‹ GoetheChapitre 15 sur 24 · GŒTHE ET SCHILLER · texte numérisé non relu

GŒTHE ET SCHILLER

en lui de tendresse et de bonté. 11 ne veut pas être troublé par les indifférents et les importuns, mais à ceux qu'il aime , il témoigne un absolu dévouement et une amitié profonde. Ils sont peu nombreux. C'est, en dehors de sa famille, le duc, auquel il reste inébranlablement attaché malgré bien des déboires, et Schiller.

Dans les premiers jours qui suivirent son retour d'Italie, le poète d'Iphigénie s'était rencontré avec Fauteur des Brigands et de Don Carlos chez la fîanxîée de ce dernier, M"° de Lengefeldt. Gœthe s'était montré aimable envers Schiller, plus jeune que lui de dix ans; mais cette première entrevue n'avait éveillé en lui aucune sympathie pour son rival. D'autres rencontres et des tentatives de rapprochement faites par des amis communs n'eurent pas plus de résultat. Schiller jouissait alors de tout l'éclat d'une gloire incontestée ; on l'opposait à Gœthe, on le mettait même au-dessus de lui. Mais ce n'était pas un sentiment de jalousie qui empêchait l'illustre ami du duc de Weimar d'entretenir des relations cordiales avec le jeune poète. C'est que dans les drames de ce dernier, fougueux et désordonnés, il voyait reparaître tous les excès de la période des génies originaux, toute la Shakespearomanie, toute la doctrine de Rousseau, dont il s'était écarté pour toujours. C'est qu'il se croyait engagé dans des voies toutes différentes et où leurs deux esprits ne pourraient jamais se rencontrer. Or le talent de Schiller subissait en ce motaent même une transformation semblable à celle 'qui venait de se manifester avec tant d'éclat dans

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Iphigénie et le Tasse. Il avait pour quelque temps renoncé à la poésie et s'était plongé dans l'étude de rhistoire et de la philosophie ; cette étude devait ramener à des convictions littéraires identiques à celles de Gœthe, au même culte de Tidéal et de la poésie hellénique. Un jour, dans une conversation qu'ils eurent ensemble à léna, où Schiller était professeur d'histoire, Gœthe s'aperçut, à sa grande surprise, de ce profond changement et de l'analogie de leurs idées. A la suite de cet entretien, Schiller lui écrivit une longue lettre, où il montrait combien il comprenait le génie de Gœthe et combien, malgré d'importantes différences, ils étaient faits pour s'entendre tous deux. Ce fut le début d'une correspon* dance active, qui nous a été conservée et qui est un des plus précieux documents de l'histoire de la littérature allemande. Peu à peu une amitié profonde unit les deux rivaux, et rien, aucune intrigue, aucune cabale ne put les détacher il'un de l'autre. On ne saurait dire qu'ils exercèrent l'un sur l'autre une influence considérable, en ce sens qu'ils auraient modifié, sous l'impulsion de l'un ou de l'autre, leurs idées et leur manière de composer. Tous deux étaient arrivés à la maturité du génie, à la perfection de leur talent. Mais Gœthe, par ses conseils, encourage Schiller, le maintient dans la voie qu'il s'est tracée f et contribue à faire naître dans ses œuvres plus d'un heureux détail. Schiller, de son côté, empêche Gœthe de s'absorber dans les études scientifiques qui le passionnent de plus en plus ; il le ramène sans cesse à la poésie^ et c'est à lui que nous devons en partie

les œuvres composées depuis le retour d'Italie. L'une des plus belles, c' e?>t Hermann et Dorothée.

Ce poème nous offre la même union heureuse de l'art antique et de l'esprit moderne qn' Iphigénie et le Tasse. C'est d'Homère que Gœthe emprunte la forme, là marche paisible du récit, l'harmonie et la grâce de la narration, la versification, et jusqu'à des expressions, des détails en apparence insignifiants. Mais dans ce cadre antique, il fait vivre des personnages modernes. C'est à l'époque contemporaine qu'appartient le sujet, et l'action se place au moment même où il écrit (1797).

