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liens honteux qui m'attachent à plus bas que moi. Mon cœur se dilate. Certes celui-là seul est heureux et grand, qui n'a besoin ni de commander ni d'obéir pour être quelque chose. »
Quelques instants après, il se décide pourtant à retournera Bamberg, afin d'y mettre ordre à ses affaires. Il s'est promis, de ne s'y arrêter qu'un jour ; mais il se sent repris par d'anciennes habitudes ; il est séduit par les flatteries du prince, et quand son valet vient lui demander s'il faut seller, il répond: « il est trop tard ; nous restons ici aujourd'hui... »
a Tu restes ! Prends bien garde à toi î La tentation est forte. Mon cheval s'est cabré, lorsque je voulus franchir la porte du château ; c'était mon bon esprit qui se plaçait devant lui ; il connaissait les dangers qui m'attendaient ici. — Pourtant n'est-il pas juste que je mette en ordre les nombreuses affaires dont m'a chargé l'évêque, et qui ne sont pas terminées, de sorte q.ue mon successeur puisse les continuer sans difficulté? Je puis arranger tout cela, sans faire aucun tort à Berlichingen , sans porter atteinte à notre union. Car ils ne me retiendront certes pas ici I... Il aurait mieux valu pourtant que je ne fusse pas venu ! Mais je partirai ! je partirai... demain ou après-demain ! »
Il ne part pas ; il viole ses serments, abandonne Gœtz et Marie, épouse Adélaïde de Walldorf qui l'a subjugué, et, poussé par elle, trame la perte de Berlichingen avec d'autant plus d'ardeur que Fexistence même du chevalier est pour lui un reproche continuel. Et, quand il a triomphé, que la vie de Gœtz est entre ses mains, la fausseté et la perfidie de sa femme éclatent, il voit l'abîme où il est tombé, se repent encore une fois et, avant de mourir lui-
même, met tout en œuvre pour sauver la vie de sa noble victime.
Weisslingen est le premier d'une série de caractères semblables qu'on retrouve dans les drames et dans les romans de Goethe. C'est que jusqu'à un certain point il est l'image de l'auteur lui-même. Tout poète met forcément dans ses personnages une partie de lui-même ; il a beau faire, c'est en lui-même, après tout, qu'il puise les sentiments qu'il leur fait exprimer, et il les exprime avec d'autant plus de force et d'éloquence qu'il est plus capable de les éprouver lui-même. C'est dans le héros que d'ordinaire le poète met le meilleur de son esprit et de son cœur, c'est dans les personnages aimables et sympathiques qu'il aime à refléter l'idéal qu'il porte en lui. Gœthe n'échappe pas à cette loi. Certes, il est épris lui-même de cet idéal de liberté et de justice qu'ildonne comme buta la vie de Gœtz. Tout plein de Rousseau, il combat volontiers en ce moment les vieilles institutions sociales dont il sera plus tard le défenseur ; il a en lui-même la source de celte loyauté chevaleresque, de cette tendresse familiale, de cette bonté secourable qu'il prête à Berlichingen. Mais à côté de ces caractères nobles et bons, Gœthe nous en peint d'autres par la bouche desquels il se confesse, auxquels il prête ses hésitations et ses faiblesses. Ainsi Weisslingen. Gœthe a abandonné Frédérique, comme Weisslingen abandonne Marie. Peut-être ne pouvait-il agir autrement ; mais il eût pu, il eût dû ne pas s'engager aussi étourdiment, ne pas faire naître de trompeuses illusions dans un cœur qu'il a brisé.
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Bien qu'il ait péché par légèreté surtout, ne peut-il après tout s'accuser de perfidie? Son imagination l'a entraîné au delà de ce que pouvait permettre sa raison, mais ne peut-on pas dire qu'il a été inconstant et infidèle ? N'a-t-il pas joué enfin le rôle qu'il prête à Weisslingen? C'est ainsi qu'il retrace son propre portrait en exagérant sa faute, en « portant sur ce point douloureux toute sa poésie et toute sa rhétorique. » C'est ainsi qu'il se confesse , que, pour employer ses propres expressions, « il fait pénitence et se châtie lui-même, afin de mériter l'absolution. »•
Le succès du Gœlz de Berlichingen fut éclatant. Tout le monde sentait que c'était plus qu'une œuvre d'un grand mérite, que c'était un événement considérable. En effet, on y pouvait saluer avec raison l'avènement d'une époque nouvelle. C'était l'affranchissement de la littérature allemande, non plus seulement dans la critique, mais dans la poésie elle-même ; c'était enfin, après le long combat soutenu par Lessing, Klopstock, Herder, la victoire définitive sur le goût du xvii® siècle français, sur la vieille poésie classique. Peu à peu les effets de cette victoire se firent sentir dans toute la littérature européenne. Les chevaliers bardés de fer firent partout leur apparition. Le Moyen- Age, déjà célébré dans le traité sur l'architecture allemande, devint l'époque que les poètes étudièrent et peignirent de préférence. Enfin, avec sa langue légèrement archaïque, avec sa reproduction fidèle des mœurs et des coutumes d'une autre épo-
que, le Gœtz apprenait à la poésie moderne ce qu'est la couleur locale. A quelque temps de là, un jeune Écossais, ayant entendu lire une traduction de la Lénore de Bûrger, se mettait à T étude de la littérature allemande. Il s'enthousiasmait pour le Gœtz de Berlichingenj qu'il traduisait dans sa langue. C'était Walter Scott, qui allait devenir bientôt le grand vulgarisateur du Moyen-Age et le grand modèle de la couleur locale.
Mais les révolutions ne vont pas sans excès. Au point de vue de la composition dramatique et du plan, le Gœtz de Berlichingen est en réalité un monstre, comme disait Herder. C'était de Shakespeare que Gœthe s'était inspiré. En opposant Shakespeare à la tragédie classique, il l'avait admiré sans restriction aucune, ou plutôt il avait admiré surtout les qualités et les défauts par lesquels le poète anglais différait de cette tragédie. Dans un discours qu'il prononça à une sorte de fête qu'il donna à Francfort en l'honneur de Shakespeare, Gœthe s'écriait :
« La première page que j'ai lue de lui m'a fail sien pour toute ma vie, et quand j'eus lu une pièce entière, je fus comme un aveugle à qui une main bienfaisante vient tout à coup de rendre la lumière. Je vis, je sentis de la façon la plus vive que ma vie était accrue de tout un infini ; toute , chose me paraissait nouvelle , et la lumière inaccoutumée me faisait mal aux yeux. Peu à peu j'appris à voir, et je continue à sentir vivement tout ce que j*ai gagné. Je n'hésitais pas un instant à renoncer au drame classique. L'unité de lieu me semblait une odieuse prison, les unités d'action et de temps me parurent des fers pesants imposés à rimagination : je me précipitai à l'air libre, et pour la première fois je sentis que j'avais des pieds et des mains.
