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CHAPITRE V

LES ROMANS. — Wîlhelm Mets ter

Déjà en 1777, trois ans après le Werther, Gœthe commençait un nouveau roman : les Armées d'apprentissage de Wîlhelm Meister. Le Wilhelm Meister est loin d'avoir eu en France le succès du Werther, Nous le trouvons généralement ennuyeux. Les derniers livres le sont, en effet ; on ne saurait le dissimuler. Les lecteurs qui cherchent surtout dans un roman un plaisir, un passe-temps, qui n'exige ni effort ni réflexion, ne peuvent aller jusqu'au bout de cette longue série d'aventures et de dissertations. C'est que le Wilhelm Meister n'a pas été écrit, comme jadis le Werther^ en quelques jours, dans cet état de somnambulisme inspiré, dont nous parlent les Mémoires. Il a attendu vingt années avant d'être terminé. En ce laps de temps, que d'événements dans la vie de Gœthe ! que de leçons lui a apportées l'expérience ! quels changements et dans sa conception de l'art et dans sa conduite elle-même ont causés la part de plus en plus grande qu'il a prise au gouvernement, ses études scientifiques, ses réflexions sur la poésie et les lettres, l'influence de Madame de Stein et le voyage en Italie ! Le roman a forcément subi le contre-coup

de ces modifications dans la pensée et dans le talent du poète.

Dans le plan primitif, Gœthe voulait simplement faire le tableau de la vie au théâtre et autour du théâtre. Il venait de s'y initier lui-même. Les représentations dramatiques étaient en effet une des grandes distractions de la cour de Weimar, et notre poète y jouait un rôle fort actif, étant à la fois l'auteur, le directeur et l'acteur principal. Mais peu à peu, avec les années et Texpérience, ce sujet s'élargit : à ce tableau, auquel le roman devait d'abord se borner et qui maintenant occupe une place disproportionnée dans Fensemble, sont venus s'ajouter mille autres épisodes ; c'est une vaste peinture ; Gœthe veut nous y montrer le xviii® siècle tout entier, avec toutes les idées qui l'agitent et le préoccupent, sans oublier l'économie politique et la pédagogie. Mais après avoir vingt fois pris, abandonné, repris son œuvre, l'écrivain finit par se fatiguer. Il esquisse à peine les dernières scènes ; l'imagination, lassée et dégoûtée, l'abandonne et ne prête plus ni vie ni couleur à l'élément didactique qui triomphe.

Ces réserves faites, le Wilhelm Meister n'en est pas moins une œuvre digne de notre étude et de notre admiration, le roman le plus varié et le plus profond, le plus réaliste et le plus poétique, le plus riche de caractères et d'enseignements, et, dans ses premières parties au moins, le plus touchant, le plus amusant, le plus intéressant que nous off're toute la littérature allemande.

Wilhelm Meister est un jeune homme que sa fa-

mille destine au commerce ; mais ses talents littéraires et ses goûts d'artiste lui inspirent Thorreur de cette existence régulière et bourgeoise. De bonne heure, comme Gœthe, il a eu la passion du théâtre, et il s'est habitué peu à peu à voir non seulement dans l'art dramatique le plus beau des arts, mais encore dans la vie de ceux qui le cultivent, Tidéal de la vie humaine.

« Elevé dans une élégante maison bourgeoise, l'ordre et la propreté étaient Télément où il respirait. Il tenait de son père un grand amour du luxe et des arts; aussi dès son enfance avait-il su orner magnifiquement sa chambre, qu'il considérait comme son petit empire. Les rideaux de son lit étaient arrangés avec soin et drapés comme les tentures d'un trône ; il avait su se procurer un tapis pour rétendre au milieu de sa chambre, et un autre d'un tissu plus fin pour sa table ; presque inconsciemment il avait disposé ses livres et tous les objets qu'il possédait, de telle façon qu'un peintre de TEcole hollandaise eût pu y trouver de bons groupes pour ses natures mortes. D'un bonnet blanc il avait fait une sorte de turban, et les manches de sa robe de chambre étaient courtes, à la mode orientale. Il prétextait, il est vrai, que les manches longues et larges le gênaient pour écrire. Le soir, quand il était tout seul et qu'il n'avait plus à craindre d'être dérangé, il se roulait autour du corps une écharpe de soie, et l'on prétend même que parfois il se mettait à la ceinture un poignard, qu'il avait pris dans une collection de vieilles armes. C'est dans cet équipement qu'il répétait les rôles tragiques qu'il devait jouer avec ses jeunes camarades, et c'est même dans cet appareil théâtral qu'à genoux sur le tapis, il faisait sa prière du soir.

