LA RÉVOLUTION DE 1773. — GŒTZ DE BERLICHINGEN
On a dit, avec raison, que la date de 1773, Tannée où parut le Gœtz de Berlichingeriy a dans l'histoire littéraire la même importance que la date de 1 789 dans l'histoire politique. C'est en effet en cette année que s'accomplit, par un coup d'éclat, une révolution dès longtemps préparée : la poésie moderne s'affirme en face de la poésie antique, le romantisme commence la lutte définitive contre la littérature classique.
Jusqu'alors les modèles fournis par les littératures anciennes et les règles qu'on avait cru pouvoir en tirer, dominaient plus ou moins toutes les œuvres de l'esprit. La poésie française du xvii® siècle est l'expression la plus haute et la plus parfaite de cet art qui s'attache à l'imitation des formes antiques, et elle s'était imposée elle-même à l'admiration et à l'imitation de l'Europe entière. Gœthe, jusqu'à son séjour à Strasbourg, a été, lui aussi, un imitateur des Français. S'il avait choisi pour y terminer ses études la capitale de l'Alsace française, c'était afin de s'y perfectionner dans la
connaissance de notre langue et de notre littérature.
a Mais je dus éprouver tout le contraire de ce que j'avais espéré, et loin de m'y attacher, je devais être éloigné de cette langue et de tout ce qui était français. Les Français, qui en général s'appliquent à être fort polis, sont très indulgents envers les étrangers qui commencent à parler leur langue; jamais ils ne se moqueront d'une faute commise ou ne la relèveront brutalement. Gomme pourtant ils ne peuvent guère supporter qu'on pèche contre la correction de leur langue, ils ont coutume de répéter avec une autre tournure ce que l'on vient de dire; ils ont ainsi l'air de le confirmer poliment, mais en même temps ils se servent de l'expression juste qu'on aurait dû employer, et de cette façon ils apprennent à un auditeur intelligent et attentif la manière de parler usuelle et correcte. Sans doute, quand on veut sérieusement apprendre, qu'on est assez modeste pour vouloir se mettre à l'école, ce moyen vous fait faire de rapides progrès ; mais on éprouve aussi quelque humiliation et, lorsque après tout on a quelque chose à dire, l'on est trop souvent interrompu; on finit même par perdre le fil et, impatienté, on laisse tomber la conversation. Cela m'arrivait à moi plus souvent qu'à d'autres ; car d'une part je croyais toujours avoir quelque chose d'intéressant à communiquer ; et de l'autre je désirais à mon tour entendre quelque chose d'important et non me voir sans cesse rappelé à l'expression. Or c'était trop souvent mon cas; mon français en effet était beaucoup plus bariolé que celui d'aucun étranger. J'avais appris mes tournures et mon accentuation de domestiques, de valets de chambre et de sentinelles, et à cet idiome digne de Babel, j'ajoutais encore un élément original, car à Francfort j'allais souvent entendre prêcher les pasteurs des réfugiés français. »
Sans doute la grammaire que, d'après son propre aveu, Gœthe avait fort négligée, se vengeait parfois et lui faisait commettre de fréquentes incorrections.
Les fautes grossières sont, par exemple, assez nombreuses dans les vers français de notre poète. Mais ils n'en révèlent pas moins une connaissance vrai ment sérieuse de notre langue ; avec un peu d'ef fort et d'étude Goethe se serait débarrassé de ces légères incorrections et aurait manié notre idiome avec une grande pureté. C'était l'opinion des hommes qui, comme Schœpflin, le doyen de la Faculté de droit, et le célèbre Oberlin, essayèrent de le gagner à eux et d'en faire une recrue pour la France et l'Université de Strasbourg.
La vérité est que Gœthe parla bien moins le français à Strasbourg même qu'en Allemagne. On ne parlait qu'allemand à la table d'hôte où il prit ses repas dès son arrivée et dont tous les habitués devinrent bientôt ses amis. Presque tous ces jeunes gens étaient ou bien Allemands d'Outre-Rhin, ou bien sujets des principautés allemandes, alors enclavées dans le territoire alsacien. Le patriotisme n'est jamais plus ardent que lorsqu'on est à l'étranger; il est enflammé encore parTesprit d'opposition si naturel à la jeunesse. Le germanisme des amis de Gœthe devenait plus passionné à mesure que la langue et les coutumes françaises envahissaient de plus en plus tout ce qui les entourait.
