‹ GoetheChapitre 16 sur 24 · TH · texte numérisé non relu

TH

La pleine lune brillait de tout son éclat. Il était nuit. Le dernier rayon du soleil avait disparu ; et ils voyaient s'étendre devant eux enmassesqui formaient contraste, des parties éclairées, brillantes comme en plein jour et les ombres des nuits obscures. Hermann écoutait avec joie les questions que lui adressait la jeune fille, au pied de ce bel arbre, en ces lieux qu'il aimait tant et qui, ce jour même» avaient été les témoins des larmes qu'il avait répandues pour sa chère exilée. Et pendant qu'ils s'asseyaient pour se reposer un peu, l'amoureux jeune homme lui dit en lui prenant la main: « Consulte ton cœur et obéisllibrement à toutes ses inspirations. » Mais il n'osa pas ajouter un mot de plus, quoique l'heure fiH si favorable ; il craignait de s'attirer un non. Ainsi ils restèrent l'un près de Tautre assis en silence.

Mais la jeune fille se mit à dire : c Que j'aime cette douce lumière de la lune ! C'est une clarté pareille à celle du jour. Je distingue nettement dans la ville les maisons et les cours, jusqu'à celte fenêtre sur ce toit ; il me semble que je pourrais en compter les carreaux.

— Ce que tu vois, répondit le jeune homme, c'est notre demeure où je vais te conduire, et cette fenêtre là-bas est celle de ma mansarde, qui deviendra la tienne peut-être ; car nous ferons des changements dans notre maison. Ces blés qui sont mrtrs pour la moisson de demain sont à nous. Nous viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repos. Mais viens, descendons à travers le vignoble et le jardin ; car vois, un orage menaçant s'approche, l'éclair luit et le nuage enveloppera bientôt la douce clarté de la lune. » — Tous deux se lèvent et descendent la ponte marchant au milieu des vigoureux épis, heureuxde voir la lumière nocturne qui les éclaire Mais ils sont arrivés au vignoble et pénètrent dans une région obscure.

Il la dirige sur les pierres informes qui formaient un escalier sous le berceau de vigne, elle s'avance à pas lents et appuie ses mains sur l'épaule d'Uermann ; la lune projetait encore à travers le feuillage quelques lueurs vacillantes ; mais hientôt, voilée par les nuages orageux, elle laisse le jouno couple dans les lénèhres. Avec précaution le vigoureux jeune homme soudent la jeune f'ilhî penchée sur lui ; mais, comme elle ne connaît pas le chemin ni les places où les

HERMANN ET DOROTHÉE. i 45

degrés sont plus di(riciles,le pied lui manque et craque légèrement; elle est près de tomber; le jeune homme agile étend à la hâte le bras et soutient sa bien-aimée. Elle se laisse aller doucement sur son épaule. Leurs poitrines, leurs joues se touchent, mais lui reste là, immobile comme le marbre, enchaîné par son austère volonté, il ne la presse pas d'une plus forte étreinte, il se raffermit pour ne pas céder sous le poids. Chargé de son doux fardeau, il senties battements du cœur de la jeune fille , il respire le parfum de son haleine.

Cependant elle dissimule la douleur que lui fait éprouver son pied et dit en plaisantant : « C'est signe de malheur, s'il en faut croire les gens graves, quand votre pied craque non loin du seuil de la maison où l'on se prépare à entrer. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage ! Mais arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur amener une servante boiteuse. »

Gœthe, pour laisser Tintérêt en suspens, abandonne un instant ses deux aimables héros : il commence le dernier chant de son poème par une invocation à la manière d'Homère :

Muses, qui si volontiers vous montrez favorables à Tamour sincère, qui jusqu'ici avez dirigé sur sa route l'excellent jeune homme, qui avez jeté la jeune fille dans ses bras avant l'heure des fiançailles : prêtez votre aide aussi pour que s'accomplisse l'union de ce couple aimable, dispersez sans retard les nuages qui menacent leur bonheur ! Mais avant tout, dites-nous ^qui se passe dans la maison.

Pour la troisième fois déjà la mère impatiente avait pénétré dans la chambre où les trois hommes étaient réunis et que dans son inquiétude elle venait à peine de quitter ; elle parla de forage qui approchait, de la lune qui brusquement avait voilé sa lumière, puis de l'absence de son fils et des dangers de la nuit ; elle reprocha vivement aux amis de s'être si promptement séparés du jeune homme, sans avoir parlé à la jeune fille, sans avoir demandé samain pour lui.

Mteii

La situation, que Dorothée a acceptée, amène de légers incidents qui retardent un instant le dénouement et font mieux ressortir le caractère de la jeune fille.

