LES DERNIÈRES ANNÉES DE GŒTHE A FRANCFORT
Après ces deux actions d'éclat, le Gœtz de Berlichingen et le Werther, la révolution préparée par Klopstock, Lessing et Herder était accomplie. Un coup mortel était porté à Fimitation de la poésie française, où s'était enchaînée jusqu'alors la littérature allemande. Encouragés par ces brillants exemples, tous les jeunes littérateurs se ruèrent avec furie sur ce qui restait encore debout de la vieille poésie classique. C'est ce qu'on appelle, dans l'histoire de la littérature allemande, la période d'orage et de tumulte, ou encore la période des génies originaux. Tous ces novateurs proclamaient en effet les droits imprescriptibles du génie ; s'ils en manquaient eux-mêmes, ils faisaient parade au moins de ce qu'ils considéraient comme la marque distinctive du génie : Foriginalité. Cette originalité n'était chez la plupart d'entre eux qu'une excentricité voulue et factice; le mépris bruyant qu'ils affectaient des règles et de la convention, s'étendait souvent jusqu'à la simple politesse ; ils déclaraient une guerre acharnée aux bourgeois, 3.ux philistins. Au début de la période romantique française, on a revu les mêmes prétentions
et les mêmes excès, et, pour que la ressemblance fût plus frappante, le costume lui-même a joué un certain rôle chez les révolutionnaires littéraires des deux nations. Werther dit dans une de ses lettres:
a J'ai eu bien de la peine à me décider à mettre au rebut le simple frac bleu que je portais, lorsque je dansai pour la première fois avec Lotte. 11 est pourtant hors de service. Mais je m'en suis fait faire un tout à fait semblable au précédent, en outre un gilet et des culottes de la même "^î^uJeur jaune que ceux que j'avais ce jour-là. »
Et quand Werther s'est tué, Gœthe nous dit aussi qu'on le trouva « en frac bleu, avec un gilet, jaune ». Ce frac bleu, ce gilet et ces culottes jaunes, avec un petit chapeau noir, ce fut l'uniforme de la jeune armée révolutionnaire. Gœthe le portait luimême, quand il recevait quelqu'un de pes bouillants écrivains. Tous accouraient à Francfort, pour saluer leur chef. Ils étaientbien reçus, généralement hébergés chez notre poète, et la bonne madame Gœthe présida plus d'une lois aux plus singulières agapes, tandis que les bourgeois de Francfort, scandalisés, secouaient gravement la tête.
Mais les poètes de l'Ecole nouvelle n'étaient pas les seuls dont Gœthe reçût l'hommage. La gloire qu'il venait de s'acquérir par ses œuvres, avait porté son nom par toute l'Allemagne. 11 était en relations avec presque tous les écrivains en renom, et tous s'exprimaient sur lui avec un singulier mélange d'affection et de respect, parfois de crainte. L'un d'eux, qui était venu le voir, écrivait : (c Gœthe était avec
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Dous, c'est un superbe jeune homme de 21 ans, qui est tout génie et force des pieds à la tête, le cœur rempli de sentiments, l'âme pleine de feu, le vol de Taigle. Je ne connais personne dans toute riiistoire de la littérature qui puisse lui être comparé pour la plénitude et la richesse du génie. » Les hommes illustres à des titres divers qui passaient par Francfort, Lii rendaient visite. Les deux princes de Meiningen et, plus tard, les deux jeunes princes de Weimar venaient faire sa connaissance. L'un des princes de Meiningen écrivait à sa sœur la duchesse de Gotha : « Gœthe parle beaucoup et bien, et d'une façon originale et naïve; il est amusant et gai à un degré prodigieux. Il est grand et de belle prestance; il a ses façons à lui. D'une manière générale il appartient à une espèce d'hommes tout à fait particulière. Il a sur toutes choses des idées et des opinions à lui, et, sur les hommes qu'il connaît, il s'exprime avec une langue et des mots qui ne sont qu'à lui. »
La fécondité du poète à cette époque était merveilleuse. Cette seule année 1774, outre le Werther et une seconde édition du Gœlz, avait vu paraître : Clavigo, drame tiré des Mémoires de Beaumarchais ; le (n Nouveau Théâtre des Marionnettes y » petit recueil de comédies épigrammatiques, quelques autres satires sous forme dramatique et un grand nombre de poésies diverses, publiées dans TAlmanacbdes Muses et dans différents journaux. Ces œuvres livrées au public ne donnent pourtant qu'une idée fort incomplète de son activité poétique; il travaillait au Faust; il ébauchait la tragédie d'Egniont, il dessinait le plan
de plusieurs drames ou poèmes épiques^ il en écrivait d'assez longs fragments. Les héros de ces poèmes inachevés étaient tous des hommes supérieurs, des Titans, de grands génies qui avaient bouleversé le monde, qui avaient répandu dans Tunivers des idées nouvelles; c'étaient Jules César, le Juii-Errant, Mahomet, Prométhée. Ces héros, le jeune poète, tout plein lui-même d'une prodigieuse vigueur et d'une irrésistible ardeur, eût su leur prêter un langage digne d'eux.
