‹ GoetheChapitre 13 sur 24 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

a Je vis un Chinois à Rome ; tous les édifices de l'antiquité et des temps modernes lui semblaient lourds et massifs. Ah ! soupirait-il, les pauvres gens ! j'espère qu'ils finiront par comprendre que tout d'abord des colonnettes de bois doivent supporter la toiture, qu'un œil délicat et exercé ne peut prendre plaisir qu'aux festons de bois, aux découpures de carton, à la dorure bariolée. »

Après avoir mis la dernière main à VJphigénie, Gœthe se mit à travailler à sa tragédie du Tasse^ qu'il avait déjà beaucoup avancée à Weimar. Torquato Tasso procède de la même inspiration que VIphigénie ; c'est encore le pouvoir bienfaisant et calmant de la femme, qui y est mis en lumière. Le poète met dans la bouche de la princesse Eléonore d'Esté les paroles suivantes :

a ^ux-tu savoir exactement ce qui est convenable ? Interroge de noi})les femmes. Car c'est à elles surtout qu'il importe que tout ce qui se fait se tienne dans les limites du convenable. Les convenances entourent d'un rempart protecteur notre sexe délicat, facile à blesser. Où la morale règne, régnent les femmes ; où domine la licence audacieuse, elles ne sont rien 1 Et si tu interroges les deux sexes, Us te répondront: l'homme recherche la liberté; la femme, la règle morale. »

Cette princesse Eléonore est une digne sœur d'Iphigénie, plus moderne; moins tragique, mais plus douce; moins belle, mais plus élégante. Son amie, la comtesse San vitale, lui dit :

« Tu jouis de toutes ctioses avec calme et pureté ; pour moi, quand j'ai le cœur plein, il faut que je dise aussitôt ce que je sens vivement; toi, tu sens mieux, tu sens pro-

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fondement, et — tu te tais. Tu ne te laisses pas éblouir par l'éclat du moment ; les jeux de l'esprit ne sauraient te séduire ; c'est en vain que la flatterie, déployant tout son art, s'adresse à tes oreilles : ton intelligence t^este toujours saine, ton goût sûr, ton jugement droit, et toujours tu prends un grand intérêt à ce qui est grand, et que tu reconnais comme toi-même. »

Auprès d'elle, comme Oreste auprès d'Iphigénie, le Tasse sent se calmer le tumulte qui agite son âme inquiète et que guette la folie. Il lui en témoigne sa reconnaissance dans des termes dont Gœthe eût pu se servir lui-même, en s'adressant à M"° de Stein :

«De même que l'approche de la divinité guérit facilement et promptement celui qu'enchaîne la folie, de même moi aussi, par un regard jeté dans tes yeux, j'ai été guéri de mes manies fantasques, de toute maladie et de toute erreur. Tandis qu'autrefois mes désirs inexpérimentés se perdaient sur mille objets, honteux, j*ai appris à rentrer en moi-même et à connaître ce qui est vraiment souhaittable. Ainsi, dans le sable du vaste Océan on cherche en vain une perle, qui repose cachée, enfermée dans une écaille modeste. »

Gœthe a procédé pour le caractère du Tasse, comme autrefois pour celui de Weisslingen ; c'est un portrait de lui-même, mais un portrait incomplet. Il a donné au poète italien son amour des arts et du beau, sa vive sensibilité, et surtout son imagination; mais il lui a refusé les autres qualités, qu'il possédait lui-même à un haut degré: la raison, l'expérience, la sûreté de la conduite. Ainsi privée de tout contrepoids, l'imagination est la maîtresse absolue du Tasse ; elle l'égaré sans cesse loin de la

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