Aussi combien grand il estimait le bonheur des acteurs qu'il voyait en possession de tant de vêtements et d'armures majestueuses , qui s'exerçaient perpétuellement à une noble démarche, dont l'esprit semblait être un miroir où se reflétaient les situations, les pensées, les passions les

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plus belles et les plus magnifiques qu'eût produites le inonde. De même Wilhelm se représentait la vie privée d'un acteur, comme une série de graves actions et de nobles occupations, qui atteignent leur point de perfection sur le théâtre, ainsi que l'argent, après avoir à mainèes reprises passé par le feu qui doit le purifier, apparaît enfin aux yeux de l'orfèvre dans tout l'éclat de sa blancheur immaculée, et lui indique ainsi que le métal est complètement débarrassé de tout mélange impur. »

Différentes circonstances amènent peu à peu notre héros à faire connaissance avec le théâtre et la vie réelle d^s acteurs. Gœlhe le met d'abord en relations avec quelques membres égarés d'une troupe qui s'est dissoute. A ce premier noyau viennent se joindre d'autres artistes inoccupés. On se groupe autour de Wilhelm, parce qu'il a de l'argent, et il se trouve bientôt que toute une troupe nouvelle est rassemblée. Il en est le chef réel ; il écrit de petites pièces pour elle, il dirige le choix du répertoire et les répétitions. C'est l'occasion de fort belles discussions littéraires. Il est entre autres une analyse d'Hamlet, la plus ingénieuse et peut-être la plus juste qui ait jamais été écrite, mais qui se trouve avec tant d'art mêlée à la trame du récit, qu'elle contribue à mieux faire ressortir le caractère des personnages, à précipiter l'action, et qu'elle forme un des épisodes les plus intéressants du livre. Le parallèle que Meîster établit entre Corneille et Racine est resté célèbre :

a Corneille, si je puis m'exprimer ainsi, a peint de grandes âmes et Racine des gens du grand monde. Quand je lis les pièces de ce dernier, je me représente toujours le poète, qui vit au milieu d'une cour briflante, qui a devant les

yeux un grand monarque, qui est en relation avec les plus illustres personnages et pénètre les secrets de Thumanité, qui sont comme cachés derrière des tapis précieux. Quand j'étudie son Britannicus^ sa Bérénice^ il me semble réellement que je suis à la cour, que je suis famiUer avec les moindres recoins de ces demeures des dieux terrestres, et que par les yeux d'un Français je vois des rois, qu'adore un peuple entier, des courtisans, enviés de la foule, que je les vois sous leur aspect naturel, avec leurs fautes et leurs douleurs. On prétend que Racine est mort de chagrin parce que Louis XIV n'avait plus voulu le voir et lui avait fait sentir son mécontentement ; cette anecdote est pour moi la clef de toutes ses œuvres, et il est impossible qu'un poète de si grand talent, dont la vie et la mort dépendaient d'un regard de son roi, pût écrire des pièces qui ne fussent pas dignes des applaudiirsements d'un prince et d'un roi. »

Gœthe groupe progressivement autour du héros principal des figures nombreuses et variées ; il sait les faire vivre avec cette puissance créatrice que nous avons admirée déjà dans Werther^ dans Gœtz, dans Egmonty dans Hermann et Dorothée. Nulle part il ne décrit ses personnages ou n'analyse leur caractère ; il les fait agir et parler, et nous les connaissons, comme s'ils vivaient sous nos yeux. Par exemple, on chercherait en vain dans Wilhelm Meister un portrait de Philine. Ce sont mille traits épars, à peine remarqués , quelques mots en cet endroit, une scène plus loin : c'est aussi 1 art du contraste ; il est certain en tous cas que, bien que nulle part le poète ne se soit arrêté à la peindre, tous ceux qui ont lu le roman ne peuvent plus oublier cette actrice légère, coquette, bohémienne, spirituelle, sans scrupules et sans conscience, bonne pourtant et charitable, sachant même pousser le dévouement jusqu'au sacriticç, et malgré

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tous ses défauts, malgré tous ses vices, une des plus aimables figures qu'ait dessinées la plume de Gœthe.