Pendant ces quatre années qui s'écoulent entre son retour de Strasbourg et son départ pour Weimar, c'est en Goethe une sorte de fermentation du génie, une perpétuelle génération de projets grandioses, un débordement de poésie, tel qu'il ne s'en est peut-être jamais vu dans aucune vie de poète. Une extraordinaire facilité d'improvisation se met au service de celte inspiration si riche; il jette à tous les vents les vers les plus beaux ; il chante sur tous les tons; des accents sublimes de Prométhée bravant le tonnerre, il passe aux plaisanterie^ burlesques et même grossières d'Arlequin ; les chansons d'amour les plus gracieuses et les plus tendres alternent avec les épigrammes les plus irrespectueuses. Un grand nombre des ouvrages qu'il acheva plus tard, ont leur germe dans ces années d'éclosion féconde. Parmalheur, beaucoup de ces plans sont restés inexécutés, beaucoup de ces ébauches ont attendu en vain que la main de l'artiste leur donnât une forme achevée et définitive. Jel'ai déjà dit : Gœthe n'étailpas un homme de lettres ; il ne se mettait à l'œuvre qu'autant
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qu'un sujet lui souriait, et quand il avait cessé de rintéresser, il l'abandonnait.
Il s'était formé autour de lui une sorte de société . déjeunes gens et déjeunes jSUes, amies de sa sœur Cornélie. Gœthe était Fâme de leurs réunions ; son esprit les égayait, sa fertile imagination savait en varier les plaisirs ; Faffection que tous lui portaient, était profonde, car le jeune poète couvert de gloire, le chef de la poésie nouvelle, était simple, bon et aimable. Bientôt les riches négociants et banquiers de Fra,ncfort désirèrentvoir ce jeune homme, dont les ouvrages faisaient tant de bruit, que des princes venaient visiter et qu'on disait si gai et si bon enfant. On voulait l'avoir à sa table, s'en parer comme d'un objet de luxe. Mais ce n'était pas facile. Gœthe refusait toutes ces invitations avec énergie et non sans brutalité parfois. Ce qu'on appelle le monde ne l'amusait point. La curiosité n'en était que plus excitée; on voyait là une preuve nouvelle d'originalité: c'était, disait-on, un ours, un Hnron à l'instar de celui de Voltaire, un pur enfant de la nature. On redoublait d'habileté pour l'avoir chez soi, on entamait des négociations avec ses amis. Il fallait bien parfois qu'il cédât.