Et maintenant que je vois tout le mal que m'ont fait les partisans des règles dans leur sombre cachot , que je vois combien d'âmes libres y rampent encore emprisonnées, mon cœur se briserait dans ma poitrine, si je ne leur déclarais pas la guerre, si je ne cherchais pas chaque jour à battre en brèche leurs remparts. . .
Les drames de Shakespeare sont un magnifique kaléidoscope dans lequel l'histoire du monde défile à nos yeux au fil invisible du temps. Ses plans ne sont pas des plans au sens vulgaire du mot, car ses pièces tournent tout autour de ce point mystérieux où la prétendue liberté de notre volonté se confond avec le cours nécessaire de l'univers...
Allons, Messieurs, sonnez l'alarme pour toutes les âmes nobles qui sont dans les Champs-Elysées du soi-disant bon goût, où, dans un crépuscule ennuyeux, elles sont à demi vivantes, à demi mortes, avec des passions dans leur cœur et sans moelle dans leurs os, où, sans être assez fatiguées pour s'endormir, trop paresseuses cependant pour être actives, elles se traînent et passent en bâillant leur vie d'ombres, au milieu de bosquets de myrtes et de lauriers, d
Le Gœtz tenait toutes les promesses de cette fougueuse proclamation. C'était bien en effet une sonnerie d'alarme ; les nouveautés les plus hardies de notre drame romantique sont bien timides en comparaison des audaces que Gœthe se permettait. Son plan, non plus, n'est pas un plan. Il rejette non seulement les unités de temps et de lieu, mais Funité d'action elle-même. La scène change à chaque instant ; au troisième acte, par exemple, le décor se transforme vingt-trois fois. C'est un kaléidoscope aussi, et des plus variés : le château fort du chevalier,le palais de Tévêque de Bamberg, les camps, les landes, les forêts, un campement de bohémiens, le lieu des séances du tribunal secret, le boudoir d'Adélaïde, la prison, le bourreau, des troupes
armées de toute sorte, et le moine Martin Luther, tout cela défile à nos yeux éblouis avec une étonnante puissance de coloris. Ce furent ces excès surtout que s'attachèrent à reproduire les imitateurs du Gœtz, incapables de retrouver une étincelle du génie qui les rend supportables et les exeuse.
En 1774, un an à peine après le Gœtz^ Gœthe publiait les Souffrances du jeune Werther. Ce roman devait exciter une sensation plus vive encore que son drame, jeter dans la littérature et dans la société des ferments nouveaux et donner en Allemagne aux doctrines de Rousseau une irrésistible puissance. Quand on le lit aujourd'hui sans prévention, sans être persuadé d'avance que tout roman allemand est forcément ennuyeux, on ne peut s'empêcher encore de ressentir une émotion profonde. Mais, si l'on veut comprendre ce que ce roman fut pour les contemporains, et l'influence considérable qu'il a exercée, il faut se reporter à l'époque où il a été écrit et connaître avec quelques détails la manière dont il a été composé.
La petite ville de Wetzlar, située dans la vallée de la Lahn, était le siège du tribunal suprême de l'Empire d'Allemagne, la Chambre Impériale. Instituée d'abord par l'empereur Maximilien V^ dans le but de mettre un terme aux guerres de province à province, aux luttes entre suzerains et vassaux, cette Chambre était devenue peu à peu une sorte de cour de cassation à laquelle on pouvait appeler des jugements prononcés par les nombreuses juridictions du
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pays. Le séjour de Wetzlar était considéré comme un excellent moyen de faire connaissance avec les cas les plus épineux du droit, et volontiers y venaient faire un stage ceux qui voulaient perfectionner et approfondir leurs études juridiques. Gœthe y fut envoyé par son père, et le 25 mai 1772 fut immatriculé comme référendaire à la Chambre knpériale.
Peu de temps après, le 9 juin, il fut invité à un bal dans une campagne des environs. La voiture dans laquelle il s'y rendait, en compagnie de deux dames, devait prendre en passant la fille du bailli Charlotte Buff.
« Le soleil était encore d'un quart d'heure éloigné de son coucher, quand nous nous arrêtâmes devant la porte. Il faisait très lourd et les dames exprimèrent leur crainte d'un orage qui semblait s'annoncer à l'horizon en petits nuages d'un blanc gris. J'essayais de tromper leurs appréhensions en prétendant méconnaître fort bien au temps, bien que je commençasse moi-même à redouter que notre partie de plaisir ne fût désagréablement interrompue.
J'étais descendu de la voiture, et une servante qui parut à la porte, nous pria d'attendre un instant : M"® Lotte allait venir tout de suite. Je traversai la cour et me dirigeai vers la maison qui avait fort belle apparence ; et quand j*eus gravi l'escalier qui la précède et que j'en franchis le seuil, j'eus sous les yeux le spectacle le plus charmant que j'aie jamaisvu. Dans l'antichambre, six enfants, dont le plus jeune avait deux ans et l'aîné onze, se pressaient autour d'une jeune fille de grande beauté, d'une taille moyenne, qui portait une robe blanche, fort simple, avec des rubans d'un rose pâle aux bras et à la poitrine. Elle tenait un pain noir et en coupait à chacun des petits un morceau en rap-
port avec son âge et son appétit; elle le donnait à chacun avec une grande amabilité et chacun criait fort gentiment son merci t après avoir élevé ses petites mains longtemps
CharloUc Dulî.