C'était le moment où, selon l'expression d'un contemporain, Melchior Grimm, l'Allemagne était semblable à une volière toute pleine d'oiseaux qui n'attendent plus que la saison favorable pour chanter. Klopstock avait déjà fait entendre les accents les plus poétiques et fait naître les plus belles espé-
rances ; aussi notre littérature française paraissaitelle à ces jeunes gens usée et décrépite.
a II y avait plus d'un siècle, affînnait-on, qu'elle avait atteint son plus haut point de perfection. Des circonstances particulièrement favorables avaient fait mûrir une ample moisson qui avait été heureusement récoltée, et il ne restait plus aux plus grands talents du xvm« siècle qu'à se contenter de glaner modestement. Mais depuis ce temps bien des choses avaient vieilli; la comédie tout d'abord, qui devrait cependant être sans cesse renouvelée, afin de rester en harmonie avec la vie et les mœurs, en perdant peutêtre de sa perfection, mais en excitant un intérêt nouveau. Beaucoup de tragédies avaient disparu du théâtre, et Voltaire n'avait pas laissé échapper l'heureuse occasion qui s'était ofiferte à lui de publier les œuvres de Corneille, pour montrer combien de défauts avait ce prédécesseur, que, d'après l'opinion publique, il n'avait pas su égaler. Et ce Voltaire lui-même, ce prodige de son temps, était maintenant vieilli, comme la littérature quUl avait animée et gouvernée pendant près d'un siècle. A côté de lui vivaient et végétaient, dans une vieillesse plus ou moins heureuse et active, beaucoup de littérateurs qui disparaissaient peu à peu. »
La situation politique, la triste décadence de la monarchie, l'atmosphère chargée d'orage qui commençait alors à peser lourdement sur tous les esprits, excitaient un certain dédain chez ces jeunes gens, tous fiers de la gloire de leur grand Frédéric. Enfin la philosophie elle-même, athée et matérialiste, causait à Goethe une profonde répugnance. Si, en effet, il s'était peu à peu débarrassé du mysticisme que lui avait inspiré Mademoiselle de Klettenberg, il n'en était pas moins resté fort religieux encore, et même dévot. Mieux valait donc se tourner du
côté d'une nation et d'une littérature jeunes encore et qui n'avaient jusqu'alors donné que des espérances.
« Ainsi sur les frontières de la France nous nous débarrassâmes complètement et pour toujours de tout élément français. Nous trouvions la façon de vivre des Français trop réglée et trop uniformément élégante, leur poésie froide, leur critique destructive, leur philosophie abstruse et pourtant insuffisante; si bien que nous étions sur le point de nous livrer, au moins par manière d'essai, à la nature inculte, si une autre influence ne nous avait déjà depuis longtemps préparés à une façon plus élevée et plus libre de voir le monde, à des points de vue aussi variés que poétiques, et ne s*était imposée à nous, d'abord lentement et comme en secret, puis avec une force et une évidence de plus en plus marquées. »
Goethe veut parler de Shakespeare, et c'est à Herder surtout qu'il devait une intelligence plus complète et plus approfondie du grand poète anglais.
Gœthe et ses jeunes camarades s'exagéraient la nouveauté et la spontanéité de leur opposition à la domination française dans l'art. L'auteur des Mémoires, redevenu classique, ne semble pas luimême s'être rendu compte des causes générales qui lui avaient inspiré son éloignement de la littérature classique et de la poésie française, qui en était le représentant. Il ne faisait guère, comme tous les révolutionnaires, qu'obéir à un mouvement de plus en plus prononcé, qui était sur le point de gagner la majorité des esprits cultivés, et auquel il allait donner lui-même une impulsion irrésistible. Ce mouvement avait son point de départ dans cette
Angleterre qui a été au xviii® siècle la grande institutrice de l'Europe. Richardson avait pour la première fois introduit la bourgeoisie dans la littérature. Du roman elle s'était élevée au théâtre, et en se substituant aux princes et aux héros de la tragédie classique, elle ébranlait tout cet édifice régulier, élégant et harmonieux, où ils avaient coutume de se montrer. Elle conquérait la scène française elle-même : la comédie larmoyante de Nivelle de la Chaussée et la tragédie bourgeoise de Diderot commencent la ruine de la tragédie et préparent Tavènemenl du drame. Lessing, en Allemagne, s'était engagé dans la même voie, et parla sûreté de sa science, la vivacité et la chaleur de sa critique, Fâpreté de son talent donnait à cette révolte instinctive contre la domination delà tragédie classique le caractère d'une lutte consciente et acharnée. Au-dessus de Racine et de Corneille, qu'il accablait de son injuste mépris, il plaçait, pour servir de modèle aux futurs poètes de I l'Allemagne, le grand dramaturge anglais, Shakes-
[ peare.