« Un soir, entre autres, un ami me pria de venir assister avec lui à un petit concert que l'on donnait dans une des maisons de commerce les plus considérables de la ville. Il était déjà tard; mais, comme j'aimais beaucoup rimprévu,je le Sciivis, étant d'ailleurs, comme d'habitude, convenablement vêtu. Nous entrâmes dans un vaste salon au rez-de-chaussée. La société était nombreuse, un piano était placé au milieu. La fille de la mai-
. son y prit place et joua avec un grand talent et beaucoup de grâce. Je me tenais debout auprès du clavecin, et je pouvais contempler d'assez près sa figure et sa personne. Elle avait quelque chose d'enfantin dans son maintien ; les mouvements auxquels la contraignait son jeu, étaient naturels et faciles. La sonate finie, elle s'avança de mon côté -, nous nous saluâmes sans rien dire, car un quatuor venait de commencer. Lorsqu'il fut terminé, je m'approchai d'elle et lui fis quelques compliments. Elle répondit avec beaucoup d'esprit et de grâce. Nous restâmes ainsi quelque temps en face l'un de l'autre. Je remarquai qu'elle me contemplait avec attention et que j'étais, pour ainsi dire, en montre ; je laissai faire, puisque aussi bien on me donnait à moi aussi quelque chose de fort gracieux à contempler. Cependant nous continuions à nous regarder, et je ne nierai pas que je crus me sentir attiré par un charme des plus doux. »
Cette jeune fille, c'était Elisabeth Schœnemann, alors Agée de seize ans. Lili, c'est ainsi qu'on rappelait familièrement et que la célèbrent les vers de G(ï)the^ apparaissait à notre poète dans un cadre fort différent de celui où s'étaient montrées Gretchen, Annette, Frédérique et Lotte. Aussi, tout d'abord il résista à la séduction :
a Mon cœur, mon cœur I qu'est-ce à dire? — Qu'est-ce qui t'oppresse tant? — Quelle vie étrange et nouvelle! — Je ne te reconnais plus. — Loin est tout ce que tu aimais, — loin tout ce qui te faisait soufl*rir, — loin ton travail, et loin ton repos... — Ah ! comment en es-tu venu là?
Est-ce cette fleur de jeunesse, cette figure aimable, — ce regard plein de feu et de bonté, — qui t'enchaînent avec une puissance infinie? — Si je veux résolument me séparer d'elle, — si je veux être fort et la fuir, — au môme instant mes pas me ramènent vers elle.
Et par ce lii magique, — que rien ne peut briser, — la
belle et folle jeune fille — me tient captif malgré moi ; — maintenant dans son cercle magique — il me faut vivre à sa guise. — Ah ! que la différence est grande I — Amour! amour I lâche-moi ! »
Mais il n'était pas dans la nature de Gœthe de résister longtemps, et Lili efTaça bientôt tous les souvenirs du passé et toutes les autres amies de Francfort. Les premiers mois de Tannée 1775 furent peut-être la période la plus heureuse de la vie du poète. Chaque jour il passait de longues heures auprès de Lili. C'étaient des fêtes continuelles; il écrivait pour elle desLieder, des cantates, des opérettes. Cependant madame Schœnemann, aussi bien que les parents de Gœthe, se montrait peu sympathique à une union entre les deux jeunes gens. La famille du poète appartenait à la vieille bourgeoisie de Francfort, sévère et parcimonieuse, qui voyait d'un mauvais œil Téclat et le luxe des hautes sphères commerciales. Frau Rath, si simple, si bonne ménagère, fidèle aux modes antiques, éprouvait une vive antipathie pour celle qu'elle appelait une Putzdame, une dame à toilettes. De son côté, madame Schœnemann reprochait à Gœthe de n'être rien, de n'avoir ni position, ni fortune en rapport avec celle de sa fille. La littérature en effet était à cette époque une bien mince source de revenus : le Gœtz de Berlichingen avait même coûté fort cher au poète qui avait fait les frais de l'impression. Est-il besoin d'ajouter que l'avocat Gœthe ne gagnait pas grand'chose ? Enfin il y avait même entre les deux familles une difïérence de religion qui était considérée comme
un obstacle sérieux : les Gœthe appartenaient à la confession d'Augsbourg, les Schœnemann à la religion réformée. Toutefois les deux jeunes gens montraient une telle afïection Tun pour l'autre, Lili se déclara avec une telle énergie prête à partages le sort de Gœthe, quel qu'il fût, pauvre ou brillant, que, au mois d'avril 1775, sans échanger pourtant des promesses formelles, on leur permit de se considérer comme fiancés. Mais Gœthe alors, en face d'une résolution définitive ii prendre, fut contraint de réfléchir. Les objections de la mère de Lili et de ses propres parents se présentèrent avec force à son esprit. Lui aussi se sentait gêné par les côtés mondains de l'existence de Lili ; la nécessité d'abandonner l'uniforme de Werther pour s'habiller à la dernière mode lui paraissait souvent fort dure. Il supportait mal l'entourage de sa fiancée, tous ces jeunes financiers élégants, parés, parfumés, qui faisaient la cour à mademoiselle Schœnemann. La jalousie dont il avait autrefois tourmenté Annette se réveillait parfois en lui. L'ours avait des accès de révolte, mais il se soumettait ensuite à la douce et jolie main gantée qui savait le dompter. Gœthe a décrit lui-môme cette situation dans une jolie pièce en vers libres, intitulée : le Parc de Lili,