avant que le morceau ne fût coupé, puis tout heureux s'enfuyait vivement avec son goûter, ou, s'il était d'un caractère plus calme, s'en allait paisiblement vers la porte, afin de voir les étrangers et la voilure qui devait, emmener leur chère Lotie. « Je vous demande pardon, d l elle , de vous avoir
donné la peine de venir jusqu'ici et de faire attendre ces dames. Tout occupée à m'habiller et à donner des ordres pour la maison pendant mon absence, j'ai oublié de donner leur goûter à mes petits, et ils ne veulent pas qu'un autre que moi leur coupe leur pain. » — Je lui fis un compliment insignifiant ; mon âme était occupée tout entière de sa bouche, du son de sa voix, de sa manière d'être. J'eus le temps de me remettre de ma surprise, quand elle courut dans sa chambre pour y prendre ses gants et son éventail. Les petits se tenaient à quelque distance , me regardant un peu de côté, et je me dirigeai vers le plus jeune, qui était un enfant de la plus heureuse physionomie. 11 se retira ; au même moment, Lotte entra et dit : « Louis, donne la main à ton cousin. » Le petit garçon le fit aussitôt sans aucune timidité, et je ne pus m'empêcher de l'embrasser chaudement, malgré son petit nez morveux. « Cousin ? dis-je, en tendant la main à Lotte ; croyez-vous que je sois digne d'être votre parent ? — Oh ! dit-elle avec un léger sourire, nous avons tant de cousins ! Je serais désolée que vous fussiez le plus mauvais d'entre eux. » En s'en allant, elle recommanda à Sophie, la plus âgée de ses sœurs, une petite fillette d'environ onze ans, de bien veiller sur les enfants et de saluer papa, quand il reviendrait de la promenade. Aux petits elle dit d'obéir à leur sœur Sophie, comme si c'était elle-même, et plusieurs le lui promirent expressément. Mais une petite blondine, fort éveillée, de six ans environ, s'écria : « ce n'est pourtant pas toi , Lotte, nous t'aimons pourtant mieux. » Les deux aînés des garçons étaient grimpés sur la voiture, et, à ma prière, elle leur permit de nous accompagner jusqu'au bois , s'ils promettaient de ne pas se taquiner et de se bien tenir.
A peine étions-nous convenablement installés, à peine les dames s'étaient-elles saluées et avaient-elles échangé leurs observations sur leurs toilettes, sur les chapeaux surtout et médit, comme il convient, de la société qu'on attendait, que Lotte fit arrêter la voiture et descendre ses frères. Ils demandèrent à lui baiser la main, ce que l'aîné fit avec toute la tendresse qu'on peut avoir à quinze ans, et l'autre avec une grande vivacité. Elle leur recommanda encore une
fois de dire bonjour aux petits, et nous continuâmes notre route. »
Ainsi, comme Frédérique, Charlotte Buff apparaissait pour la première fois à Gœthe dans un cadre séduisant. C'est par l'imagination, c'est par la poésie que l'amour pénètre dans son cœur. Dans ce cadre, à Wetzlar comme à Sesenheim, c'est la nature qui séduit le disciple de Rousseau ; là-bas, la campagne verdoyante et le plein air ; ici, les soins maternels, la simplicité sans prétention, la naïveté enfantine. Il trouve bien vite dans la personne et dans le caractère de Charlotte de nouveaux motifs de sympathie : les mênpies goûts littéraires, la même facilité à l'enthousiasme, les grâces qu'elle déploie à la danse, enfin l'inaltérable gaieté dont elle fait preuve, lorsque Forage éclate.
« Les éclairs que depuis longtemps nous avions vu briller à l'horizon et que j'avais toujours prétendu être des éclairs de chaleur, commencèrent à devenir plus fréquents, et le bruit du tonnerre couvrit bientôt les accents de la musique. Trois dames quittèrent immédiatement la danse ; leurs cavaliers les suivirent. Le désordre devint général et Torchestre se tut. Quand un malheur ou quelque chose d'effrayant nous surprend au milieu du plaisir , il est naturel que nous en éprouvions une impression bien plus vive qu'en d'autres circonstances, soit à cause du contraste qui se fait sentir si vivement, soit plutôt parce que nous sommes devenus plus impressionnables. C'est à ces causes que je dois attribuer les grimaces singulières que je vis faire à plusieurs dames. L'une d'elles se plaça dans un coin, le dos tourné à la fenêtre, et se boucha les oreilles. Une autre se mit à genoux devant elle et cacha sa tête sur les genoux de la première. Une troisième vint se glisser entre elles deux
et les serra dans ses bras en versant un torrent de larmes . Les unes voulaient retourner chez elles, d'autres ne savaient plus ce qu'elles faisaient et semblaient avoir perdu Fesprit. Quelques messieurs étaient descendus de la salle de danse pour aller paisiblement fumer une petite pipe. Le reste de la société accepta avec plaisir la proposition de l'hôtesse qui eut l'heureuse idée de nous ouvrir une pièce dont les fenêtres étaient munies de volets et de rideaux. A peine y étions-nous arrivés, que Lotte s'occupa de former un perde de chaises, et lorsque, à sa demande, tout le monde y eut pris place, elle nous proposa déjouer.