Les acteurs, à la fortune desquels Wilhelm s'est attaché, sont invités à venir donner des représentations dans un château des environs, où un grand prince doit faire un assez long séjour. Gœthe ne dédaigne pas ici de s'inspirer de Scarron, et les aventures burlesques par lesquelles passela troupe ambulante rappellent plus d'une scène du Roman comique. Cet épisode ouvre enfin les yeux à Meister sur la véritable valeur de ses compagnons ; il voit la mauvaise fortune mettre enjeu toutesleurs passions mesquines: jalousie mutuelle, amour du gain, recherche servile des moindres faveurs j il constate que le sens moral et l'amour de l'art leur font défaut à un égal degré. Cependant dans Tàme enthousiaste de notre héros un idéal nouveau s'élève sur les débris de son idéal déchu : c'est dans la vie du grand monde qu'il espère trouver désormais ce qu'il a en vain cherché sur le théâtre. Il apprend à connaître des seigneurs et des grandes dames, des soldats et des courtisans Le roman se peuple ainsi de plus en plus, mais il n'en est pas encombré, tant est grand l'art du poète.

Tous ces personnages avec les détails de leur vie matérielle et les manifestations de leurs caractères, sont empruntés à la vie réelle, et Gœthe les a peints avec le réalisme le plus complet, si bien que l'on a été souvent tenté de mettre des noms sous ses portraits. Mais il aime à mêler la poésie à la réalité. Dans Ilermannet Dorothée, la poésie est dans la forme même du récit ; les charmes de sa langue rythmique

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el je ne sais quel écho des antiques poèmes homériques jettent une sorte de reflet idéal sur ces deux robustes et rustiques héros. Dans le Wilhelm Mets ter y pour représenter la poésie, Tidéal, l'aspiration vers les hautes régions où disparaissent les misères et les platitudes de notre humanité, Gœthe a créé tout exprès deux personnages : Mignon et le Harpiste.

Mignon est une de ces créations du génie de Gœthe qui se sont vile imposées à Tuniverselle admiration. Qui n'a entendu prononcer au moins son nom ? Les peintres et les statuaires se sont efforcés de lui donner un corps et un visage; les musiciens ont rivalisé pour traduire à nos sens les chants délicieux que le poète met dans sa bouche ; un opéra-comique Ta rendue populaire en France. Mais dans le marbre ou sur la toile, sous les traits de Tactricela plus habile, Mignon perd en grande partie ce charme suave et éthéré qu'a su lui prêter Gœthe. Non qu'elle soit un de ces fantômes indécis qu'un poète aperçoit en ses rêves, qui n'ont ni chair ni sang, et ne présentent qu'une vague ressemblance avec les êtres humains. Mille traits rattachent Mignon à la réalité : étrange, bizarre parfois, enfantine avec quelque chose de mystérieux et de profond, mais toujours séduisante et vivante, telle elle nous apparaît dès la première scène où on nous la préseate.

a Wilhelm montait l'escalier pour se rendre dans sa chambre, lorsqu'il rencontra une jeune créature qui attira son attention. Une veste de soie, courte, avec des manches brodées, à l'espagnole, des pantalons longs et collants, faisaient à cet enfant un joli costume. Ses longs cheveux

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noirs étaient frisés et bouclés tout autour de sa tête et formaient une queue par derrière. Il le regarda avec éton-. nement et ne put se dire avec certitude s'il devait le prendre pour un garçon ou pour une fille. Cependant il se décida pour la dernière alternative ; il Tarrêta, quand elle passa auprès de lui, lui dit bonjour, et lui demanda à qui elle appartenait, bien qu'il ne lui fût pas difficile de voir qu'elle faisait partie de la troupe de jongleurs et de danseurs qui était descendue au même hôtel que lui. Elle lui jeta de côté un regard noir, perçant, s'arracha à la main qui l'arrêtait et courut à la cuisine sans répondre »

A quelque lenaps de là, Wilhelm est témoin des mauvais traitements que fait subir à Tenfant le chef de la troupe de saltimbanques. Il prend la défense de Mignon et finit par obtenir qu'on la lui abandonnera s'il paie ses vêtements et ce qu'elle a pu coûter jusqu'alors à ceux qui l'ont nourrie. Il ne peut néanmoins obtenir aucun éclaircissement sur la famille et le lieu d'origine de Mignon ; elle-même pendant ces négociations a disparu. Wilhelm, inquiet, a beau chercher et faire chercher, on ne la retrouve pas.

a Le lendemain, après que les danseurs de corde furent partis, Mignon se montra tout de suite et s'approcha de Wilhelm qui faisait de Fescrime avec un acteur du nom de Laërte.