a Non ! il n'est point de m<^nagerie si variée que celle do ma Lili ! elle y possède les animaux les plus e'tranges ; elleles y attire, elle ne sait elle-même comment. Oh I comme ils sautillent, courent, trottent, agitent leurs ailes rognées, ces pauvres prisonniers, dans un tourment d'amour qui n'est jamais apaisé 1
Quel bruit, quels gloussements, quand elle se montre sur la porte, tenant à la main la corbeille qui renferme leur pâture ! quels piaulements, quels gloussements 1 Tous les arbres, tous les buissons semblent s'animer ; des troupeaux tout entiers viennent se ruer à ses pieds ; et même dans la pièce d*eau, les poissons sortent impatiemment leur tête de l'eau qui rejaillit. Elle distribue alors la pâture, avec un regard capable d'enflammer les dieux: que dire alors des bêtes ? C'est alors un picotement, un picorement, un engloutissement ; ils se prennent au cou, se poussent, se bousculent, se déchirent, se chassent, se disputent, se mordent! Et tout cela pour un petit morceau de pain, qui, tout sec qu'il est, venant de ces belles mains, est délicieux, comme s'il était trempé d'ambroisie.
Mais aussi, quels regards, quel son de voix, quand elle appelle : Pipi ! Pipi ! Si par hasard passait l'aigle de Jupiter, la colombe de Vénus, le paon vaniteux lui-même, j'en fais le pari, ils viendraient, s'ils entendaient cette voix, même de loin.
Et c'est ainsi que de la nuit des forêts, elle a su attirer dans sa cage un ours mal élevé et mal léché; elle l'a logé dans cette compagnie d'animaux apprivoisés, et l'a apprivoisé comme les autres, — jusqu'à un certain point, s'entend I Ah 1 qu'elle était belle, et qu'elle semblait bonne I J'aurais donné mon sang pour en arroser ses fleurs.
Gomment? Vous avez dit: je ? quoi? qui est-ce? — Parfaitement, Messieurs, pour le dire sans détours, cet ours, c'est moi! c'est moi, pris dans ses rets, attaché à ses pieds par un fil de soie. Gomment cela s'est fait? je vous le raconterai un autre jour. J'enrage trop aujourd'hui,
Gar, lorsque je suis assis dans mon coin et que j'entends venir tous ces gloussements, que je vois tous ces battements d'ailes, je me retourne et je grogne, et je m'éloigne en courant à une bonne distance, et je me retourne et je grogne, et je me sauve encore un bon bout de chemin — et je reviens toujours 1... '
Ah! dieux ! s'il est en votre pouvoir de rompre ce charme magique, quelles actions de grâces je vous rendrai, si vous me procurez la liberté 1 Mais, lors même que vous me laisseriez sans secours — non ! ce n'est pas en
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vain que j'étends ainsi mes membres, je le sens, je le jure, j'ai de la force encore 1 »
Il avait eu en effet la force de se sauver ; il était parti pour faire un voyage en Suisse. En route, il était allé visiter sa sœur à Emmendingen, où elle résidait avec son mari, Georges Schlosser. Cornélie, que son frère avait tenue au courant de tous les incidents de son nouveau roman, lui démontra qu'il ne pouvait épouser Lili. Il n'avait d'autre abri à lui offrir que la maison paternelle; la jeune femme, habituée à toutes les élégances et à tout le confort d'une maison luxueuse, serait-elle heureuse dans lantique et étroit logis? Pourrait-elle s'entendre avec Frau Ralh et le conseiller, qui avaient des goûts si différents des siens? En enlevant Lili à son milieu brillant et joyeux, ne ferait-il pas le malheur de sa fiancée et le sien? Toutes ces choses, Gœthe se les était dites déjà; il était convaincu. En outre, le mariage lui-même l'effrayait: cette institution sociale et religieuse était, en contradiction avec l'Evangile de la Nature ; le révolutionnaire werthérien frémissait malgré lui à la pensée de ces chaînes. Dans le drame de Clavigo^ le caractère le meilleur et le plus original est celui de Carlos. Or ce que Carlos exprime avec le plus d'éloquence, c'est l'horreur du mariage, c'est la peur de voir son ami, dont la carrière promet d'être brillante, qui est bien vu à la cour, dont les écrits lui ont déjà attiré une grande réputation, de voir cet ami s'emprisonner et s'éteindre dans un mariage bourgeois, Gœthe
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allait publier à la fin de 1775 un drame bizarre, Stella, où reparaît toute la sentimentalité du Werther et qui est une proclamation nouvelle des droits de la passion et une attaque contre Tinstitution du mariage.