« Nous allons jouer à compter , dit-elle. Faites attention. Je tournerai dans le cercle de droite à gauche , et vous compterez, chacun disant le nombre qui suit immédiatement celui nommé par le voisin ; et il faudra que tous ces •nombres se succèdent comme un feu roulant ; celui qui s'arrêtera ou se trompera, recevra un soufflet ; et ainsi jusqu'à mille. » Or, ce fut un spectacle amusant. Le bras tendu, elle tournait tout autour du cercle. Un, commença le premier ; deux, dit le voisin ; trois, le suivant, et ainsi, de suite. Peu à peu elle se mit à aller de plus en plus vite. Voilà quelqu'un qui se trompe ; paf I un soufflet ; à force de rire, le suivant ne peut compter, paf I — et toujours plus vite. Moi aussi je reçus deux claques, et je crus remarquer avec une profonde satisfaction qu'elles m'étaient appliquées avec plus de force qu'aux autres. Un rire et un bruit général mit fin au jeu, bien avant qu'on ne fût arrivé à mille. Des couples intimes se formèrent à l'écart ; l'orage était passé, et je suivis Lotte dans la salle où Ton avait dansé. En chemin, elle me dit : « Les soufflets leur ont complètement fait oublier l'orage !» Je ne pus rien répondre. Elle coTitinua : « J'étais une des plus craintives, et, en me montrant hardie pour donner du courage aux autres, j'ai fini par en avoir moi-même. » Nous allâmes à la fenêtre. Le tonnerre se faisait encore entendre dans le lointain ; une pluie rafraîchissante tombait en murmurant et les parfums les plus odorants montaient jusqu'à noui. Elle était appuyée sur son coude et son regard errait sur la campagne ; elle regarda le ciel, puis se tourna vers moi. Je vis son œil plein de larmes ; elle mit sa main sur
la mienne et dit : Klopstock ! L'ode magnifique à laquelle elle songeait (et où le poète célèbre la beauté de la nature après une pluie d'orage) me vint à la mémoire ; je me plongeai dans le torrent de sensations que par un seul mot elle avait éveillé en moi. Je ne pus résister : je m'inclinai sur sa main et la bais.ai en versant les larmes les plus délicieuses ; puis je levai encore une fois mes yeux vers les siens, d
Dès le lendemain Gœthe va faire visite au bailli ; au bout de peu de temps, comme 'à Sesenheim, il devient Thôte assidu de la maison ; il y est même attaché par des liens plus nombreux. 11 aimait beaucoup les entants ; les frères et sœurs de Lotte Tadorèrent bientôt presque à Tégal de leur petite mère ; enfin, il se lia promptement d'une vive et solide amitié avec le fiancé de Charlotte, Kestner, secrétaire de la légation hanovrienne. Sans la présence de ce fiancé, la maison de TAmtmann Bufï eût été probablement le théâtre d'une idylle absolument semblable à celle de Sesenheim. Gœthe se fût abandonné à toute la vivacité et à toute la poésie de sa passion; puis, le moment venu de quitter Wetzlar, il eût fui devant le spectre du mariage, qui Tefïrayait alors beaucoup ; il fût retourné à Francfort, laissant derrière lui une nouvelle victime. Mais Charlotte, tout en ayant pour Gœthe une assez vive affection, resta fidèle à Kestner. Le poète pouvait donc se livrer sans danger, du moins pour la jeune fille, à ce besoin d'aimer qui est un trait dominant de sa jeunesse et de sa poésie. La situation pourtant devint bientôt intolérable pour lui ; à la longue elle devenait également pleine de périls et de désagréments
pour les deux fiancés eux-mêmes. Goethe le sentit, et brusquement, le i 1 septembre, c'est-à-dire environ trois mois après le jour où il avait fait la connaissance de Charlotte, il quittait Wetzlar, sans prendre congé ni de Kestner ni de sa fiancée. Il continua cependant à échanger avec eux une correspondance fort affectueuse. Quand ils se marièrent, au mois d'avril 1773, ce fut lui qui fournit les anneaux du mariage.
Gœthe n'était rien moins que désespéré. A peine de retour, il s'était mis à faire une cour assidue à la belle M'"® Brentano, dont il a donné les yeux noirs à Théroïne du Werther, au détriment des yeux bleus de la Charlotte réelle. 11 est de toutes les fêtes, de tous les plaisirs ; il se répand plus que jamais ; presque toutes ses poésies sont des épigrammes, des satires où pétillent l'esprit et la bonne humeur, des farces pleines d'une verve folle. Mais en même temps il était fort sentimental. La sentimentalité s'allie fort bien en effet avec la gaielé et la vivacité, toutaussibienqu'avec lacruauté sanguinaire, comme on Ta vu chez certains hommes de la Révolution. Une véritable épidémie de sentimentalité sévissait alors avec fureur sur l'Europe : c'étaient les romans de ce Uichardson, dont j'ai déjà parlé, qui l'avaient déchaînée. Young, Sterne et d'autres avaient donné une force plus grande encore à ce courant. Le Klopstock, que Lotte et Gœthe invoquaient tout à l'heure avec des larmes dans les yeux, lui avait ouvert l'Allemagne, et la Nouvelle Uéloïse enfin avait levé les dernières écluses devant ce
torrent de larmes inépuisables. A Strasbourg, en face de la nature saine el vigoureuse, dans la société de Frédérique , naïve et saine comme elle, Gœthe avait échappé à cette fièvre. Mais à Francfort, dans le cercle de Darmstadt, chez la mère de M'"^ Brentano, il rencontrait de beaux esprits et de belles âmes, qui suivaient avec délices la mode larmoyante du jour. Son ancien professeur de Leipzig, le poète Gellert, après avoir lu Clarisse^ écrivait : « Aujourd'hui, ce matin, le 3 avril, entre sept heures et dix heures (jour béni!), j'ai pleuré, cher comte, j'ai trempé de larmes mon livre, mon pupitre, mon visage, mon mouchoir; j'ai sangloté avec un indicible plaisir. » C'est avec tout autant de plaisir que Ton sanglotait autour de Gœthe; lui aussi de temps à autre envoyait quelque lettre ou quelque ode, bien trempée de larmes, à diverses personnes, par exemple à la fiancée de Herder, lequel prit la chose en fort mauvaise part. Tous les écrivains modernes, que le jeune poète étudiait alors, contribuaient à nourrir cette sentimentalité.