; Mais Shakespeare ne pouvait guider nos jeunes
i révolutionnaires que dans un seul genre, le plus
t important, il est vrai, àcette époque. Un autre homme
I devait exercer sur eux une influence à la fois plus
i complète et plus décisive : c'était Rousseau. Dans une
[ série d'ouvrages, Jean-Jacqu'es avait prêché Tévan-
1 gile de la nature ; il opposait la nature à la civili-
I sation, la liberté à la règle, l'originalité à, la conven-
j tion, non seulement dans toute la littérature, mais
\ encore dans la vie morale, sociale et politique. Son
ardente prédication excita le plus vif enthousiasme ; il eut bientôt en Allemagne de nombreux partisans; le plus éloquent ce fut Herder. Il était de quelques années à peine plus âgé que Gœthe, mais il s'était déjà fait connaître par deux grands ouvrages de critique. Appliquant à la poésie les doctrines de Rousseau, il s'efforçait de montrer la vanité et la froideur des littératures d'imitation ; il soutenait qu'il fallait revenir àla pure et simple nature, qu iUallait écouter ceux qui avaient été directement inspirés par elle et qui ne montraient nul souci des règles et des élégances arbitraires : Homère, Shakespeare, les chantres populaires et naifs que Ton trouve aux premiers temps des littératures et des nations modernes, les rustiques improvisateurs qui fournissent le répertoire des ouvriers et des paysans.
I C'est au mois de septembre 1770 que Gœthe vit Herder pour la première fois.
a L'événement le plus considérable de mon séjour à Strasbourg, celui qui devait avoir pour moi les conséquences les plus importantes, ce fut la connaissance que je lis de Herder et rinlimité qui s'établit ensuite entre nous. Il avait accompagné le prince de Holstein et était venu avec lui jusqu'à Strasbourg. Aussitôt que notre société apprit sa présence, elle eut le vif désir d'entrer en relations avec lui, et ce bonheur m'échut à moi, tout le premier, d'une façon imprévue et par pur hasard. Je m'étais rendu à l'hôtel de l'Esprit, pour y faire visite à je ne sais plus quel étranger d'importance. Au bas de l'escalier, je rencontrai un homme qui s'apprêtait à monter également et qui avait tout Pair d'un ecclésiastique. Il portait les cheveux poudrés et bouclés en rond autour de sa tête ; son habit noir le caractérisait aussi, mais plus encore un long manteau de «oie noire, dont il
avait ramassé rextrémité qu'il avait fourrée dans sa poche. J*avais déjà entendu parler de cette façon d'être et de se vêtir un peu singulière, mais non dépourvue d'élégance, et je ne pus douter que je ne fusse en face de l'homme illustre, dont on nous avait appris l'arrivée. Je lui adressai la parole de manière à lui faire voir aussitôt que je le connaissais. Il me demanda mon nom, qui ne pouvait être d'aucune importance à ses yeux ; mais ma franchise lui plut; il y répondit avec une grande affabilité et pendant que nous gravissions l'escalier, il se montra disposé à entrer en relations avec moi. Bref, quand nous nous séparâmes, je lui demandai la permission d'aller le voir, il me l'accorda avec beaucoup d'amabilité. Je ne tardai pas à faire un usage fréquent de cette faveur, et il exerça sur moi un attrait de plus en plus puissant. »
La société du critique n'était pas toujours agréable. Il avait un insupportable esprit de contradiction, il était d'un caractère rude, entier, orgueilleux, et devenait même facilement grossier. Ces dispositions étaient encore aggravées par une fistule à Toeil qui le força à prolonger son séjour à Strasbourg, afin de se faire opérer par Lobstein.