Pourtant, pendant son voyage, la pensée de Lili le poursuivait sans relâche. En vain il espérait que les beautés de la nature le guériraient de son amour :
Oui, dans cette atmosphère pure Je puise un sang nouveau.
Sur ton sein, ô Nature, Que tout est doux et beau I Le flot balance la nacelle Au rythme des rameurs ; On voit fuir devant elle Les neigeuses hauteurs.
Pourquoi donc, ô mon œil, est ta paupière close? Rêves, rêves dorés, reviendrez-vous toujours ? Je vous chasse ! fuyez, rêves, couleur de rose I Ici je trouve aussi la vie et les amours.
Dans le flot cristallin Se mirent mille étoiles.
Un brouillard gris, de voiles Couvre le bleu lointain .
Zéphyr fait onduler la crête Du grand bois jaunissant ; Dans le flot se reflète Le pampre mûrissant.
Au sommet du Saînt-Gothard, comme il est sur le point de descendre en Italie, ces« rêves dorés » l'assaillent avec plus de violence que jamais.
« Chère Lili, si je ne t'aimais pas, — quelle volupté je goûterais à ce spectacle ! — Et pourtant, Lili, si je ne t'aimais pas, — que serait, que serait mon bonheur ? »
11 fait volte-face et revient à Francfort, pour rentrer dans la cage. 11 trouva Lili convaincue de la nécessité de mettre un terme à cette situation. Pendant Tabsence de Gœthe, on l'avait chapitrée. Elle remit son sort entre ses mains, prête à faire ce qu'il déciderait, mais insistant pour qu'il prît une décision. 11 ne put s'y résigner. 11 y eut alors entre les deux fiancés quelques alternatives de froideur et d'amour, de brouilles et de raccommodements, et enfin, au mois de septembre, ce lien si étroitement noué se délia presque tout seul, sans qu'il y eût de rupture, à proprement parler. Trois ans plus tard, Lili épousa un banquier de Strasbourg, M. de Tûrckheim. Elle fut heureuse épouse et mère heureuse, mais conserva toujours vivant le souvenir du poète qui l'avait aimée et qui, disait-elle, avait en réalité fait son éducation et développé rapidement en elle les qualités de l'esprit et du cœur.
Elisabeth Schœnemann occupe une grande place dans la poésie de Gœthe. Beaucoup des Lieder les plus beaux et les plus pénétrants ont été adressés à Lili; le poète a composé fout exprès pour elle plusieurs opérettes ; ses relations avec elle ont donné en partie naissance au drame de Stella. Tel n'est pourtant pas le motif pour lequel j'ai insisté sur cet épisode de la vie de Gœthe. 11 doit servir à nous mieux faire connaître les circonstances qui ont inspiré au
poète quelques-unes de ses créations les plus curieuses et les plus charmantes. Lili en eflet a contribué, par contraste, à mûrir ce type si original déjeune fille, auquel appartiennent la Marguerite de Faust et la Claire d'Egmont. Pendant ses fiançailles avec Elisabeth Schœnemunn, Gœthe a souffert de ce que la vie et l'entourage de Lili avaient de mondain ; ce qui a causé une rupture qui lui a laissé au cœur une blessure saignante, ce sont les conventions sociales, Tinégalité des fortunes, les différences purement extérieures, dues aux seules exigences de la civilisation. Au retour d'une de ces fêtes, qu'il contribuait à rendre plus brillantes, mais dont il rapportait souvent une si mauvaise humeur, il avait adressé à Lili les vers suivants :
<c Pourquoi m'attirer aussi irrésistiblement — au milieu de ce luxe ? — Bon jeune homme, n'élais-je donc pas heureux — dans ma nuit solitaire ?
Enfermé dans ma petite chambre, — ,^ reposais au clair de lune ; — tout inondé de sa lumière mystérieuse, je m'endormais d'un léger sommeil.