<ir Chose singulière! notre père et notre maître, Shakespeare, qui sait répandre une sérénité si gaie, augmentait encore ces dispositions mélancoliques. Hamlet et ses monologues restaient des spectres qui hantaient tous les jeunes esprits. Tout le monde en savait par cœur les passages principaux ; on les récitait volontiers, et chacun croyait avoir le droit d'être aussi mélancolique que le prince de Danemark, bien qu'on n'eût vu aucun fantôme et qu'on n'eût aucun père à venger. •
Avec le monologue d 'Hamlet, on répétait aussi la
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page célèbre où Rousseau défend le suicide. Werther, dans le roman, plaide avec force en faveur de la liberté et du droit qu'on a de se tuer soi-même. Gœthe avait plus d'une fois joué avec cette pensée du suicide, l'un des éléments de la sentimentalité d'alors :
« Pavais une collection d'armes assez considérable, et dans le nombre un poignard précieux bien effilé. J'avais l'habitude de le placer à côté de mon lit, et, avant d'éteindre la lumière, j'essayais si je pourrais réussir à me l'enfoncer de quelques pouces dans la poitrine. Mais, comme je nV pus jamais parvenir, je finis par rire de moi-même, je rejetai bien loin toutes ces simagrées hypocondriaques, et je résolus de vivre. Mais, pour pouvoir le faire avec gaieté ot sérénité, il me fallait exécuter une œuvre poétique où fût discuté tout ce que j'avais senti et rêvé sur ce point important. Je réunissais dans ce but tous les éléments qui s'étaient agités en moi depuis quelque temps, je me représentais les cas qui m'avaient le plus troublé et inquiété ; mais je ne pouvais aboutir: il me manquait un événement, une fable, qui pût donner corps à tout cela. »
Sur ces entrefaites, Kestner lui annonce un tragique événement qui avait causé une vive émotion à Wetzlar. Jérusalem, fils d'un ami de Lessing, y était secrétaire de la légation de Brunswick et Gœthe l'avait vu plusieurs fois. D'un caractère sombre et irritable, le malheureux jeune homme avait été en butte aux tracasseries de son supérieur ; il avait eu à souffrir de l'orgueil nobiliaire de certains de ses collègues, et, dans une page que le roman a empruntée à la réalité, Gœthe raconte comment il fut un jour invité à quitter un salon, où l'on ne pouvait sup-
porter la présence d'un roturier. Pour comble de malheur, Jérusalem s'était épris d'une femme mariée qui s'était plainte de ses assiduités à son mari. Pour mettre fin à ses tourments, il s'était fait sauter la cervelle. Ce lugubre dénouement, ajouté à ses propres souvenirs de Wetzlar, c'était le cadre que cherchait Gœthe : <sc le plan du Werther était trouvé ; le tout devint aussitôt une masse solide, de même que dans un vase Teau qui est sur le point de geler se transforme, au moindre mouvement qu'on lui imprime, en une glace compacte. » Gœthe se fait écrire par Kestner tous les détails de cette tragédie ; il fait un petit voyage à Wetzlar, pour se procurer des renseignements plus complets et se replonger un instant dans Fatmosphère où il a vécu et souffert lui-même, puis, de retour à Francfort, il s'enferme :
a Je m'étais complètement isolé ; j'avais interdit ma porte à mes amis eux-mêmes ; et de même dans mon cœur et dans mon esprit, je fis abstraction de tout ce qui n'avait pas un lien immédiat avec mon sujet. En revanche, je rassemblais tout ce qui avait trait à mon dessein ; j'évoquais dans mon imagination tous les événements de ma vie récente dont je n'avais pas encore fait un usage poétique. Dans ces circonstances, après tant de préparatifs secrets, j'écrivis le Werther en quatre semaines, sans avoir auparavant couché un plan sur le papier, ni ébauché aucune partie de l'œuvre.... Ayant ainsi écrit ce petit ouvrage d'une façon presque inconsciente, dans un état voisin du somnambulisme, je fus moi-même étonné quand je le relus pour y faire des changements et des corrections. »
Les Souffrances du jeune Werther sont décrites dans une série de lettres du héros. La forme épisto-
laire était alors en vogue dans le roman. C'était Hichardson encore qui avait fait naître cette mode, et la Nouvelle Uéloïse était venue lui donner une plus grande popularité. Cette façon de composer devait tout particulièrement séduire Goethe, qui avait ThabÎT tude de dialoguer ses histoires, de se les raconter à lui-même ou à des interlocuteurs imaginaires.
a J'avais coutume, quand j'étais seul, d'appeler en imagination une personne quelconque de ma connaissance à venir auprès de moi. Je la priais de s'asseoir ; je me promenais devant le siège qu'elle occupait, je m'arrêtais devant elle, et je parlais avec elle du sujet qui me préoccupait. Sur quoi, elle me répondait et me faisait connaître son approbation ou sa désapprobation par les gestes dont je savais qu'elle avait l'habitude. Puis je reprenais mon discours, je développais ce qui semblait plaire à mon hrtte ou j'expliquais ce qu'il paraissait désapprouver, je le précisais avec plus de clarté ; ou bien je finissais par abandonner poliment ma thèse. »
Cette forme épistolaire, — beaucoup de romans qui précèdent et qui suivent le Werther ne le prouvent que trop — est facilement ennuyeuse; elle permet à Técrivain de trop longs développements ; elle nuit surtout à la vivacité de l'action ; nous n'en connaissons la marche que par les réflexions qu'elle fait naître chez les acteurs. Mais ici toute l'action a précisément pour théâtre le cœur et Timagination du héros. Il souffre d'une maladie mortelle ; nous en décrire les symptômes et la marche fatale, telle est Tobjet de Goethe.
Dès le début du roman, nous pénétrons jusqu'au
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fond de Tâme du héros, et, à bien des traits, nous reconnaissons le poète lui-même. Werther est un ^ noble cœur et un esprit supérieurement doué; il est bon, aimant, plein de feu. Enthousiaste delà nature, il Tétudie sous toutes ses formes, dans les spectacles qu'elle déroule à ses yeux et dans les œuvres de ceux qui Font le mieux connue, d'Homère surtout. Luimême il essaie de rivaliser avec elle et de reproduire ses tableaux par le dessin. Mais il est inquiet, agité; son esprit et ses sens sont extraordinairement impressionnables : il ne connaît de mesure en rien. [1 met en toutes choses une incroyable vivacité, et rien ne saurait le laisser indifférent. La froide raison a peu d'empire sur lui; il n'écoute que son cœur, son cœur qu'il gâte comme un petit enfant, c'est la propre expression de Werther. Qu'une violente passion vienne se jeter sur cette âme si délicate et si sensible, elle y fera de terribles ravages. Cette passion s'empare de lui, quand il fait la connaissance de Lotte. J'ai cité la page du roman où est décrite cette première rencontre, car en ce passage, comme en beaucoup d'autres, Gœthe s'est contenté de peindre la plus exacte réalité. Werther est vite enflammé. Il se laisse vivre alors sans réfléchir, heureux de pouvoir contempler Lotte, de causer avec elle, d'amuser ses enfants, ne demandant rien de plus ni à Dieu ni aux hommes. C'est un instant de bonheur paisible, un moment de repos dans l'agitation de celte âme. Mais dans ce calme trompeur, sa passion s'accroît et s'incruste dans ce cœur qu'elle ne pourra plus quitter qu'avec la vie. Cette douce existence cesse à
l'arrivée d'Albert, le fiancé de Lotte. Werther est obligé de sortir du rêve qu'il vivait jusqu'alors; se retrouvant en face de la réalité, il est contraint de réfléchir à sa position, de s'inquiéter du dénouement. A proprement parler, il ne se livre point de combat en lui ; son cœur est trop maître de toutes ses autres facultés : mais il est douloureusement agité, assailli de sombres pensées.