« Pendant tout le temps que dura cette cure, je visitais Herder matin et soir, je passais même auprès de lui des journées entières et je m'habituai d'autant plus vite à sa mauvaise humeur que chaque jour j'appréciais davantage ses belles et grandes qualités , ses vastes connaissances, ses vues profondes. L'influence de ce bourru bienveillant sur moi fut grande et importante. J'appris à voir la poésie sous un tout autre aspect, à la comprendre en un tout autre sens que jusque là. La poésie hébraïque dont il parlait avec beaucoup de profondeur , la poésie populaire dont il nous excitait à recueillir les restes en Alsace , les plus anciens documents de la littérature nous apprenaient que la poésie est un don universel et national , et non la propriété particulière de quelques hommes délicats et ins-
truits. Je buvais toutes ses paroles sur ces questions ; plus j'étais ardent à recevoir, plus il se montrait disposé à donner, et nous passâmes ensemble les heures les plus intéressantes. Pour faire comprendre la richesse de ces quelques semaines, je dois dire que de tout^ce que Herder a développé plus tard, il m'en a communiqué alors les idées premières, et que je fus mis ainsi dans Theureuse situation de compléter tout ce que j'avais alors pensé , appris, recueilli, de le rattacher à des points de vue plus élevés, de l'élargir. »
Ainsi Herder mettait fin d'un seul coup aux incertitudes du jeune poète ; il le fortifie dans son opposition instinctive à la littérature vieillie du présent; il lui montre, toute lumineuse, la voie autour de laquelle Goethe tâtonnait confusément. Cependant, le critique a été pour le poète plutôt un remueur d'idées qu'un maître. Gœthe préserve son originalité ; il lui écrivait :
« Si c'est ma destinée d'être votre planète, je veux l'être, volontiers , fidèlement; mais, comprenez bien ceci : j^aimerais mieux être Mercure, la plus petite des sept planètes qui tournent avec vous autour d'un même soleil, que la première des cinq qui tournent autour de Saturne. *
Herder parti, Gœthe met immédiatement à profit les leçons qu'il en a reçues. Avec sa fougue juvéline, sa facilité prodigieuse, aidé par les connaissances qu'il a acquises dès sa précoce enfance, le jeune poète a bien vite parcouru en tous sens le monde nouveau qui s'est ouvert à ses yeux : il étudie Homère et les poètes anciens qu'il comprend enfin ; il se met en quête de poésies populaires, se passionne pour Ossian et les vieilles ballades écossaises qu'avait publiées Percy. Par-dessus tout Sha-
kespeare etRousseau roccupentet l'inspirent (1). Shakespeare devient le dieu et Toracle des amis de Gœthe.
« Nous l'étudiions dans le texte et dans la traduction, dans Tensemble et par extraits, en gros et en détail, si bien que de même qu'il y a des hommes qui savent la Bible par cœur, et la peuvent citer versets par versets, ainsi nous devenions de plus en plus forts sur Shakespeare. Nous imitions dans nos discours les vertus et les défauts de son temps, tels que lui-même nous les avait fait connaître ; nous prenions le plus grand plaisir à ses jeux de mots et à ses calembours ; à Tenvi nous les traduisions, nous rivalisionsmême avec lui, en essayant de laire à notre tour des plaisanteries du même genre. »
Le caractère national des pièces de Shakespeare, joint à rinfluence de Rousseau, Tamène à étudier le Moyen-Age allemand, cette période de l'histoire nationale où la civilisation lui semble moins mattresse de la libre nature. Il se plonge dans les vieilles chroniques et la cathédrale gothique s'anime à ses yeux d'une vie nouvelle.
C'était l'esprit tout plein des mille idées fécondes qu*il avait acquises en quelques mois, qu'il était revenu à Francfort. Le poète chantait en lui, le génie n'attendait qu'une occasion pour se manifester d'une façon éclatante. Mais entre temps, Gœthe était inquiet, agité, souvent surexcité. Les souvenirs du passé, l'incertitude de l'avenir le jetaient dans un état de trouble profond.