Les jeunes gens arrivent chez Thôtelier, père d'Hermann.

€ La porte s'ouvre, et le jeune couple paraît : les parents et les amis, frappés de surprise, à Paspect de la jeune fille, sont captivés par sa beauté et parla richesse de sa taille, et la trouvent parfaitement assortie au jeune homme; oui, la porte semble être trop petite pour les recevoir au moment où ils posent ensemble le pied sur le seuil.

Hermann la présente à son père et à sa mère, et leur dit en peu de mots avec rapidité :

— Voici une personne telle que vous pouvez la désirer. Mon père chéri, veuillez la bien accueillir, elle en est digne ; et vous, ma mère chérie, interrogez-la, dès à présent, sur tout ce qui concerne la conduite intérieure d'une maison, et vous verrez combien elle mérite de vous appartenir et de remplacer votre (ille.

Se h «'\ tant de tirer le pasteur à F écart :

— Homme exc(4lent, venez promptement à mon secours! je n'ai point engagé cette jeune iille à me suivre comme mon épouse, elle croit entrer dans la maison comme servante, et je crains qu*elle ne la fuie dès qu'on lui parl(;ra d'hymen ; mais (pie tout soit décidé à cet instant même, elle ne doit pas rester plus longtemps dans l'erreur, et je ne veux plus demeurer dans le doute ; hâtez-vous, et donneznous un nouveau témoignage de votre sagesse.

Le pasteur rejoint aussitôt les assistants ; mais, hélas ! déjà Tàme de la jeune fille a été blessée par ces paroles du père, prononcées d'un ton badin :

— Voilà qui me plaît, mon enfant ; je me réjouis de voir que mon fils n'a pas moins de goût que son père qui, étant jeune, prenait toujours la plus belle pour danser, et qui enfin alla chercher la plus belle pour Temmener dans sa

maison comme son épouse. On reconnaît d'abord à Tépouse quel est le tour d'esprit de celui qui Ta choisie, et s'il a le sentiment de ce qu'il vaut. Vous n'avez pas non plus, n'estce pas, délibéré longtemps ?

Hermann n'avait entendu qu'une légère partie de ces paroles ; cependant il éprouve au dedans de lui-même un tremblement général, et tous les assistants à la fois gardent le silence.

Mais la jeune fille, navrée jusqu'au fond de l'âme d'une raillerie qui lui paraît insultante, reste immobile ; une rougeur subite se répand sur son visage et sur son cou ; néanmoins elle se contient, elle rassemble ses esprits, et dit ensuite au vieillard, sans cacher son chagrin :

— Oh ! certainement votre fils ne m'a point préparée à une telle réception, quand il m'a fait le portrait de son père. Je sais que vous êtes un homme avisé, qui se conduit envers tout le monde selon les convenances ; mais il paraît que vous n'avez pas assez de compassion pour la pauvre fille qui vient seulement de passer votre seuil, et qui est disposée à vous servir ; sans quoi vous ne m'auriez pas fait sentir, par une ironie amère, la distance de mon sort à celui de votre fils et au vôtre. Sans doute j'entre pauvre, avec un simple paquet, dans une maison pourvue de tout. Je me connais très bien, et sais quels doivent être nos rapports ; mais est-il généreux de m'accueillir, à l'instant même de ma venue, avec une raillerie qui, peu s'en faut, me repousse loin du seuil où j'ai à peine posé le pied ? »

Enfin tout s'explique et s'arrange, et le pasteur peut célébrer avec joie les fiançailles cl unir les deux jeunes gens.

« Alors Hermann s'avançant vers Dorothée :

— Ne regrette point tes larmes et cette douleur passagère, lui dit-il avec tendresse ; elles confirment mon bonheur et, je l'espère, le tien. Je ne suis pas venu à la fontaine pour proposer à l'étrangère, à la fille la plus accomplie, d'être notre servante, j'y suis venu pour obtenir ton cœur et

ta main. Mais, hélas I mon œil intimidé n'a pu voir quel était le penchant de ton cœur ; je n'ai aperçu dans tes regards que de Tamitié lorsque tu m as salué dans le paisible miroir delà source. Te conduire dans notre maison était déjà la moitié de mon bonheur. Tu peux le rendre parfait ; oh I que je puisse bénir ce moment !

Elle élève vers le jeune homme des yeux où règne Témotion la plus tendre.