Je rêvais alors les heures dorées — d'une félicité sans mélange ; — j'avais senti sa chère image — tout entière au fond de mon cœur.
Est-ce bien moi que tu retiens sous mille bougies, — à la table de jeu? — Moi. que tu places si souvent — en face de visages insupportables? o
Et il conclut par un de ces mouvements deretour, habituels à Fours grognon :
« Désormais le printemps en fleurs n'est pas plus ravissant. — pour moi, dans les campagnes. — Où tu es,
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ange, est Tamour et la bonté; — où tu es, c'est là qu'est la nature ! »
Mais il faut un effort à Go&the, pour qu'il puisse se convaincre qu'auprès de Lili il trouve la nature. La nature, il n'avait pas besoin de la chercher auprès deGrelchen, d'Annette, de Frédérique, de Charlotte 1 Ces images aimables se présentent de nouveau à son esprit ; il se souvient, avec une vivacité d'autant plus grande que sa déception est plus profonde, qu'elles aussi lui ont fait connaître « Tamour, la bonté, et la nature, o mais la nature vraie, sans luxe, sans tables de jeu, sans lustres, sans visages repoussants. Il les fait revivre dans sa poésie. Sans parler du drame de Stella^ il crée deux héroïnes dans lesquelles il veut peindre l'amour dépouillé de tous les artifices, de toutes les conventions que lui imposent notre civilisation, notre société, notre morale elle-même : ce sont Marguerite et Claire.
La tragédie d'Egmont n'a été achevée que bien plus tard, en 1787; mais elle a été écrite en très grande partie pendant cette année 1775 ; cette date seule d'ailleurs peut nous expliquer les singulières transformations que Goethe a fait subir à l'histoire. Tout le monde connaît les événements historiques que rappellent les noms d'Egmont et du duc d'Orange : les Pays-Bas sous la domination espagnole ; le désir impatiemment contenu de toute une nation de rejeter le joug étranger, et aussi, sous l'impulsion du protestantisme naissant, de conquérir son indépendance religieuse avec son indépen-
dance politique ; la tyrannie de Philippe II, ren(^ue plus cruelle encore par ce* instinct de révolte ; le sang dans lequel son lieutenant, le duc d'Alhe, essaie d'étouffer les dernières velléités de rébellion ; les exécutions nombreuses dont la plus illustre victime est Egmont ; mais enfin de tout ce sang répandu naissent la vengeance et la liberté ; sous la conduite du duc d'Orange, les Pays-Bas secouent le joug espagnol. Quel sujet plus grandiose un poète dramatique pouvait-il trouver ? Quelle foule de caractères divers, d'événemecrts véritablement tragiques s'offrent à lui ! Comme cet épisode était bien fait pour séduire un écrivain qui professait Tadmiration la plus vive pour les tableaux historiques de Shakespeare et que semblait animer le souffle révolutionnaire de Rousseau !
Or, qu'a fait Gœthe ? Une tragédie, ou plutôt, h vrai dire, une idylle d'amour. Les événements de l'histoire servent de cadre à cette idylle, mais ils restent à Tarrière-plan. Il n'y a que deux p(3rsonnages en réalité dans cette foule de fij^ures : CkpIIic et son idéal delà jeune fille naturelle et simple, de l'enfant de la nature, comme il dit lui-même.