(1) Consulter dans la même collection Shakespeare par J. Darmesteter et/.-/. Rousseau par L, Ducros.
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a La réponse de Frédérique à une lettre par laquelle je prenais congé d'elle, me déchira le cœur. Grêlait sa main, c'était cet esprit, ce cœur qui s'était développé pour moi et par moi. Maintenant seulement je sentais la perte qu'elle venait de subir, et je ne voyais pas la possibilité de l'en dédommager, ni même de la consoler; je sentais toujours qu'elle me manquait, et, ce qui était pis, je ne pouvais me pardonner mon propre malheur. On m'avait ravi Gretchen, Annette m'avait quitté. Mais, cette fois, c"* était moi le coupable; j'avais profondément blessé le cœur le plus beau. A la privation d'un amour qui me charmait et auquel j'étais habitué, venait s'ajouter un sombre repentir; et ma situation était fort pénible, pour ne pas dire insupportable. Mais l'homme veut vivre, je prenais une vive sympathie à la situation des autres, je cherchais à leur être utile dans leurs embarras, à réunir ceux qui voulaient se quitter, pour leur éviter le sort qui m'avait frappé moi-même. Aussi me nommait-on habituellement le Confident , ou bien à cause de mes courses vagabondes à travers la contrée , le Voyageur. »
Laissant en effet à son père le soin de gérer sa charge d'avocat, Gœthe faisait de nombreuses excursions aux environs de Francfort. Le plus souvent il se dirigeait vers Darmstadt. Dans cette ville il trouvait une sorte de cercle littéraire où il avait été introduit par la fiancée de Herder, Caroline Flachsland , et dont le chef véritable était le critique Merk qui a, pendant cette époque, exercé une influence heureuse et calmante sur le jeune poète. Merk et Caroline Flachsland, toutes les dames et tous les hommes du cercle de Darmstadt, tous ceux que Gœthe voyait dans les autres villes du voisinage, professaient pour lui une vive affection et une admiration sans bornes. Toutes les lettres qui parlent de lui vantent son amabilité, sa bonté, sa
beauté, son enthousiasme communicatif et son génie, son génie surtout. Ce génie ne s'était pourtant pas encore révélé au public, mais il éclatait avec puissance dans la conversation du jeune homme, dans la richesse de ses idées, dans la force de son imagination qui savait mettre un vif intérêt en toute chose, dans toute sa personne enfin qui respirait je ne sais quoi de supérieur et bannissait partout où elle se montrait Fennui et la vulgarité ; il se manifestait enfin avec une conscience de plus en plus marquée de lui-même, dans les poésies lyriques qu'il composait sur les grandes routes, alors qu'il se racontait à lui-même et sur lui-même les histoires les plus dramatiques et que son enthousiame débordant éclatait enfin en hymnes et en dithyrambes passionnés. Ainsi, dans le Chant du Voyageur, qu'il écrivit un jour qu'un violent orage r avait surpris, il s'écriait :
« Celui que lu n'abandonnes pas, ô Génie, ni la pluie, ni Torage ne peuvent souffler l'effroi dans son cœur.
Celui que tu n'abandonnes pas, ô Génie, malgré la nuée pluvieuse, malgré la chute des grêlons, il chantera, comme l'alouette là-haut dans les airs.
Celui que tu n'abandonnes pas, ô Génie, de tes ailes de feu, tu rélèveras au-dessus du sentier boueux ; il marcherait, sans enfoncer, sur la boue qu'avait laissée le déluge, léger, sublime, semblable à Apollon pythien.