— Où étais-tu fourrée ? demanda Wilhelm d'un ton amical. Tu nous as causé beaucoup d'inquiétude. L''enfant ne répondait pas et le rf^gardait.

— Tu es à nous maintenant, s'écria Laërte, nous t'avons achetée !

— Combien as-tu payé ? demanda l'enfant fort sèchement.

— Cent ducats, répliqua Laërte; si tu peux les rendre, tu seras libre.

— C'est beaucoup ? demanda l'enfant.

— Oh I oui, tu n'as qu'à te bien conduire.

— Je veux servir, répliqua-t-elle.

A partir de ce moment, elle observa attentivement le garçon d'hôtel et les services qu'il rendait à Wilhelm, et, dès le lendemain, elle ne souffrit plus qu'il entrât dans sa chambre. Elle voulut tout faire elle-même, et de fait elle remplit les occupations dont elle s'était chargée, avec len- *teur, il est vrai, et non sans maladresse, mais avec exactitude et le plus grand soin.

Souvent elle se plaçait auprès d'un vase d'eau et se lavait la figure avec tant d'ardeur qu'elle s'en écorchait presque les joues; à force de la questionner et de la taquiner à ce sujet, Laërte finit par apprendre qu'elle cherchait à se débarrasser à tout prix du fard qu'elle croyait avoir encore sur les joues, mais que, dans Tardeur avec laquelle elle le faisait, elle tenait pour le plus tenace des fards le rouge qu'elle produisait à force de se frotter. On le lui fit comprendre, et elle cessa. Elle montra alors un beau teint pâle, relevé de fort peu de rouge. »

Mignon éprouvait pour son libérateur une vive reconnaissance et une profonde affection. Une des preuves les plus touchantes qu'elle lui en donna , ce fut de danser devant lui cette danse des œufs qu'elle avait refusé d'exécuter, le jour où Wilhelm Tavait arrachée à la brutalité de son maître.

« Un soir en rentrant, Wilhelm trouva Mignon qui l'attendait et l'éclaira pendant qu'il montait l'escalier. Lorsqu'elle eut déposé la lumière, elle lui demanda la permissioxi de lui faire voir un tour d'adresse. Il eût volontiers répondu: non, surtout parce qu'il ne savait pas ce que ce pouvait être, mais il était incapable de rien refuser à cette bonne créature. Elle sortit, et revint bientôt. Elle portait sous le bras un tapis qu'elle étendit par terre. Wilhelm la laissa faire. Elle apporta ensuite quatre flambeaux et en mit un sur chaque coin du tapis. Un petit panier avec des œufs, qu'elle alla chercher, fit voir plus clairement quel était

son dessein. A pas bien mesurés, elle marcha ensuite sur le tapis dans tous les sens et posa les œufs à des distances déterminées les uns des autres ; puis elle fît entrer un domestique de la maison qui savait jouer du violon. Il se plaça avec son instrument dans un coin; elle se banda les yeux, donna le signal et, en même temps que la musique, comme un mouvement d'horlogerie qu'on a remonté, elle commença la danse, en accompagnant la mesure et la mélodie du bruit des castagnettes.

Elle mena la danse avec légèreté, rapidité, précision. Elle avançait avec une telle sûreté au milieu des œufs, elle les frôlait de si près, qu'on eût pu croire à chaque instant qu'elle allait en casser un, ou dans ses tours rapides en chasser un autre. Il n'en fut rien. Elle n'en toucha aucun, bien qu'elle tournât au milieu d'eux avec toutes sortes de pas, en sautant même et à la fin en se traînant presque à genoux. Sans arrêter, comme une horloge, elle suivait son chemin, et la musique singulière donnait, à chaque reprise, un élan nouveau à cette danse rapide. Wilhelm était tout à fait sous le charme de ce singulier spectacle ; il suivait chacun des mouvements de la chère créature et était étonné de voir comme cette danse faisait vivement ressortir son caractère.