Dans TEgmont que nous peint le poète, il ne reste du personnage historique que le nom et le costume. Egmont était d'un Tige assez avancé ; il était marié, père de sept enfants. Le poète le représente jeune et lui supprime sa famille. En revanche, il lui donne beaucoup de lui-même. C'est le Gœthe exubérant et gai, dont le Gœlhe seniimental n'altérait point la bonne humeur, le Gœthe qui passe ses journées en
parties de campagne avec une société joyeuse de jeunes gens et déjeunes fille, ou prend part avec ardeur auxfcles données en Thonneur de Lili. Egmont est un brillant cavalier, généreux, humain, léger. Vivre et laisser vivre, c'est toute sa philosophie. Le comte Oliva lui écrit pour lui reprocher ses folies et ses imprudences. Egmont s'écrie :
a HonniHe, excellent vieillard ! as-tu été dans ta jeunesse aussi réfléchi qu'aujourd'hui ? N'as-tu jamais escaladé un bastion? Dans la mêlée, te plaçais-tu où le veut la prudence, derrière les autres ? Touchante sollicitude I II veut ma vie et mon bonheur, et ne sait pas que c'est déjà être mort que de vivre dans l'unique préoccupation de sa sûreté. Etre joyeux, prendre légèrement les choses, voilà mon bonheur, et je ne l'échangerai pas contre la sécurité d'un caveau mortuaire. Est-ce la peine de vivre, uniquement pour penser à la vie ? Dois-je m'abstenir de jouir du moment présent, uniquement afin d'être sûr du suivant ? Si vous prenez la vie trop au sérieux, que peut--elle valoir encore ? Si le matin ne nous éveille pas pour de nouvelles joies, que le soir il ne nous reste à attendre aucun plaisir* cela vaut-il la peine de s'habiller et de se déshabiller? Est-ce pour rêver de ce qui était hier, que le soleil m'éveille aujourd'hui ? pour deviner ou arranger ce qui ne s'arrange ni ne se devine, le hasard d'un lendemain ? »
Le portrait de cet Egmont ne serait pas complet, s'il n'aimait pas. Mais Tobjet de cet amour^ où le brillant cavalier, l'illustre général va-t-il le chercher ? Est-ce parmi les nobles dames des cours princières que le comte d'Egmont, prince de Garves, gouverneur de la Flandre et de TArtois, a choisi celle qui doit égayer sa vie, au pied de laquelle il dépose tous les trésors de son esprit et de son
cœur ? Non, c'est dans le peuple. Claire est une pauvre fille, elle vit péniblement du travail de ses mains. Elle ne connaît aucune des élégances de la vie mondaine, mais elle n'en connaît pas non plus les faussetés et les conventions. C'est la digne sœur de Marguerite ; pour elle, comme pour Marguerite, il n'y a plus dans le monde que son amour ; pas de respect humain, nulle considération étrangère à ce qui est devenu l'unique but, Tunique raison de son existence : « Ah ! s'écrie-t-elle, ah ! je n'ai souci que d'une chose : m'aime-t-il ? Ce que pense le peuple, ce que disent nos voisins, que m'importe? Cette chambre, cette petite maison est un ciel, depuis que Tamour d'Egmont y habite. »
Comme Marguerite, elle aime un homme qui appartient à une sphère supérieure à celle où elle vit elle-même. Mais elle reste humble et naïve. Elle ne rougit point.de la. distance que la position sociale met entre elle et son bien-aimé ; elle ne cache pas son ignorance, elle ne veut pas dissimuler la bassesse de sa condition : ce n'est là pour elle qu'un lien de plus qui l'attache à celui qui a bien voulu s'abaisser jusqu'à elle. Ces sentiments sont mis en lumière dans une jolie scène, qui a son pendant dans le Faust. Egmont est venu voir Claire ; il écarte son manteau, et se montre vêtu d'un brillant costume de cour. Claire manifeste naïvement son admiration ; elle s'informe de la cour et de la régente et s'écrie :
« Non, moi je ne pourrais jamais m'en tirer dans le grand monde 1 La régente est pourtant une femme d*une autre espèce que nous autres, pauvres couturières et cuisinières. •
Claire est un peu plus ardente et plus énergique que Marguerite. Gœthe met dans sa bouche un6 fort jolie chanson, dont la traduction fait malheureusement disparaître le charme naïf.
a Battez le tambour, — faîtes résonner le fifre I — Mon bien-aimé en armes conduit les troupes, — tient haut sa lance, — et commande ses gens. — Comme mon cœur bat ! — comme mon sang bouillonne I — Oh ! que n'ai-je un pourpoint, — des chaupses, un casque !
Je le suivrai hors des portes — d'un pas courageux. — J'irais par les provinces, — j'irais partout avec lui ! — Les ennemis cèdent déjà, — sans ménager, nous tirons dessus. — Quel bonheur sans pareil, — d'être un homme ! »
Aussi, quand Egmont a été arrêté par le duc d'AIbe, jeté en prison et que se dresse Téchafaud où il doit mourir, rien ne la peut retenir ; elle descend dans la rue, elle excite les bourgeois de Bruxelles à la révolte :
« Ecoutez, amis! Voisins, écoutez! Dites, queferons- "> nous pour Egmont?
