‹ GoetheChapitre 14 sur 24 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

vie réelle, et Tentraîne aux actes les plus irréfléchis. C'est avec un art admirable que Gœthe a su nous peindre cet état d'esprit, et le mettre, pour ainsi dire, avec évidence sous nos yeux. Dans la première scène, par exemple, où le Tasse joue un rôle, la princesse a mis sur sa tête une couronne de lauriers. Il s'est d'abord modestement défendu de cet honneur, qu'il trouve hors de proportion avec ses mérites. Il finit par se rendre; mais il ajoute :

« Eh bien! laissez-moi donc m'en aller cacher ma confusion ; laissez-moi cacher mon bonheur dans les bosquets profonds, comme j'y ai plus d'une fois caché mes douleurs...»

Et voilà le poète qui suit sa pensée ; il s'éloigne peu à peu de la réalité ; il finit par l'oublier complètement :

<c Là, je veux me promener seul ; là, aucun regard ne me fera souvenir de mon bonheur immérité. Et si, par hasard, une claire fontaine me montre en son pur miroir un homme qui, le front couronné, se repose et médite dans le reflet du ciel, parmi les arbres, parmi les rochers, il me semblera que je vois l'Elysée représenté sur cette surface magique. Je réfléchirai un instant , puis me demanderai : qui donc peut être cette ombre glorieuse? qui, ce jeune homme des temps passés ? paré d'une si belle couronne? qui me dira son nom? ses mérites? J'attends longtemps et je pense : s'il en venait pourtant un autre, puis un autre encore se joindre à celui-ci dans une conversation amicale! Oh! si je voyais les héros, les poètes de l'antiquité réunis autour de cette source I Oh! si je les voyais, toujours inséparables, comme ils ont été étroitement unis dans la vie! De même que l'aimant, grâce à sa force secrète, unit solidement le fer au fer,

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ainsi de semblables aspirations unissent le héros et le poète. Homère s oublia lui-même ; sa vie tout entière fut vouée à la contemplation de deux hommes, et dans les Champs Élysées Alexandre court à la recherche d Achille et d'Homère. Ah ! que ne suis-je là pour les voir ces grandes âmes, pour les voir maintenant réunies 1 »

MalheureusemcDt, le plan du Tasse a subi des changements successifs ; la fin ne répond plus aux données du commencement ; Taction est vague, le dénouement incertain. Toute force tragique fait défaut et le drame ne nous offre qu'une série de longues conversations. Il est vrai que la langue en est admirable et qu'au point de vue du style et de la versification, le Tasse est le chef-d'œuvre de la littérature allemande.

C'est à Weimar, où il était rentré le 10 juin 1788, que Goethe avait terminé le manuscrit du Tasse. Il est revenu d'Italie avec la ferme résolution de consacrer désormais toutes ses forces à ce qu'il a reconnu être sa véritable vocation ; il abandonne toutes se» fonctions politiques, il renonce aux plaisirs du monde, à tout ce qui peut lui faire perdre son temps ou distraire sa pensée; il se voue tout entier au culte de l'art et de la science. Il écarte de lui tous ceux qui ne peuvent lui apporter ni un renseignement nouveau, ni un fécond échange d'idées. Dans cette petite capitale, où il a été le centre de toute la société et de tous les plaisirs, il vit presque isolé. On l'accuse d'être devenu marmoréen et glacial, comme ces statues dont il peuple sa maison ; mais les pauvres et les malheureux savent ce qu'il y a

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