Elle se montrait sévère,, décidée, sèche, violente, ardente, et dans les figures douces plutôt solennelle qu'agréable. En ce moment il ressentit en une seule fois tous les sentiments qu'avait fait naître Mignon en lui. Il éprouva le désir d'attacher à son cœur, comme un «nfant, cet être abandonné, de la prendre dans ses bras et avec l'amour d'un père d'éveiller en elle les joies de la vie.

La danse finissait; elle roula doucement les œufs avec les pieds et en fît un petit tas. Elle n'en oublia aucun, n'en cassa aucun, se plaça tout auprès, enleva son bandeau et termina la représentation par une révérence; elle ramassa ensuite les œufs qu'elle mit dans son panier, prit le tapis sous son bras, demanda si Wilhelm avait encore quelque ordre à lui donner et disparut.

Le musicien lui apprit que depuis quelque temps elle s'était donné beaucoup de mal pour lui chanter l'air de cette danse, qui était le fandango, jusqu'à ce qu'il eût

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SU le jouer. Elle lui avait aussi pour >a peine offert quoique argent, qu'il n'avait pas voulu accepter.

Cette affection que Mignon manifeste pour cet hommage singulier, croît à mesure qu'elle grandit ellemême, mais en conservant ce caractère do profondeur, de concentration, de maladresse à s exprimer, qui fait roriginalilé de cette belle figure. Mignon est une fleur transportée d'un climat plus heureux sous un ciel où elle ne peut se développer, où elle no pourra vivre ; un mal secret, à peine perceptiblo, la ronge. C'est la 5e/i;î5Mc/i/, ce sentiment qui est do tous les temps et de tous les pays, mais pour lequel seuls les Allemands ont un nom ; la Sehnsuoht, c'est-à-dire la vague aspiration, mêlée de dosir ol d'appréhension, vers un avenir obscur ; le regret d\ui idéal qu'on cherche et qu'on craint pourtant do no jamais trouver ; toute cette poésie mélancolîquo qui s'éveille dans le jeune homme et dans la joune lillo à l'âge des premières amours ; cette sorte do ressouvenance indécise qui agite parfois « Tango dochu qui se souvient des cieux ». Mignon chante elle-monie :

« Celui-là seul qui connaît la Sehnsucht — sait ro quo jo souffre ! — Solitaire et privée de toute joie — je porte um^s regards au firmament — de ce côté, là-bas 1 — Ah 1 (M^liii 'qui m'aime et me connaît, — est dans le lointain. — J'ai le vertige et je sens brûler — mes entrailles. — (Îolui-IA qui connaît la Sehnsucht, — sait ce que Je souffre 1 »

Ces souffrances morales se manifestent parfois aussi chez Mignon par des douleurs physiquos. Eprouve-t-elle une émotion un peu vive, elle porto les

mains à son cœur avec un cri déchirant; tous ses membres se raidissent, la vie semble s'arrêter. Puis un violent tremblement agite tout son corps, elle revient enfin à elle en versant des torrents de larmes. La mort a déjà marqué de son empreinte celte aimable créature : Tidéal ne peut se réaliser sur cette terre, et celle qui le représente, après avoir accompagné Wilhelm pendant quelques années, disparaîtra, quand il aura cru atteindre le but qu*il poursuit.

Meister ne se doute pas du trésor qu'il a près de lui. Il accorde à Tenfant une affection paternelle, mais souvent distraite ; et, pendant qu'il suit le cours de ses expériences, il l'abandonne à ellemême. Elle se console avec le harpiste qui est son confident. Ce personnage mystérieux a été présenté à Wilhelm, peu après le moment où il s'est attaché Mignon. Un jour qu'il dînait en compagnie de Philine et des autres acteurs, l'hôte introduit un musicien.