Entourez-moi, ô Muses, ô Grâces ; vous êtes pures comme le cristal des eaux, vous êtes pures comme la moelle même de la terre; vous planez autourde moi et moi je plane audessus des eaux , au-dessus de la terre , semblable aux dieux. »
Mais tout cela, souvenirs de Strasbourg et de
Sesenheim, aspirations enthousiastes vers un idéal divin, impossible, mais poétique, recherches déformes nouvelles, tout cela allait enfrn trouver à prendre corps d'une façon éclatante dans le Gœtz et dans le Werther. La révolution que devaient faire éclore ces deux œuvres eut d'abord son manifeste. Au commencement de Tannée 1773 paraissait une brochure intitulée : De l'art et du caractère allemands. Elle contenait trois dissertations, ou plutôt trois proclamations. La première était de Herder. Il y exposait avec éloquence ses idées sur le caractère populaire de toute véritable poésie; et adjurait ses compatriotes de revenir à cette source populaire où la littérature allemande devait se plonger, pour trouver Une vie nouvelle ; il terminait en annonçant la venue prochaine d'un Shakespeare allemand. La seconde était de Mœser, un écrivain qui avait rendu de grands services à Thistoire nationale ; il appelait l'attention sur l'intérêt qu'offrait l'étude de cette histoire pendant la période du Moyen-Age. Ensuite venait une réimpression d'une petite brochure, que Goethe avait déjà publiée l'année précédente, sur l'architecture allemande. L'architecture gothique était jusqu'alors méprisée et considérée comme barbare. C'est dans la dissertation de Gœthe que se manifeste pour la première fois l'enthousiasme pour ce style, qui sera un des traits caractéristiques du romantisme. Le poète faisait pour la cathédrale de Strasbourg ce que Victor Hugo devait faire plus tard pour Notre-Dame de Paris. Mais l'intérêt que Gœthe portait à rarchitecture gothique était en
réalité moins artistique que littéraire. C'était à se^ yeux un symbole de la poésie, affranchie et deve-s nue nationale, dont jl voulait donner les premiers exemples. L'architecture gothique, disait-il, en soutenant une erreur qui depuis a été victorieusement réfutée, est d'origine allemande ; on devrait rappeler l'architecture allemande. C'est une production spontanée du génie national ; elle ne doit rien ni à l'antiquité, ni aux étrangers ; le goût français s'est, depuis, imposé à l'Allemagne. Il a détruit cet art national ; mais les chefs-d'œuvre de cette architecture allemande se dressent encore dans toute leur beauté ; il y faut revenir. Il faut faire de même en poésie. Tout cela était écrit avec emphase, dans un style dithyrambique et sibyllin, un véritable style de proclamation révolutionnaire.
Quelques mois après, l'Allemagne étonnée applaudissait la première édition du Gœtz de Berlichingen.
Dès les premiers jours qui suivirent son retour à Francfort, Goethe, poursuivant ses études sur le Moyen-Age, avait lu l'autobiographie du chevalier Gottfried de Berlichingen, à la main de fer ; aussitôt l'idée lui était venue d'en faire un drame, où il ressusciterait tout un coin pittoresque de l'Allemagne ancienne. Le héros principal avait bien vite pris vie dans son imagination ; les autres personnages s'y étaient formés peu à peu ; il les portait pour ainsi dire en lui-même, se racontait leurs aventures, les faisait dialoguer dans son esprit ; il en parlait volontiers, mais n'écrivait pas une ligne du drame
projeté. C'était son habitude. Ses œuvres se construisaient d'abord tout entières en lui-même, mais attendaient, bien longtemps souvent, avant de recevoir sur le papier la forme extérieure et sensible qui nous permet de les admirer. Cornélie sut décider son frère à prendre enfin la plume :
« J'avais causé du sujet fort en détail avec ma sœur, qui prenait part à ces choses avec beaucoup d'esprit et de cœur; je renouvelai si souvent cette conversation , sans jamais me mettre à l'œuvre, qu'elle perdit enfin patience ; elle me supplia de ne pas toujours me perdre en paroles en Pair, mais de me décider à la fin à fixer sur le papier ces choses que j'avais si présentes à Tesprit. Ainsi pressé, je me mis un beau matin à écrire, sans avoir auparavant fait ni esquisse, ni plan. Je rédigeai les premières scènes et le soir je les lus à Cornélie. Elle leur donna toute son approbation, mais avec cette restriction pourtant qu'elle doutait fort que je pusse continuer ainsi ; elle exprima même une incrédulité absolue à l'égard de ma persévérance. Je n'en fus que plus excité ; je continuai le lendemain et le jour suivant ; l'espoir grandissait chez Cornélie à chacune des lectures que je lui faisais tous les soirs. En moi-même tout devenait aussi plus vivant, le sujet d'ailleurs m'étant depuis longtemps familier; et ainsi je me maintins à l'ouvrage sans interruption aucune ; je poursuivis la rédaction sans regarder ni en arrière, ni à droite, ni à gauche, et en six semaines environ j'eus le plaisir de voir mon manuscrit achevé. »
C'était à la fin de Tannée 1771. Cette première esquisse, comme Gœthe l'appelle lui-même, il la reprit ensuite, après l'avoir laissée reposer quelque temps, et ce fut cette seconde rédaction qu'il publia en 1773.