Le pasteur avait dispersé les incertitudes des autres assistants. Mais la jeune fille se présente avec grâce au père, s'inchne devant lui, pénétrée de respect et d'affection, et lui baisant la main qu'il retirait :

— Que la justice, dit-elle, vous fasse pardonner à celle qu'une erreur a troublée les larmes de la douleur et les larmes de la joie. Oh 1 pardonnez-moi ma sensibilité ; pardonnez-moi aussi ce que j'éprouve en ce moment, et laissezmoi le temps de me reconnaître dans le bonheur inopiné qui m'arrive et que chacun ici partage. Oui, que ce premier chagrin causé par moi qu'une surprise a égarée, soit le dernier. Le service fidèle auquel la servante s'était engagée, et que raffectii )n 1 ui aurait allégé, vous sera rendu par votre fille.

Aussitôt le père l'embrasse, en cachant ses larmes. La mère s'approche d'elle avec confiance, et la baise tendrement : leurs mains, l'une dans l'autre, s'agitent en signe d'amitié ; les deux femmes en pleurs gardent le silence.

Alors le bon et judicieux pasteur se hâte de saisir la main du père, et lui tire, non sans peine, du doigt potelé, l'anneau nuptial ; il prend l'anneau de la mère, et unit les deux jeunes gens.

— Que ces anneaux d'or, dit-il, soient destinés à former l'étroite union d'un second hymen, aussi heureux que le premier 1 Hermann est pénétré d'amour pour Dorothée ; elle avoue qu'il est l'objet de ses vœux. Je vous unis donc en ce moment et vous bénis pour le reste de vos jours, par la volonté d'un père et d'une mère, et sous les yeux de ce témoin notre ami. »

De cette simple histoire Goethe a su tirer un merveilleux parti ; si l'on voulait faire ressortir toutes

les beautés diverses du poème, ce ne seraient pas quelques passages qu'il faudrait citer, mais Tidylle tout entière: à chaque page se révèlent des mérites nouveaux. Il n'y a point dans Hermann et Dorothée de descriptions proprement dites, et tout cependant y est mis dans une vive lumière, nous croyons tout voir, villes, paysages, et gens. Gœthe a répandu à profusion tous les trésors de sa poésie, et en même temps il a mis dans ses tableaux le réalisme le plus complet. Tout est peint en traits pittoresques et précis, rehaussés par Tart de la versification, la place des mots, l'harmonie du rythme. Il ne recule pas devant le terme propre, devant le détail que notre littérature persistait encore à déclarer bas et inconvenant. La mère a donné une vieille robe de chambre d'indienne, du plus fin coton, doublé de bonne flanelle; les curieux, dans cette chaude journée, s'éventent de leur mouchoir; rhôlelier invite ses amis à venir boire avec lui dans une salle fraîche, parce qu'au soleil « les mouches volent autour des verres». La mère inquiète va chercher son fils, qui s'est enfui pour cacher son chagrin. Chemin faisant,

• elle traverse avec rapidité les deux longues cours, passe devant les étables et les solides bâtiments des granges, entre dans le vaste jardin qui s'étend jusqu'aux murs de la cité ; chemin faisant, elle voit avec plaisir les progrès de chaque plante, redresse les tuteurs sur lesquels reposent les branches du pommier chargées de fruits, et du poirier pliant sous le poids des siens; elle dégage promptement le chou vigoureux et rebondi de quelques chenilles ; car une femme active ne fait point un pas qui soit inutile.

UkliAk

1 50 GŒTHB.

Arrivée dans le berceau de chèvrefeuille à rextrémité du jardin, elle n'y trouve pas son fils, et ses yeux l'ont en vain cherché dans toute l'enceinte qu'elle a parcourue ; mais la petite porte qui, par la faveur particulière d'un aïeul, digne bourgmestre, fut placée dans le mur de la cité, estentr'ouverte. Elle sort, et, passant le fossé, maintenant à sec, arrive près du sentier escarpé de son vignoble qui, entouré d'une forte haie, est favorablement exposé aux rayons du soleil. Elle gravit ce sentier, et, dans son chemin, elle voit avec satisfaction l'abondance des grappes de raisin, pouvant à peine recevoir quelque abri du feuillage. Traversant le milieu du vignoble, on parvient au sommet par un degré formé de pierres non taillées, et sous un berceau de vigne ; là pendent le chasselas blanc, et le raisin muscat, grappes d'un bleu rougeâtre et d'une grosseur extraordinaire : ces fruits, cultivés avec soin, étaient destinés à l'ornement des desserts qu'on servait aux étrangers ; le reste du vignoble portait des ceps isolés l'un de l'autre, et chargés de plus petites grappes qui donnaient un vin excellent. Elle jouit par avance des bienfaits de l'automne, de la fête où tout le canton cueille, en chantant, les raisins, les foule au pressoir, et remplit de vin les tonneaux ; le soir, des feux d'artifice éclairent toute la contrée, pour célébrer la plus belle des récoltes. Cependant elle marche avec plus d'inquiétudCj depuis qu'elle a deux et même trois fois appelé son fils, et que l'écho seul lui a répondu. Il était si rare qu'elle eût à chercher son fils ! jamais il ne s'éloignait, ou il avait soin de l'en prévenir pour épargner de vives craintes à sa tendre mère ; mais elle espère encore le rencontrer en poursuivant sa route, puisque la dernière porte du vignoble, comme la première, est ouverte.