a La figure de cet homme étrange causa un profond étonnement à nos amis rassemblés, et il avait déjà pris possession d'une chaise, que personne n'avait encore eu le cœur de l'interroger ou de lui dire quoi que ce fût. Son crâne chauve était entouré d'une mince couronne de cheveux gris; de grands yeux bleus brillaient doucement sous de longs sourcils blancs. Son nez bien formé surmontait une longue barbe blanche, qui ne cachait pas pourtant ses lèvres aimables, et une robe d'un brun sombre enveloppait son corps élancé du col jusqu'aux pieds. Et ainsi, il se mit à préluder sur la harpe, qu'il avait placée devant lui. Les sons agréables qu'il tirait de son instrument réjouirent bientôt toute la société. »

Le vieillard charme ses auditeurs par des improvisations variées, et quand Wilhelm lui demande ce qu'il désire pour sa récompense, il répond par la ballade suivante :

« Qu'entends-je là dehors, devant la porte ? — Qu'entendsje retentir sur le pont-levis ? — Faites qu'à nos oreilles ce chant — retentisse, ici, dans cette salle ! — Le roi a parlé ; le page court, — il revient, le roi s'écrie : — Qu*on le fasse entrer, ce vieillard I

Je vous salue, nobles seigneurs, — je vous salue, nobles dames ! — Quel riche ciel I étoiles sur étoiles ! — qui les pourrait toutes nommer ? — Dans cette salle, pleine de luxe et de magnificence, — mes yeux, fermez-vous. Ici, ce n'est point le moment — de se réjouir à cet éblouissant spectacle.

Le ménestrel ferme les yeux — et frappe les cordes sonores; — les chevaliers lancent des regards pleins de feu, — les belles abaissent leurs yeux sur leur sein. — Le roi, à qui plut la chanson, — pour le récompenser de ses accents, lui fît — apporter une chaîne d'or.

La chaîne d'or, ne me la donne pas à moi ; — cette chaîne, donne-la aux chevaliers — devant le regard courageux desquels — les lances des ennemis volent en éclats.

— Donne-la au chancelier que tu as — et fais-lui porter encore cette charge d'or — avec ses autres charges.

Je chante, comme chante Toiseau — qui demeure dans les branches. — La chanson qui jaillit de mon gosier — est une récompense, qui récompense richement; — mais, s'il m'est permis de demander, je te demande une chose :

— fais-moi donner un verre du meilleur vin — dans un pur cristal.

Il le porte à ses lèvres, il le vide. — doux rafraîchissement ! — maison trois fois heureuse — où ceci n'est qu'un don insignifiant. — Quand vous serez en joie, pensez a moi — et remerciez Dieu, aussi chaudement que moi, — je vous remercie pour ce vin. »

Mignon représente l'aspiration vers Tidéal tou-

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jours poursuivi et toujours inaccessible; le vieillard représente la poésie de la douleur et des regrets. Il y a dans sa vie un mystère effrayant, un crime, auquel il fait allusion dans ses chants.

<i Celui qui se donne à la solitude, — ah ! il est bientôt seul 1 — Chacun vit, chacun aime — et rabandonne à sa peine.

Oui, laissez-moi à mon tourment î — E^ quand il m'arrive de pouvoir — être bien solitaire, — alors je ne suis pas seul !

Un amoureux se glisse, tout doucement, — pour .voir si sa belle est seule ; — ainsi se glissent auprès de moi, jour et nuit, — auprès de moi solitaire, la peine; — auprès de moi solitaire, le tourment ! —

Ah ! quand un juur enfin je serai — solitaire dans ma tombe, — alors enfin, ils me laisseront seul ! »

Il est difficile de trouver dans toute la poésie moderne quelque chose de plus poignant que ces vers, où les mots seiil^ peincy solitaire^ tourment,, reviennent sans cesse à la rime, comme un lugubre écho, si ce n'est peut-être les suivants, où le harpiste donne à sa douleur une expression plus générale, plus touchante et plus profonde encore : .

a Celui qui jamais n'a mange' son pain dans les larmes, — celui qui jamais d«ins les nuits douloureuses, — n'est resté assis sur son lit en pleurant, — celui-là ne vous connaît pas, puissances ce'lestes !

Vous nous introduisez dans la vie, — vous laissez le mnl heureux se rondre coupable, — puis vous Tabandonnoz à la peine — car tonte faute trouve son châtiment sur ct)tlc terre !