C'est une œuvre admirable, pleine de vie et d'in-
térêt, et où éclate surtout, avec une étonnante vigueur, cette puissance créatrice qui est Tapanage du génie. Gœthe doit en somme fort peu de choses aux Mémoires dont il s'est inspiré. Ils ne sont pas sans naïveté, mais confus, pénibles. La narration, sans couleur et sans vigueur, est lourde et fatigante. Il ne s'y montre presque plus rien de Tardeur guerrière qui avait animé l'auteur. Mais Gœthe a su tirer le chevalier de cette enveloppe grossière ; il Ta fait revivre, vigoureux, ardent. Il en a fait le représentant de toute une époque ; il lui a donné l'idéal élevé d'un empire allemand s'élevant au-dessus des débris de la féodalité, l'idée d'une justice suprême qui le guide, même dans ses actes les plus violents. Il l'a montré chevaleresque surtout, loyal jusqu'à l'imprudence, fidèle à la foi jurée jusqu'au sacrifice, et par un art admirable qu'il a appris de Shakespeare, il nous fait voir dans le rude chevalier à la main de fer, l'époux que charme le calme du foyer, le bon père, l'ami dévoué et presque tendre.
Tous les caractères de ce drame sont dessinés avec une force extraordinaire et une merveilleuse observation psychologique. L'un deux nous montre, dès ce premier début, un des traits les plus originaux et les plus constants de la poésie de Gœthe. C'est celui de Weisslingen. Weisslingen forme avec Gœtz un contraste frappant. C'esi lui qui cause la perte du chevalier, mais il n'a rien de commun avec un traître de mélodrame. C'est une nature plus affinée, mais indécise, prête à subir toutes les influences. Ami d'enfance et compagnon d'armes de Gœtz,
il le trahit ; séduit par l'éclat et le charme de la vie des cours, il s'allie avec ses ennemis. Fait prisonnier par le chevalier à la main de fer, il est pris de remords :
« Oh ! si tout cela n'était qu'un songe ! oh I si je pouvais me réveiller ! je suis au pouvoir de Berlichingen, de ce Berlichingen dont j'avais eu tant de peine à me détacher, dont j'évitais le souvenir même , que j'espérais voir tomber en mon pouvoir ! Et lui c'est toujours le franc et loyal Gœtz d'autrefois! Grands dieux ! qu'adviendra-t-il de tout cela? Te voilà ramené dans cette salle où nous nous livrions jadis à nos jeux bruyants... jadis , quand tu l'aimais, quand tu étais attaché à lui, comme à ta propre âme. Qui peut vivre près de lui et le haïr? Ah I ces souvenirs m'anéantissent ! Temps heureux, vous êtes passés, où le père de Berlichingen était encore assis auprès de cette cheminée, où nous jouions auprès de lui et nous nous aimions comme des anges. »
Son repentir est sincère ; il jure de nouveau à Gœtz une inébranlable amitié, et dans cette atmosphère de paix domestique et de simplicité presque idyllique, qui règne dans la demeure du chevalier batailleur, il s'éprend de Marie, la douce et aimable sœur de Berlichingen, il se lie avec elle par de solennelles fiançailles. Il s'écrie alors:
« Dieu du ciel ! pouvais-tu me réserver un tel bonheur, à moi qui en suis si peu digne? C'en est trop powr mon cœur. Comme j'étais esclave des misérables que je croyais dominer, des regards du prince, des applaudissements serviles de son entourage ! Gœtz , cher Gœtz , tu m'as rendu à moi-même, et toi, Marie, tu achèves ma conversion. Je me sens si libre, qu'il me semble que je plane dans l'air serein. Je ne veux plus revoir Bamberg, je veux rompre tous les