invite à chercher dans ses plaines la joie de la vie et les grandes actions, »

Oreste guéri, la situation n'en reste pas moins terrible. Comment pourra-t-il échapper avec son compagnon à la mort affreuse à laquelle les a condamnés Thoas ? Pylade, dont l'esprit est fertile en ruses, comme celui d Ulysse, propose un moyen. Iphigénie feindra que le temple a été souillé par les accès de fureur d'Oreste ; il lui faut, dira-t-elle, aller laver la statue de la déesse dans les flots de la mer. Nul ne devra franchir Tenceinte sacrée pendant les cérémonies de la purification, et ainsi les trois Grecs pourront s'embarquer et fuir vers leur patrie. Mais c'est un mensonge que Pylade exige d'Iphigénie. Se résoudra- t-elle à le commettre? Elle exprime ses hésitations dans un monologue, qui est un des plus beaux morceaux de cette belle tragédie :

a II me faut obéir à Tordre qu'il m'adresse, Car je ne vois que trop le danger qui nous presse. Hélas I mon triste sort me fait toujours plus peur. Ne puis-je donc garder l'espoir qu'avait mon cœur Doux espoir qui charma toujours ma solitude ! Subirons-nous sans fin un destin aussi rude ? Un sourire d'en haut ne viendra-t-il jamais Rendre à notre maison malheureuse la paix ?

Il n'est rien cependant d'éternel sur la terre ! Le bonheur finit bien, pourquoi pas la misère ? Ainsi donc, vainement j'avais compté, plus tard, Loin des miens retenue et vieillie à l'écart,

Pouvoir seule, d'un cœur, comme d'une main pure.

Au foyer paternel laver toute souillure I

A peine dans mes bras je presse un frère, enfin

Guéri d'un mal obscur par un pouvoir divin,

A peine, désiré si longtemps, un navire

Est là pour m'emmener vers un port où j'aspire,

Que déjà le destin, impitoyable et sourd.

M'accable d'un fardeau pour moi deux fois trop lourd :

Dérober la statue à mes soins confiée,

Et tromper l'homme à qui le devoir m'a liée.

Oh ! pourvu qu'en mon sein les sentiments haineux

Des Titans n'aillent pas se réveiller, grands dieux !

Pourvu que leur fureur ne vienne pas m'atteindre.

Et, telle qu'un vautour, en ses serres m'étreindre I

Oui, daignez m'épargner cet excès de douleur,

Et sauvez, par pitié, votre image en mon cœur !

Je crois l'entendre encor, ce chant de mon enfance,

Dont j'avais, sans regret, perdu la souvenance.

C'est celui qu'autrefois les Parques ont chanté i

Lorsque Tantale fut du ciel précipité.

Au sort d'un noble ami profondément sensibles,

Leur cœur fut attristé, leurs chants furent terribles.

La nourrice souvent nous l'a redit jadis,

Quand nous étions enfants, et je l'ai d'elle appris.

Craignez, habitants de la terre,

Craignez les dieux et leur colère,

Car dans les impassibles mains

De ces éternels souverains

La toute-puissance réside.

Et leur caprice est leur seul guide.

Qu'il craigne surtout leurs fureurs, L'homme comblé de leurs faveurs I Au sein des espaces sublimes, Dans la nue, au bord des abîmes, Du festin se font les apprêts.

Et les sièges d'or sont tout prêts.

Mais qu'il s'élève use dispute, Les hôtes chassés, dans leur chute Sont précipités jusqu'au fond DeTenfer obscur et profond, Où, liés, dans un dur supplice, Us attendent en vain justice.

Eux pourtant, près des tables d'or, A leurs festins restent encor, Puis ils s'en vont de cime en cime.

Et vers eux monte, de l'abîme.

Le râle étouffé des Titans, Nuage invisible d'encens.

Il est mainte race maudite, .

Qu'avec soin leur regard évite.

De peur qu'un fils n'offre à leurs yeux

Les traits connus de ses aïeux,

Ces traits parlant d'un doux visage,

Où revit encor leur image.

Ainsi les Parques ont chanté.

Et dans la noire obscurité Qui remplit l'infernale voûte L'antique exilé les écoute, Et songeant à tous ses neveux, Branle la tète, soucieux (i). »

Non, Iphigénie ne mentira pas : elle avoue tout au roi. Dans la tragédie d'Euripide à laquelle Gœthe a emprunté son sujet, Minerve apparaît au dénouement et ordonne à Thoas de laisser partir ses prisonniers et la prêtresse. Ici, il n'est plus besoin de l'intervention d'une divinité ; la divinité toute-puissante est dans l'âme même d'Iphigénie :

(1) Legrelle, Iphigénie en Tauride^ traduite en vers français.

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c'est la noblesse immaculée de son cœur, c'est la pureté et la sainteté de sa conduite ; le roi barbare en est touché, et en lui jetant un mélancolique adieu, lui permet de s*en retourner eu Grèce avec son frère et Pylade.

Rien n'est plus moderne que ce caractère d'Iphigénie, rien n'est plus allemand. Comme tous les personnages de Gœthe, elle incarne une partie des expériences personnelles du poète. Par contre, ce qui est vraiment digne de Tart antique, c'est l'élégante et harmonieuse pureté de la forme, cette sereine et impeccable beauté des paroles, des attitudes, des gestes, on pourrait dire de la draperie. C'est précisément cette union de la plastique des anciens avec la profondeur du sentiment moderne qui fait la beauté originale de cette tragédie. Iphigénie est, sans conteste, un des plus radieux chefsd'œuvre de la poésie moderne. On peut être surpris à une première lecture, parce que ce drame contraste avec nos habitudes, avec ce que nous attendons d'une tragédie et ce que nous avait donné, par exemple, le Gœtz de Berlichingen. Mais qu'on la relise : elle paraîtra toujours plus belle. Quand on l'a goûtée une fois, on ne se lasse plus de la reprendre, et qui la sait par cœur, ne se fatigue pas d'en répéter les beaux vers. Les Français qui, après une lecture superficielle, rejettent dédaigneusement Viphigénie, ressemblent aux Allemands que Phèdre et Athalie font bâiller, et les uns et les autres sont de l'espèce de ce Chinois, dont Gœthe parle dans une de ses épigrammes :

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