Rien n'est plus simple que les événements que nous raconte cette idylle. Les habitants de la rive gauche du Rhin fuient devant les armées françaises, ou plus exactement devant les excès de la Terreur. Une troupe de ces émigrés passe non loin de la petite ville qui est la patrie d'Hermann. La charité et la curiosité attirent tous les habitants sur le lieu de leur passage. L'hôtelier du Lion-d'Or et sa femme ont chargé leur fils d'aller leur porter des secours divers. Hermann leur rend compte de son expédition :

a Ma mère, vous aviez mis beaucoup de temps à fouiller les armoires, pour chercher et choisir du linge et de vieux vêtements. Il était tard déjà quand le paquet fut prêt. Ce fut avec beaucoup de lenteur aussi et de soin qu'on emballa le vin et la bière. Lorsque enfin je pus sortir de la ville et que je me trouvai sur la route, je rencontrai la foule des curieux qui revenait, car les émigrés étaient déjà loin. Je pressai alors Tallure de mes chevaux, et me dirigeai rapidement vers le village , où j'avais

entendu dire qu'ils devaient passer la nuit. En suivant la nouvelle route, je vis une voiture, construite de solides madriers, tirée par deux bœufs, les plus gros et les plus forts du pays e'tranger. A côté de la voiture, une jeune fille marchait d*un pas ferme ; avec une longue baguette, elle dirigeait les vigoureux animaux, les pressait ou les retenait; elle conduisait fort bien. Lorsque la jeune fille m'aperçut, elle s'approcha tranquillement de mes chevaux et me dit : « Nous n'avons pas toujours été dans cette déplorable situation où vous nous voyez aujourd'hui, errants sur ces chemins. Je ne suis pas encore habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret et seulement pour se débarrasser du pauvre . »

Et Dorothée, car c'est elle, implore sa pitié pour une femme malade, couchée sur sa voiture, et dont elle a pris soin, alors que tous Tabandonnaient. Hermann est profondément touché à la vue de cette jeune fille : elle est grande, belle, éclatante de santé et de vigueur ; les circonstances où il la rencontre, le lui prouvent : elle est bonne, active et résolue. C'est la femme qu'il lui faudrait, la compagne laborieuse de ses travaux, l'agile et soigneuse directrice de sa maison. Car lui, malgré la fortune que lui laissera son père, il aime les champs, les chevaux, la vie laborieuse et saine du laboureur. Cette femme, il n'a pu la trouver parmi les jeunes filles bien élevées et bien dotées que lui propose son père.

Hermann révèle à sa mère Tamour que lui a inspiré Dorothée. Elle est heureuse de le voir se décider enfin au mariage. Elle n'élève pas d'objection contre son choix :

a — Mon fils, tu as raison, dit la bonne mère avec vivacité^ et nous t'avons donné l'exemple ; loin de nous choisir en des temps heureux, ce fut dans le jour le plus sinistre. Je me rappelle que c'était, il y a vingt ans, un lundi au matin : la veille, un dimanche comme aujourd'hui, éclata le terrible incendie qui consuma notre cité. La chaleur et la sécheresse étaient extrêmes; l'eau nous manqua; tout le monde se promenait en habits de fête, dispersé dans les villages et dans les moulins ; l'incendie commença à l'une des extrémités de la ville, et, par le courant d'un vent impétueux qu'il fit naître, fut porté rapidement vers l'autre extrémité. Les granges et la riche moisson, les maisons jusqu'au marché, celle de mon père, celle-ci qui en était voisine, tout fut la proie des flammes ; nous ne sauvâmes que peu d'effets. Veillant sur ces débris, je passai une triste nuit, assise hors de la ville dans un champ. Cependant le sommeil s'errpare enfin de moi. Réveillée au matin par la fraîcheur qu'envoie le soleil levant, je vois la fumée, les charbons embrasés : tout était détruit ; il ne restait que les murailles et les cheminées. Alors mon cœur est serré ; mais le soleil, plus éclatant que jamais, reparaît et répand le courage dans mon âme. Je me lève aussitôt. Je sens naître en moi le désir de voir la place qu'occupa notre maison, de savoir si mes poulets favoris s'étaient préservés du malheur ; car mon âme était encore enfantine. Je montais sur les ruines fumantes de la maison et de la cour, et considérais cette habitation déserte et réduite en cendres, lorsque, montant d'un autre côté, toi, à présent mon époux, tu parais à mes regards. Ton œil attentif parcourait toute cette place pour découvrir un de tes chevaux qui, dans l'écurie, avait été atteint par des poutres brûlantes et enseveli sous les décombres. Nous restons en présence l'un de l'autre, pensifs, saisis de tristesse ; la muraille qui séparait nos cours était abattue. Tu me prends la main et me dis : « Lisette, comment viens-tu ici ! Va-t'en, tu mets le feu à tes semelles ; les décombres ardents brûlent mes bottes. » Et m'enlevant dans tes bras, tu me portes le long des ruines à travers ta cour ; la porte de ta maison et la voûte subsistaient encore, telles que nous les voyons aujourd'hui, et c'est tout ce qui restait de ta demeure. Tu me déposes, et me donnes un baiser j je m'en défendais ; mais tu me dis ces paroles