Ces deux personnages originaux. Mignon et le

Harpiste, accompagnent Wilhelm dans toutes ses jérégrinatiotts ; ils constituent sa famille. Aux heures où il est tout occupé de la poursuite de son idéal, où sa pensée est absorbée par Tune de ces femmes qui successivement incarnent cet idéal et en marquent les changements, ils disparaissent du récit ; ils s'enferment dans la mansarde du vieiHard et charment leur mutuelle tristesse par leurs chants mélancoliques. Mais aussitôt que leur protecteur a subi une déception nouvelle, qu'il est chagriné ou inquiet, ils sont auprès de lui. Le harpiste le console en évoquant cette mystérieuse puissance des larmes, qui soulagent les souffrances ; Mignon l'entoure d'une aflfection de plus en plus tendre, de plus en plus triste aussi. Elle est à côté de lui comme un bon génie dont il refuse d'écouter la voix ; elle l'avertit qu'il s'égare, elle invile à venir avec elle vers d*autres régions dont elle a gardé le souvenir.

a Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent ? — où sous le sombre feuillage brille Tor ardent des oranges? — sous le ciel bleu souffle un doux vent ; — le myrte s*y dresse modeste, et le laurier, superbe. — Le connais-tu bien? — C'est là ! c'est là ! — qu'avec toi, ô mon bien-aimé , je voudrais aller !

Connais-tu la maison ? son toit repose sur des colonnes,

— brillant est le salon, étincelants les appartements, — et des statues de marbre se dressent et me regardent : — pauvre enfant, que t'a-t-on f^iit ? — La connais-tu bien ?

— C'est là ! c'est là — qu'avec toi, ô mon protecteur, je voudrais aller !

Connais-tu la montagne et ses sentiers qui montent jusqu'aux nues? — Dans le brouillard le mulet cherche son chemin, — dans des cavernes habite l'antique engeance des dragons; — le rocher tombe, et sur lui se précipite le

torrent. — La connais-tu bien? — C'est là ! c'est là — que passe notre route ! père, partons I

J'aurais pu citer une des nombreuses traductions en vers qui oot été faites de ce chant célèbre de Mignon. Mais tout le monde en connaît au moins une, tout le monde en a chanté une. J'ai donc préféré donner une traduction littérale, qui fasse mieux connaître le texte même de Goethe. Il est vrai que tout le charme de la poésie a disparu; mais les traductions en vers n'en ont conservé elles-mêmes qu'un bien faible écho. Avec un art qui lui est particulier, le poète a su donner une étonnante puissance d'intensité à ce désir de Mignon de retourner dans sa patrie. Ce désir se manifeste avec d'autant plus de force que tout le reste est volontairement obscur. Mignon, enlevée à sa famille, a juré à son ravisseur de ne rien révéler, et elle n'ose violer son serment. C'est en termes vagues qu'elle parle à Wilhelm deTllalie, de la maison où s'est écoulée son enfance, de la Suisse qu'elle a traversée pour venir en Allemagne. C'est une idée heureuse que celle de ce serment imposé à Mignon. Elle a été arrachée à sa famille et à son pays dans un âge assez avancé déjà pour qu'elle en ait gardé le souvenir distinct; mais la promesse sacrée qu'elle a faite et que ses scrupules d'Italienne pieuse et superstitieuse ne lui permettent pas de violer, lui interdit d'en parler clairement; jusqu'au bout l'incertitude règne sur son origine ; elle peut ainsi à la fois montrer cette acuité de désir et rester enveloppée de cette étrange obscurité qui fait eu partie le charme mystérieux de

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sa personne. Elle peut ainsi représenter cette voix secrète qui si longtemps avait appelé Gœthe vers le pays où les citronniers fleurissent , et auprès de Wilhelm la poésie, Tidéal, au milieu de la réalité prosaïque où il se débat.