Un charpentief*, — Que veut cette enfant ? Faites-la taire !
Claire. — Venez plus près, que nous parlions bas jusqu'à ce que nous soyons d'accord et forts par notre union. Nous ne pouvons perdre une minute I La tyrannie sans pudeur, qui a osé l'enchaîner, brandit déjà le poignard pourTassassiner. mes amis! à mesure que la nuit avance,
mes craintes redoublent. Venez I nous nous répandrons par la ville, nous parcourrons rapidement chaque quartier, en appelant les citoyens. Nous nous retrouverons sur le marché, et, comme un torrent, nous entraînerons tout avec nous. Les ennemis se voient entourés, débordés; ils sont vaincus. Une poignée d'esclaves peut-elle nous résister ? Et lui, il revient au milieu de nous ; il se voit délivré, et il aura une fois à nous remercier, lui à qui nous devons tout. Peut-être, sûrement, c'est libre qull verra revenir l'aurore !
Le charpentier. — Mais qu'as-tu, jeune fille?
Claire. — Pouvez-vous vous méprendre? C'est du comte que je parle, je parle d'Egmont.
Un tailleur. — Ne le nomme pas, c'est un nom qui tue.
Claire. — Je ne le nommerais pas ! Quoi 1 ce nom, je ne le prononcerais pas ! Mais qui de vous ne l'a eu à chaque instant sur les lèvres? Où donc n'est-il pas écrit? Dans ces étoiles là-haut, je l'ai épelé souvent avec toutes ses lettres. Ne pas le nommer ! Qu'est-ce à dire? Ami! mes bons, mes chers voisins, vous rêvez ! revenez à vous I Ne me regardez pas avec cet air d'angoisse I Ne jetez pas à droite et à gauche des regards effrayés ! Mais, ce que je vous crie, c'est ce qu'en secret vous désirez tous ! Ma voix n'est-elle pas la propre voix de votre cœur ? Qui donc parmi vous, dans cette nuit terrible, avant de s'étendre sur son lit, ne se jetterait sur les genoux, pour obtenir la vie d'Egmont par une ardente prière adressée au ciel ? Interrogez-vous les uns les autres ; que chacun s'interroge soi-même I et qui alors ne répondrait : la liberté d'Egmont ou la mort ?
Le tailleur. — Dieu aie pitié de nous ! Il va y avoir un malheur !
Un marchand. — Ne la laissez pas faire I Emmenez-la I
Claire. — Pensez-vous que je sois un enfant? une folle ? — Il faut que vous m'écoutiez, et vous m'écouterez ; car, je le vois, vous êtes sous le coup de la surprise et vous ne pouvez vous retrouver vous-mêmes dans votre propre cœur. Laissez un instant dans l'oubli le danger présent et jetez un coup d'œil sur le passé, un passé tout récent. — Tournez vos regards vçrs l'avenir. Est-ce que vous pouvez vivre ?
Est-ce que vous vivrez, s'il périt? Avec son dernier soupir s'exhalera le dernier souffle de la liberté. Qu'étaitil pour vous ? Pour qui a-t-il afl'ronté lesplus grands périls ? C'est pour vous seuls que ses blessures saignaient et guérissaient. Celte grande âme, qui vous soutenait tous, elle est resserrée entre les murs d'un cachot étroit, et les frissons du meurtre perfide planent autour d'elle. Il pense peut-être à vous, il espère en vous, lui qui n'était habitué qu'à donner, qu'à satisfaire !
Le charpentier. — Compère, allons-nous-en.
Claire. — Et moi, je n'ai pas de bras comme vous, je ne suis pas forte comme vous ; mais j'ai ce qui vous manque en ce moment : le courage et le mépris du dangerl Ahl si mon souffle pouvait vous enflammer ! Si, en vous prenant sur mon sein, je pouvais vous échauffer et vous animer ! Venez, je marcherai au milieu de vous ! De même qu'un étendard, flottant au vent, bien qu'inoffensif par lui-jnéme, guide une armée de vaillants guerriers, ainsi mon esprit secouera ses flammes autour de vous, et l'amour et le courage réuniront en une armée terrible le peuple qui hésite et se disperse, o
Mais ses efforts sont vains. Si elle n'a pu le sauver, elle veut du moins accompagner Egmont dans la tombe, et elle s'empoisonne.
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