• Cette ardente sensibilité de mon cœur pour la nature et la vertu, qui m'inondait de tant de volupté, qui du monde autour de moi faisait un paradis, me devient maintenant un insupportable bourreau, un mauvais génie qui me poursuit en tous lieux. Autrefois, quand du haut d*un rocher ma vue s'étendait sur la vallée fertile et par delà le fleuve jusqu'aux collines lointaines, et que je voyais autour de moi tout germer et sourdre ; quand je voyais les montagnes, du pied jusqu'au sommet, couvertes d'arbres pressés, les vallées, dans leurs détours sinueux, ombragées par les pins aimables forêts, et que le fleuve paisible glissait entre les roseaux murmurants et reflétait les nuées que le vent du soir balançait au ciel ; quand ensuite j'entendais les oisf^aux qui, autour de moi, animaient la forêt, et que des millions d'essaims de mouches dansaient joyeusement au dernier rayon rouge du soleil, et que le dernier regard de l'astre scintillant faisait sortir de l'herbe Pescarbot bourdonnant, et que le murmure et le mouvement tout autour de moi attiraient mon attention sur le sol, et que la mousse qui contraint le rocher à la nourrir, et que les buissons qui croissent sur la pente aride de la colline sablonneuse, me révélaient la vie profonde, ardente, sainte, de la nature: comme tout cela pénétrait mon cœur et l'enflammait ! Je me sentais comme divinisé au milieu de cette fécondité débordante, et les images sublimes du monde infini s'agitaient dans mon âme et y excitaient une vie puissante. Des monts énormes m'entouraient, des abîmes s'ouvraient à mes pieds, et des torrents s'y précipitaient ;
les fleuves coulaient au-dessous de moi, et bois et montagnes, tout retentissait de mille bruits ; et je les voyais, les forces mystérieuses de la nature, je les voyais créer, agir Tune sur Tautre dans les profondeurs de la terre ; et sur la surface de cette terre et sous le ciel grouillaient les générations des êtres les plus variés ; et je voyais les hommes s'abriter dans leurs petites demeures, s'y nicher et croire dans leur esprit qu'ils régnaient sur la nature. Pauvres fous, qui estimez tout si petit, parce que vous êtes si petits vous-mêmes I Du mont inaccessible, à travers le désert qu'aucun pied n'a foulé, jusqu'à l'extrémité de l'Océan immense souffle Pesprit de Téternel Créateur. — Ah I en ce temps-là, combien de fois j'ai désiré emprunter à la grue qui passait au-dessus de moi, ses ailes pour voler jusqu'aux rives de la mer sans bornes, j'ai" désiré boire à la coupe écumante de l'infini les délices de l'universelle vie et sentir un instant seulement dans la force bornée de ma poitrine une goutte du bonheur de l'Etre qui produit tout en lui et par lui-même.
Frère, le seul souvenir de ces heures me fait du bien. L'effort même que je fais pour me rappeler ces sensations indicibles, pour te les exprimer, élève mon âme au-dessus d'elle-même et me fait ensuite sentir doublement l'angoisse de l'état où je me trouve.
Un rideau est tombé devant mon âme, et le théâtre de la vie infinie s'est anéanti à mes yeux dans l'abîme de la tombe, éternellement béante. Peux-tu dire : cela est, quand tout passe ? quand, avec la rapidité de l'orage, tout fuit, entraîné par le torrent, plongé sous ses flots, brisé contre les rochers ? Pas un instant; qui ne détruise quelque chose en toi et dans les tiens e-t dans ce qui t'entoure, pas un instant où toi-même tu ne sois un destructeur, où tu ne le sois forcément. La plus innocente promenade ceûte la vie à mille petits insectes ; un pas, c'est assez pour renverser l'édifice élevé avec tant de peines par les fourmis, pour jeter tout un petit monde dans une tombe misérable. Oh ! ce qui m'émeut, ce ne sont pas les grandes plaies qui frappent le monde par intervalles, ces flots qui balaient les villages, qui engloutissent les villes; ce qui me ronge le cœur, c'est la force destructive qui vit
cachée dans Funiverselle nature, qui ne produit rien qui ne détruise son voisin et soi-même; je ne vois plus rien qu'un monstre qui dévore sans cesse avec d'infatigables mâchoires. »
A une situation qui fait naître dans son esprit une si profonde mélancolie, il n'y a que deux issues : la fuite : Werther n'a pas le courage d'y songer; la mort : il en rêve, il en parle souvent. Mais en attendant il ne sait prendre aucune résolution ; sa passion s'accroît sans cesse et sans cesse lui apporte de nouvelles douleurs. Gœthe sait peindre cet état de son âme avec une énergie et en môme temps une variété extraordinaires. Ces pages, écrites il y a plus d'un siècle et qui ont fait verser tant de larmes, n'ont rien perdu encore de leur puissan<îe pathétique. La pénible irrésolution de Werther finit par engendrer en lui un état voisin de la folie.
• Parfois, il faut que je m'en aille, que'je sorte ! et alors j'erre au loin dans la campagne. Mon bonheur alors est de gravir une pente escarpée, de me frayer un sentier à travers un bois impénétrable, à travers les haies qui me blessent, à travers les épines qui me déchirent ! Alors je me sens un peu mieux I — si peu ! Et quand souvent, vaincu par la fatigue et la soif, je reste étendu sur la route, à michemin, ou que dans la nuit profonde, je m'assieds au milieu de la forêt solitaire sur un tronc d'arbre, pour accorder quelque répit à mes pieds blessés, alors je retrouve le sommeil, mais un sommeil qui m'épuise. Wilhelm ! la solitude d'une cellule, le cilice et la discipline seraient des jouissances après lesquelles mon âme soupire ! Je ne vois de terme à ces misères que la tombe. »
Enfin il se décide, quitte brusquement Lotte, sans
lui dire adieu, persuadé qu'il aura le courage de ne plus la revoir.
Cette première partie est presque une autobiographie. Les détails de Taction sont réels pour la plupart ; bien des conversations entre les trois personnages sont reproduites d'après les souvenirs de Gœthe ou littéralement empruntées à leur correspondance. Charlotte et Kestner furent effrayés de s'y retrouver avec une telle évidence. Maintenant Jérusalem se substitue à Gœthe. Mais l'unité du personnage de Werther n'en souffre point ; car si Werther se trouve dans la même situation que Gœthe, il ne lui ressemble point complètement. Le poète n*a connu ni cette faiblesse du cœur, ni cette exagération du désespoir qui produisent inévitablement et logiquement la catastrophe.