Meister, qui a décidément renoncé au théâtre et aux gens de théâtre, cherche maintenant dans les cercles aristocratiques la réalisation de son rêve d'une vie élevée et polie. Il est guidé, sans qu'il s'en doute, par une sorte de société secrète qui s'est proposé pour but de diriger les hommes de valeur dans leurs années d'apprentissage, et de faire en quelque sorte leur éducation. Toute la doctrine de cette franc-maçonnerie pédagogique aboutit en somme à la morale du Candide de Voltaire : il faut cultiver son jardin. Seulement ici il faut prendre cette boutade au sens littéral : le meilleur but à poursuivre c'est l'exploitation rationnelle et intelligente d 'un beau domaine. La société a présenté à Wilhelm différentes femmes, nourries de cette doctrine pédagogique et capables de l'aider dans l'application des meilleurs principes de l'économie rurale. Il s'est plus ou moins fiancé à elles, et s'en est séparé à la suite d'incidents plus ou moins romanesques. Pendant ce temps, Mignon languit. La poésie s'éteint à mesure que la prose s'empare de Wilhelm. Dans un des cercles pédagogiques, où le roman nous transporte maintenant, elle a joué le rôle d'un ange qui distribue aux petits écoliers les récompenses qu'ils ont méritées. Quand on voulut la dépouiller de sa robe blanche et de ses ailes de gaze,

a e^le s'y refusa, prit son luth, s'assit sur un pupitre élevé et clianla avec une grâce indicible :

Laissez-moi {Hiraïtre^ jusqu'à ce que je sois, — Ne m'arrachez pas ce blanc vêtement I — Bientôt je vais quitter ia terre si belle — et descendre là- bas dans ce massif caveau.

Là je reposerai quelque temps, — puis mon œil ravivé s'ouvrira ; — alors je laisserai derrière moi cette pure enveloppe, — ma ceinture et ma couronne.

Et les êtres célestes qui m'accueilleront là-bas — sont purs et sans tache ; — et nul vêlement, nulle draperie — ne voile les corps transfigurés.

Sans doule j'ai vécu sans soucis matériels, sans durs labeurs, — et pourtant j'ai éprouvé de profondes douleurs. — La soullrance m'a vieillie avant l'âge. — Rendezmoi unejeunesse éternelle. »

Wilhelm trouve enfin auprès de Nathalie, — une ombre qucGœlhe fatigué ne s'est pas donné la peine d'animer, — le repos et la satisfaction. Au moment où il échange avec elle les serments qui doivent les lier Tun à l'autre, il n'a pas pris garde à la présence de Mignon.

• Celle-ci porta tout à coup la main gauche au cœur, étendit bnivsquement le bras droit, et tomba, comme morte, en poussant un cri, aux pieds de Nathalie.

L'cîffroi fut grand. On ne sentait ni mouvement du cœur, ni battement du pouls. Wilhelm la prit dans ses bras et la porta dans sa chambre ; le corps flottant pendait sur ses épaules. Un médecin fit de vains efforts auprès d'elle. On ne put ramener à la vie la chère créature.»

Le philosophe Kant avait dit : « Exploiter son temps par des occupations qui suivent une progression méthodique et qui aient en vue un but élevé, c'est là le seul moyen de jouir de la vie. » Gœthe

avait, en somme, réglé sa propre existence d'après cette maxime ; il s'était appliqué à donner, par le moyen de Tart et de la science, à toutes ses facultés un développement continu et progressif. C'est cette morale que mettent en lumière la conclusion du Faust et celle du Wilhelm Meister^ c'est celle qui a inspiré tous les autres romans. Mais le symbole par lequel l'écrivain croit pouvoir la représenter, ne laisse pas que d'être singulier : c'est l'exploitation d'un vaste domaine, faite de façon à satisfaire aux exigences de l'art et aux progrès de la science, et, en même temps, à accroître le bonheur de ceux qui l'habitent et de ceux qui en vivent. Goethe lui-même s'était occupé de remettre en activité les mines d'ilmenau, qui avaient été abandonnées, et en avait fait une source de revenus pour le duché ; il avait dessiné et fait exécuter le parc qui est , encore aujourd'hui, une parure de Weimar. De longues descriptions de parcs anglais, de jardins français, d'exploitations rurales, de serres, voire de potagers, remplissent les Années de voyage de Wilhelm Meisler ei les Attractions Electives, L'héroïne de ce dernier roman, Ottilie, est pourtant une de ces délicieuses et originales jeunes filles, qui sont particulières à Gœthe, une digne sœur de Mignon et de Marguerite. Mais la poésie de cette figure est étouffée sous les descriptions, les dissertations, les digressions de toutes sortes. A mesure qu'il vieillit, la poésie ne suffit plus à Gœthe; la science et la philosophie occufpent de plus en plus son esprit et encombrent ses œuvres.

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