tendres • « Vois, cette maison est détruite ; reste ici, aide-moi à la relever, j'aiderai ton père à relever la sienne. » Je ne compris pas néanmoins le sens de ces paroles, jusqu'au moment où la mère vint trouver mon père de ta part, et reçut aussitôt la promesse de Fheureux mariage qui nous unit. Je me ressouviens toujours avec plaisir de ces poutres à demi consumées, et de l'éclat avec lequel le soleil se levait sur rhorizon ; car ce jour me donna mon époux, et Tannée qui suivit ce désastre naquit mon fils. Je te loue donc, Hermann, de penser aussi, dans nos jours malheureux, avec la confiance d'une âme vertueuse, à te procurer une compagne, et d'oser songer à Thymen au milieu des ruines de la guerre. »

Tout en reconnaissant Texactitude de ce récit, rhôtelier ne partage pas l'avis de sa femme, il ne veut pas d'une fille sans dot :

« Le commencement de toutes choses est difficile, et ce qu'il y a de plus difficile , c'est le commencement du ménage. L'homme a besoin de beaucoup de choses, et chaque jour, tout devient plus cher ; il faut donc aviser aux moyens d'acquérir de l'argent. Aussi j'entends bien, mon Hermann, que tu m'amènes une épouse avec une belle dot. Car un brave garçon mérite d'avoir une fille riche, et quel bonheur, quand avec la femme qu'on aime, entrent aussi dans la maison des corbeilles et des coff'res rempHs de choses utiles. Ce n'est pas en vain que la mère de famille prépare pendant plusieurs années pour sa fille la toile d'un tissu fin et solide; ce n'est pas en vain que les parrains lui font cadeau de belle argenterie, et que le père enferme dans son secrétaire la pièce d'or devenue rare ; car avec toutes ces richesses, la jeune fille doit un jour réjouir le jeune homme qu'elle aura choisi. Oui, je sais comme une femme se trouve heureuse dans une maison où elle reconnaît ses meubles dans la cuisine et dans les chambres, et le lit et la table dont elle a elle-même fourni le linge. Je ne voudrais voir ici qu'une jeune femme bien pourvue; car celle qui est pauvre, finira par

être méprisée de son mari, et il regardera comme une servante, celle qui est entrée comme une servante avec son petit paquet. »

Mais s'il aime l'argent, rhôtelier du Lion-d'Or est un excellent homme. Les supplications de sa femme, les conseils de ses deux amis, le pasteur et le pliarmacien, triomphent de sa résistance : il gronde, mais il laisse faire. Le pasteur et le pharmacien vont prendre des renseignements ; ils ne recueillent de toutes lesbouches que des éloges. Ils rapportent ces bonnes nouvelles à Hermann, qui les attend à l'entrée du village, auprès d'une fontaine ; il n'a plus qu'à demander la main de la jeune fille. Mais il hésite à faire cette démarche décisive ; et, quand les amis de son père l'ont laissé seul, il reste rêveur et indécis.

c Ainsi, quand le soleil à Thorizon décline, Le voyageur, qui sent les ombres s'approdier, Emplit encor ses yeux de la clarté divine.

Puis, dans le bois obscur, aux flancs noirs du rocher, Partout où vont ses pas, partout, plaine ou colline, Voit toujours devant lui resplendir un rayon, Un beau reflet doré qui court et qui scintille ; Ainsi, devant Hermann, aimable illusion !

Apparaît en tous lieux la douce jeune fllle . Il croit la voir là-bas dans le sentier des blés ; Hais bientôt U s'arrache au rêve qui Tenchante, Et du côté du bourg tourne ses yeux troublés, Lentement, à regret... surprise charmante !