Loin de l'objet de sa passion, Werther se trouve à l'abri des tempêtes que soulevait dans son âme chaque incident de ses relations journalières avec Lotte et Albert. Mais sa maladie mortelle se manifeste par d'autres symptômes. Au début de la seconde partie, ses lettres nous peignent surtout le mécontentement que lui cause sa position sociale. Il ne peut s'entendre avec un supérieur qui est aussi lent et méticuleux qu'il est lui-même vif et passionné, aussi pédant et classique qu'il est lui-même novateur et romantique. Mais il ne souffre pas seulement de ces antipathies personnelles. L'énorme distance qui sépare la noblesse de la bourgeoisie, l'expose à des humiliations de toute sorte. L'inégalité sociale lui inspire des sentiments de révolte et vient ajouter à
son dégoût de la vie. On a souvent blâmé ce nouveau motif. On a cru y voir un manque d'unité dans la marche du récit comme dans le caractère du héros. Le plus illustre des critiques qui ont soulevé cette objection, c'est Napoléon P% qui savait son Werther par cœur et qui discuta cette question avec Goethe lui-même.
Ce n'est là pourtant qu'une phase nouvelle de la même maladie, et sans ces phénomènes morbides, en apparence étrangers à ceux qui sont décrits dans la première partie, le personnage de Werther ne serait pas complet. Quelle est, en effet, cette maladie dont il souffre et qui cause sa fin lamentable? Si jamais on a pu employer l'expression de mala^ die du siècle, c'est bien à Werther qu'on peut l'appliquer. Werther, qui parle sans cesse d'Homère et d'Ossian et ne prononce même pas le nom de Rousseau, est pourtant l'expression la plus parfaite et la plus entière de l'influence des idées de Rousseau et du caractère exagéré et maladif que ces idées avaient pris dans les âmes contemporaines de Gœthe et, à certains moments, dans Gœthe luimême. Les Lettres de Suisse , qu'il avait commencé à écrire immédiatement après le roman, et qui devaient être une sorte de suite de Werther^ ne sont qu'un commentaire perpétuel de l'Evangile de Rousseau : Nature, Nature, s'y écrie à chaque instant Werther-Gœthe, que la nature est belle, mais combien l'homme l'enlaidit ! Au sommet du Saint-Gothard, planant au-dessus des misérables humains, son âme est remplie d'un saint enthou-
sîasme ; mais il songe avec eflroi qu'il faudra rentrer dans les villes, dans la société « où il sera comme un cheval qui paît, tenu à la longe, tournant autour d'un pieu. » Le cultivateur lui-même lui fait horreur ; car, au lieu de laisser à la nature son libre développement, il veut mettre l'ordre et la règle dans ses productions ; il a pour ces productions un tel respect qu'il considère comme un crime de toucher à une corbeille de fruits, de détruire ces merveilleux chefs-d'œuvre de la nature. Avec une violence passionnée, il proteste contre tout ce qui défigure la nature, contre le vêtement, par exemple, qui nous cache le plus beau produit de la nature : Thomme. De même le Werther du roman nous parle sans cesse de la nature ; il la mêle à tous les incidents de sa vie; les passages que j'ai cités en sont des exemples caractéristiques ; de même il s'éloigne dos hommes pour se rapprocher des enfants ; de môme il proteste contre la convention et la règle sous toutes leurs formes. C'est un révolutionnaire, non plus seulement dans l'art, comme l'auteur du Gœtz^ mais dans le domaine moral ; là aussi, il ne connaît ni convention, ni règles ; il n'obéit qu'à son cœur et aux pas- •Isions qu'y met la 5amfe nature. Werther est le premier à proclamer ces droits de la passion, (|ui deviendront ensuite un thème favori du romantisme. Et, de même que dans l'ordre littéraire et dans l'ordre moral, il proteste avec Rousseau contre les règles artificielles dans l'ordre social, contre l'inégalité des classes. Ainsi ce nouvel élément est essentiel au caractère de Werther et achève
d'en faire le représentant de toute une époque. Incapable de supporter plus longtemps les misères de sa situation, Werther donne sa démission et devient un voyageur, comme Gœthe. Mais peu à peu sa passion pour Lotte, qu'il n'a jamais combattue sérieusement, le ramène auprès d'elle. Pendant sonabsence, elle s'est mariée avec Albert ; la situation désolante où il se trouvait avant de la quitter, est plus triste encore, car il ne peut plus se faire d'illusions, et déjà le mal qui le ronge a fait de terribles progrès. Il a perdu sa vivacité; il languit, il commence à chercher dans la boisson l'oubli de lui-même. Maintenant Gœthe prend la parole pour retracer l'agonie de Werther.
« Le découragement et le dégoût de toutes choses avaient jeté des racines de plus en plus profondes dans Tâme de Werther, et, peu h peu, s'étaient emparées de tout son être. L'harmonie de son intelligence était entièrement détruite ; un violent feu intérieur , qui minait toutes les forces de sa nature, produisait les plus funestes effets, et finit par ne lui laisser qu'une sorte de lassitude profonde, qu'il ne pouvait secouer. Jamais il ne lui avait été si pénible de lutter contre tous ses maux. Les angoisses de son cœur consumèrent les dernières forces de son esprit, sa f vivacité, sa sagacité. Il ne portait plus dans la société qu'une morne tristesse, de jour en jour plus malheureuse, et toujours plus injuste à mesure qu'il devenait plus malheureux, d
En effet, il ne se contente plus de se torturer luimême, il devient insupportable aux autres, irritable, querelleur. La nature extérieure, on est eu hiver, ne lui offre que de lugubres spectacles.