Elle va dans le vaste champ qui forme le dos de la colline ; elle est toujours sur son propre terrain, et son cœur éprouve de la joie en voyant le blé qui, chargé d'épis dorés et forts, s'incline et s'agite sur tout le champ. Elle suit dans une lisière un sentier en dirigeant ses regards vers le grand poirier qui s'élève sur un coteau, limite de ses possessions. On ne savait qui Tavait planté ; on l'apercevait de toutes parts à une grande distance, et son fruit était renommé; sous cet arbre, à midi, les moissonneurs prenaient joyeuse-

ment leur repas, et les bergers s'asseyaient, sous son ombrage, sur les bancs de pierre et de gazon.

Elle ne s'était pas trompée dans son espcgir; là son Hermann était assis; il se reposait la tète appuyée sur le bras, et paraissait considérer dans Téloignement les monts qui bordaient cette contrée. Elle se glisse doucement vers lui, et d'une main légère lui touche l'épaule; il se retourne, elle voit ses yeux chargés de larmes.

— Ma mère, dit-il étonné, vous m'avez fait une surprise. Et il se hâtait d'essuyer ses pleurs, expression de ses

sentiments généreux.

— Quoi ! mon fils, tu pleures? dit la mère émue. Je ne te reconnais point à cette désolation ; je ne t'ai jamais vu dans cet état. Dis-moi ce qui te porte à l'asseoir seul ici sous ce poirier et ce qui remplit tes yeux de larmes. »

Les caractères sont dessinés avec une habileté et une puissance qui forcent l'admiration : Thôtelier, bourru, tracassier après dîner, « quand il a sa petite pointe » de mauvaise humeur, « quand ses collègues l'ont contredit au conseil municipal »> fier de sa fortune, de ses champs, de son hôtel, de sa ville elle-même, mécontent de son fils qui veut rester paysan, au demeurant le meilleur homme du monde ; sa femme, bonne, soumise, s'attendrissant facilement, curieuse, excellente ménagère ; le pharmacien, moraliste sévère, voyant les choses en noir, défiant, parcimonieux et bavard ; le pasteur, tolérant, instruit, digne et un peu solennel, mais presque tout aussi enclin à discourir que son ami le pharmacien. Mais c'est surtout dans la peinture de ses deux héros que Gœthe a mis en œuvre toutes les ressources de son talent. Héros est peut-être une expression un peu ambitieuse pour désigner ces deux

m^ti-

personnages: Hermann est gauche et timide, il a toujours été le dernier en classe ; son père lui reproche d'avoir un goût prononcé pour les occupations réservées d'ordinaire aux domestiques ; Dorothée n'a aucune prétention à être une belle âme et un bel esprit ; elle a des bras vigoureux qu'elle se promet bien d'occuper, elle a toutes les qualités d'une brave ménagère, et elle témoignera son amour à son époux « en le soignant bien. » Néanmoins tous deux sont fort aimables ; et malgré toutes les petites réalités dont le poète entoure leur portrait, ils sont le type idéal de la nature saine, pure, forte. Car, il ne faut pas l'oublier, ces peintures exactes de la vie réelle nous sont présentées avec toutes les ressources de la poésie ; sans que jamais ils s'écartent de ce qui est habituel à la nature humaine dans les circonstances où ils se trouvent, tous ces personnages, dans toutes leurs actions et dans tous leurs discours, obéissent à la loi du beau, que leur impose Fartiste: l'observation est réaliste, l'art, qui la met en œuvre, est idéaliste. C'est pour la première fois que dans la littérature moderne apparaît cette poésie du réel. Depuis, en France et en Angleterre aussi bien qu'en Allemagne, on a profité des leçons de Goethe. Mais, si Ton veut comprendre toute l'originalité du poème à'ilermann et Dorothée, il suffit de le comparer avec ce que nous offre la littérature française à la même époque, avec ses fades imitations de Gessner, ses fausses élégances, ses contes moraux, avec la nature artificielle que nous peignent les Roucher, les Saint- Lambert, les Delille,

Page 1