Il la revoit encor qui vient par le chemin ; Non, ce n'est plus un rêve, elle a dans chaque main Une cruche inégale et qu'elle tient par Tanse. Hern^ann reprend courage à la revoir ainsi.

Il s'approche et lui dit, tandis qu'elle s'étonne :

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a généreuse enfant, je te retrouve ici,

Et toujours de nouveau compatissante et bonne,

Et prompte à secourir tes compagnons souffrants.

Pourquoi venir ainsi, seule, vers la fontaine?

Les autres boivent l'eau du bourg. Oh ! je comprends.

Oui, l'eau de cette source est meilleure et plus saine,

Et tu portes encor ce doux soulagement

A celle que sauva ton amour empressée. »

La jeune fille alors le saluant gaîment :

« De ma peine déjà je suis récompensée,

Puisque j'ai rencontré l'étranger bienfaisant

Qui nous a secourus dans la misère extrême,

Car Taspect de cerUi qui nous fit un présent

Nous réjouit autant que le présent lui-même.

Venez, oh ! vous verrez le fruit de vos bienfaits

Et vous serez béni des pauvres créatures...

Mais voulez-vous savoir pourquoi je viens exprès

Puiser ici ces eaux abondantes et pures?

Deux mots vous diront tout: légers, imprévoyants,

Nos amis ont conduit leurs bœufs, leur attelage,

Dans la source co.nmune à tous les habitants;

Ils ont de tous côtés sali l'eau du village.

Dans les auges aussi tout leur linge a passé.

Les ruisseaux sont troublés... la foule est ainsi faite :

On songe à soi d'abord, on court au plus pressé,

Et, pour ce qui suivra, nul ne s'en inquiète. »

Ils descendent alors par les larges degrés ; Les voilà côte à côte assis sur la margelle.

L'aimable enfant se penche et puise aux flots dorés; Hermann prend l'autre cruche et se penche avec elle. Et tous les deux, au fond du limpide miroir, Regardent, dans le bleu du ciel qui s'y reflète. Leurs visages heureux s'approcher, se mouvoir, Se saluer gaîment d'un doux signe de tête.

Mais la timidité naturelle d'Hermann Tempêche de se déclarer. Il n'ose plus expliquer le but de sa

venue. Dans le trouble du moment, il recourt à un expédient qui du moins empêchera Dorothée de s'éloigner ; il lui demande de venir chez sa mère comme servante.

« C'est à cause de toi que je suis venu ici î A quoi bon le cacher ? Je vis heureux avec mes parents qui m'aiment, je suis leur fils unique et je les aide à administrer la maison et à cultiver leurs biens, et nos occupations sont multiples. C'est moi qui ai la charge des terres ; mon père exerce son activité dans la maison, et ma mère laborieuse conduit le ménage. Mais tu en as certainement fait Texpérience et tu sais que tantôt par leur légèreté, tantôt par leur peu d'honnêteté les domestiques font le supplice de la maîtresse de maison; elle est sans cesse obligée de les renouveler, c'esl-à-dire d'échanger leurs défauts contre d'autres défauts. Aussi il y a longtemps que ma mère désire avoir auprès d'elle une jeune fille qui l'assisterait non seulement par son travail, mais par son affection encore et tiendrait la place de la fille, qu'elle a malheureusement perdue. Eh bien ! quand aujourd'hui je t'ai vue près de la voiture avec ta gaieté et ton adresse, que j'ai vu la force de ton bras, et la robuste santé de tes membres, que je t'ai entendu parler avec tant déraison, j'ai été frappé; j'ai couru à la maison et j'ai vanté à mes parents et à nos amis les mérites de l'étrangère. Et me voilà venu pour te dire ce qu'ils souhaitent comme moi... Pardonne si j'hésite 1

— Ne craignez pas d'achever, lui répondit-elle. Vous ne m'offensez pas ; c'est avec reconnaissance (|ue je vous ai entendu. Vous pouvez parler sans tant de ])récautions ; le mot ne peut m'effrayer. Vous voulez m'eiigager comme servante auprès de vos parents, pour que j'entretienne dans votre maison l'ordre et la propreté qui y régnent ; et vous croyez trouver en moi une brave fille, habile au travail et d'un caractère doux. Votre proposition a été brève, brève sera ma réponse. Oui, j'irai avec vous et j'obéirai à la voix du destin... Si je puis gagner ma vie en servant dans la maison d'un hoinuK^ respectable, sous les yeux de sa digne femme, j'y consens volontiers ; car la réputation dune fille