€ Je suis dans Tétat où devaient être ces malheureux qu'on croyait possédés d'un esprit malin. Cela me prend souvent, ce n'est pas angoisse, ce n'est pas désir; c'est un tumulte mtérieur inconnu, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge, qui me suffoque 1 Alors je souffre, je souffre et je cherche à me fuir et je m'égare au milieu des scènes nocturnes et terribles qu'offre cette saison ennemie des hommes. Hier soir il m'a fallu sortir. Il s'était produit un dégel subit. J'avais entendu dire que le fleuve avait débordé, que tous les ruisseaux étaient gros et que ma chère vallée était inondée. Il était nuit, onze heures passées, quand je courus dans la campagne. Terrible spectacle ! du haut du rocher voir les flots furieux rouler à la lueur de la lune par-dessus champs, prés, haies, tout; et la large vallée, du haut en bas, n'est plus qu'une mer en courroux sous le sifflement du vent. Et quand la lune se montra de nouveau, sortie d'un nuage noir qui l'avait cachée, et qu'à mes pieds, aux reflets terribles et beaux de ses rayons, la masse d'eau roulait et hurlait : un frisson me saisit, puis un désir. Ah I les bras ouverts, j'étais au bord de l'abîme et je soupirais : en bas ! en bas ! et je me perdis dans la délicieuse pensée de précipiter dans ces flots à mes pieds, mes douleurs, mes tourments, de m'en aller en mugissant avec la vague. »
Le mal dont Gœthe nous a peint les progrès est à son dernier période. La destruction de tout ce qui est en Werther noble et digne de vivre est complète; il n'y a plus qu'une conclusion logique, nécessaire : c'est la destruction de tout son être. Lotte, efirayée de l'état où elle le voit, le prie de rendre ses visites moins fréquentes; il lui désobéit et revient dès le lendemain. Pour la première fois, sa passion qui a tout dévoré en lui, qui ne rencontre plus de force morale ou intellectuelle qui puisse lui résister, Tentratne au delà des bornes qu'il n'a jamais franchies. Lotte lui interdit sa porte. C'est la goutte qui fait
déborder le vase. Il écrit ses adieux à celle qu'il a î trop aimée, et il se tue. }
Goethe raconte la catastrophe avec une sèche précision, en phrases brèves et tranchantes comme une lame de couteau. C'est une sorte de procès-verbal oùil insère textuellement certains passages de la lettre où Kestner lui raconte la mort de Jérusalem. Succédant tout à coup à cette ardente peinture de passion exaltée et sans limites , cette froide sécheresse où l'émotion n'apparaît que dans le désordre où sont rangés les détails successifs, est d'une merveilleuse puissance tragique.
« Un voisin vit la lumière et entenditle coup. Mais comme tout resta calme ensuite, il n'y fit pas autrement attention.
Le matin à six heures, le domestique entre avec un flambeau. Il trouve son maître étendu par terre, sanglant, le pistolet auprès de lui. Il l'appelle, il le soulève ; pas de réponse, rien qu'un râlement. Il court chercher des médecins, appeler Albert. Lotte entend le bruit de la sonnette, elle se met à trembler de tous ses membres. Elle éveille son mari, ils se lèvent ; le dômes tique, pleurant et bégayant, leur apprend le n ouvelle. Lotte tombe évanouie aux pieds d'Albert.
Lorsque le médecin arriva auprès du malheureux, il le trouva par terre; il n'y avait plus d'espoir ; le pouls battait; les membres étaient tous paralysés. Il s'était tiré dans la tête, au-dessus de Tœil droit ; la cervelle avait été projetée. On pratiqua une saignée; le sang coula, il respirait toujours.
Le sang sur le dossier du fauteuil permettait de conclure qu'il avait accompli cet acte, étant assis devant son bureau ; il était tombé ensuite, s'était roulé en convulsions autour du siège. Il gisait en face de la fenêtre, sans force, sur le dos ; il était complètement habillé, botté, en frac bleu avec un gilet jaune.
La maison, le voisinage, la ville furent profondément agités. Albert entra. On avait placé Werther sur le lit, le iront bandé ; sa face était déjà celle d'un mort ; il était sans aucun mouvement. Les poumons faisaient encore entendre un râle effrayant, tantôt faiblement, tantôt plus fort. On attendait sa fm.
De la stupeur d'Albert, de la douleur de Lotte, je ne dirai rien.
Dès qu'il apprit la nouvelle, le vieux bailli arriva au galop ; il embrassa le mourant en versant des larmes brûlantes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt à pied ; ils tombèrent à genoux au pied du lit, en laissant éclater la plus inconsolable douleur, ils lui baisèrent les mains et la bouche, et l'aîné, qui avait été son favori, resta suspendu à ses lèvres, jusqu'à ce qu il fût trépassé, et qu'on enlevât Tenfant par la force. C'est à midi qu'il mourut. La présence du bailli , les mesures qu'il prit , empêchèrent Tafiluence des curieux. Vers onze heures du soir, il le fit ensevelir à la place qu'il s'était choisie. Le vieillard suivit le corps ainsi que ses fils. On craignit pour la vie de Lotte. Des ouvriers le portèrent. Aucun ecclésiastique ne l'a axîcompagné. »
Le succès de Werther fut immense. La curiosité y avait quelque part. On savaitque Lotte existait réellement ; on connaissait la fin lamentable de Jérusalem. On cherchait la part du réel et de l'imaginaire. Mais surtout Werther exprimait si bien ce qui agitait et tourmentait tant d'âmes contemporaines , la maladie, dont il avait souffert et dont il était mort, était si répandue, que sa vie et sa fin excitaient dans tous les cœurs une vive sympathie. Ce fut une explosion générale de larmes et de désespoir; lasenlimen- ^ talité atteignit tout d'un coup son paroxysme. Ceux même qui avaient su résister à ses atteintes n'en admiraient pas moins Tœuvre nouvelle du jeune poète.
Jamais jusqu'alors le pathétique ne s'était élevé à une telle puissance. On avait connu pour la première fois Témotion à la lecture des romans un peu longs de Richardson. La Nouvelle Héloïse était plus touchante encore et avait fait couler les pleurs en plus grande abondance. Mais dans le Werther y ramassée en un petit volume, la passion était plus ardente, plus intense, la mélancolie plus profonde, le poète parcourait toute Téchelle des sentiments les plus tendres et d'une main habile savait toucher aux fibres les plus secrètes. Les critiques les plus difficiles ne trouvaient rien à dire : la composition révélait un art admirable ; la langue était une nouveauté pour TAllemagne. Les pédants protestèrent, mais le public fut charmé de ce style chaleureux, éminemment pittoresque, fort précis dans l'expression de sentiments assez vagues de leur nature, fort harmonieux dans un apparent désordre. C'était une prose merveilleuse et que Gœlhe lui-même ne devait plus retrouver.