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errante est toujours équivoque. Oui, j'irai avec vous, dès que j'aurai rapporté ces cruches à nos amis et que j'aurai reçu la bénédiction de ces bonnes gens. Venez, il faut que vous les voyiez et que vous me receviez de leur main. »

C'est avec joie que le jeune homme entend la résolution de la jeune fille ; il se demande s'il ne lui avouera pas maintenant la vérité. Mais il lui semble préférable de la laisser dans l'erreur, de la mener chez lui, et alors seulement de chercher à obtenir son amour...

— a Allons-nous-en, dit-elle. On blâme toujours les jeunes filles qui s'arrêtent longtemps à la fontaine, et cependant il fait si bon causer auprès de la source qui ruisselle ! » Ils se lèvent, jettent encore un regard sur la fontaine, et se sentent saisis d'une douce langueur.

En silence alors elle prend les deux cruches par l'anse, monte les degrés et Hermann suit celle qu'il aime. Il lui demande à porter l'une des cruches, afin de partager son fardeau.

— « Non, laissez 1 dit-elle ; il est plus facile de porter ainsi la charge mieux équilibrée, et le maître qui désormais me donnera ses ordres ne doit pas me servir. Ne me regardez donc pas d'un œil si grave, comme si mon sort était à plaindre. Ne faut-il pas, pour accomplir sa destinée, que la femme apprenne à servir de bonne heure ? Ce n'est qu'en servant qu'elle arrive enfin à commander, à prendre dans la maisonfautorité qu'elle a méritée et qui n'appartient qu'à elle Est-ce que la sœur ne commence point de bonne heure à servir son frère, à servir ses parents? Sa vie ne se passe-t-elle pas à aller, à venir, à porter maint fardeau, à préparer mainte chose pour les autres ? Heureuse, si elle s'accoutume à ne trouver aucun chemin trop pénible, si les heures de la nuit sont pour elle comme les heures du jour, si nul travail ne lui semble trop minutieux et aucune aiguille trop fine, si enfin elle s'oublie elle-même et ne vit plus que pour les autres I »

Dorothée va faire ses adieux aux pauvres gens dont elle avait partagé les fatigues et dont elle avait tant contribué à soulager les misères. C'est un joli petit

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tableau de genre où Gœthe introduit le détail précis et familier, qui avait été jusqu'alors banni de la poésie :

Quand les femmes apprirent la résolution de la jeune fille, elles bénirent Hermann avec des regards où se révélaient leurs pensées, et plus d'une murmura à l'oreille de sa voisine : si de son maître il devient son mari, elle n'aura point à se plaindre de son sort. Cependant Hermann la saisit par la main et dit : « Partons, le jour s'avance et le chemin est long jusqu'à notre petite ville. » — Parlant toutes à la fois, les femmes embrassèrent alors Dorothée. Hermann cherche à l'entraîner ; elle les charge encore de saluer plusieurs de leurs bons amis. Mais voilà qu'avec des pleurs et des cris retentissants les enfants s'attachent à sa robe et ne veulentpas laisser partir leur seconde mère. Mais quelques-unes des feînmes leur, disent d'un ton d'autorité : « Taisez-vous, enfants 1 elle va à la ville et vous apportera beaucoup de bons biscuits. Et vous la verrez bientôt revenir avec de beaux cornets dorés. » Et alors les enfants la quittent, et Hermann l'arrache avec peine aux embrassements de ses amis qui de loin encore agitent leurs mouchoirs.

Les voilà partis enfin ; ils marchent côte à côte par la campagne ; Dorothée avec une grave simplicité et sur le ton respectueusement familier qu'une servante à la campagne peut prendre envers son maître, s^informe du caractère des parents d'Hermann et des détails de son service ftitur; !e jeune homme, de plus en plus embarrassé du rôle qu'il a pris n'ose laisser échapper l'aveu qui se presse sur ses lèvres. Ils arrivent à un poirier planté sur le pomt culminant de la campagne et d'où Ton embrasse toute retendue des terres et des jardins qui appartiennent àThôtelierdu Lîon-d'Or.

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